C'est à peu près dans le même temps qu'il publia sous le nom de l'abbé
de Chaulieu, récemment mort, l'_Épître à Uranie_, son premier poëme
philosophique. L'_Épître à Uranie_ ressemble à un fragment de
_Lucrèce_ retrouvé dans une imagination française à dix-huit cents ans
de distance. C'est une profession de dédain contre les opinions
populaires en matière de divinité. Cette audace d'esprit fort devint
le symbole de l'impiété théologique contre toutes les révélations.
Caché sous le faux nom de l'abbé de Chaulieu, Voltaire échappa à la
vengeance de l'Église et du gouvernement. On le soupçonna, on ne put
le convaincre. Il publia aussi alors ses _Lettres sur les Anglais_,
dans lesquelles il faisait connaître et goûter à la France les
institutions libres, l'éloquence virile, la science pratique, et la
littérature neuve de la Grande-Bretagne. Il fut le premier après
Saint-Évremond, le Voltaire du dix-septième siècle, qui colonisa les
idées anglaises sur le continent; le détroit de la Manche alors
séparait deux mondes.