Il comprenait que l'indépendance d'esprit a pour condition dans tous
les pays l'indépendance de situation. En homme d'un sens pratique
prématuré, il s'occupa de sa fortune. Son poëme de la _Henriade_,
imprimé par souscription en Angleterre, lui produisit une somme
considérable pour le temps. L'aristocratie anglaise, au milieu de
laquelle il avait été introduit et soutenu par Bolingbroke et Pope,
concourut libéralement à cette souscription en faveur du poëte
français. Voltaire plaça les fonds provenant de cette munificence de
la nation anglaise dans les opérations de finances et de fournitures
d'armée du fameux Pâris du Vernet, le plus habile et le plus heureux
des spéculateurs du temps en France. Ces opérations, surveillées au
bénéfice de Voltaire par les frères Pâris, ses bienfaiteurs et ses
amis, élevèrent sa fortune au niveau de ses pensées les plus
ambitieuses d'indépendance. La fortune assez considérable, héritée en
même temps de son père et de son frère, fut placée également par
Voltaire en spéculations très-lucratives. Résolu à ne pas se marier,
afin de donner moins de gages encore à la persécution, il dispersa
tous ses capitaux en rentes viagères sur des maisons nobles de France
et sur des princes d'Allemagne afin d'avoir un asile partout. Ces
revenus, avant l'âge de trente-sept ans, s'élevaient à deux cent mille
livres de rente. Cette fortune n'était point pour Voltaire une
ostentation de luxe, mais une mesure de prudence; il en dépensait une
partie considérable en bienfaits plus qu'en plaisirs. Aucun des hommes
de lettres de son temps, même parmi ses ennemis, n'avait recours en
vain à ses libéralités cachées; il était à la fois le Virgile,
l'Horace et le Mécène de la France.