IV

Il sortit de la Bastille par l'intervention du duc d'Orléans, régent

du royaume, dont il devint le poëte favori. La réaction nationale de

la licence contre l'intolérance sénile et dévote de la fin du règne de

Louis XIV jetait l'esprit dans le désordre des moeurs et dans

l'indépendance sans limites. Le régent donnait le signal et l'exemple

de tous les débordements, son interrègne était le règne de la jeunesse

contrastant avec le règne de la caducité.

La cour et la France se vengeaient de leur servitude aux lois de

madame de Maintenon, Esther surannée d'un roi persécuteur des

consciences, inspiratrice des plus cruels attentats contre les cultes

indépendants. L'athéisme et le libertinage, comme il arrive toujours,

remplaçaient l'orthodoxie forcée et la piété de convenance; la

littérature impie ou légère succédait au molinisme ou au jansénisme,

qui avaient enrôlé Boileau et Racine dans des partis scolastiques pour

lesquels ces poëtes n'étaient pas nés. Les plaisirs du régent étaient

des scandales, la cour une orgie; Voltaire, tantôt caressé par les

complaisances poétiques de cette cour, tantôt réprimé par quelques

semaines de captivité pour ses insolences de favori, était le poëte de

cette jeunesse. Il luttait de grâce et de licence avec l'abbé de

Chaulieu, l'Horace de cette cour; s'il ne l'égalait pas encore en

souplesse, il le dépassait en force. Son génie ambitieux de tous les

succès le porta au théâtre, il fit représenter _Oedipe_, sa première

tragédie. Ce n'était qu'une belle imitation de Sophocle, on crut avoir

retrouvé Racine; il en avait bien l'imagination, il était loin d'en

avoir le style. Cette oeuvre lui fit plus de renommée et plus

d'ennemis, il irritait l'envie, au lieu de la désarmer; il n'était

point méchant, mais il avait ces malignités spirituelles de

l'épigramme, petite monnaie de la repartie, qui font plus d'ennemis

que des perversités en action. Un lâche affront qu'il éprouva alors de

la part d'un grand seigneur de la maison de Rohan le força à demander

réparation les armes à la main; la réparation lui fut indignement

refusée; il ne crut pas pouvoir rester plus longtemps dans une patrie

qui lui interdisait de venger son honneur, il se retira en Angleterre,

il y passa deux ans dans un petit village nommé Mandworth, aux

environs de Londres. Cette époque fut la véritable crise de ses

croyances religieuses, de ses opinions politiques et de son génie.

V

L'Angleterre fut l'école de son âge mûr, il y respira la liberté de

penser; la liberté de railler était la seule qu'il eût encore respirée

en France. Newton, qui venait de mourir, pour les sciences physiques;

Bacon, pour la philosophie réaliste et rationnelle; Shaftesbury, pour

l'audace de ses négations religieuses; Bolingbroke, l'homme d'État

célèbre, retiré en France et avec lequel Voltaire avait été lié

précédemment en Touraine, pour son mépris des révélations; le grand

poëte anglais Pope pour l'éclectisme élégant de ses poésies

didactiques, furent ses maîtres dans la pensée et dans le style. Il ne

pouvait en avoir un plus accompli que Pope, qui honora le jeune

Français de son amitié. Retiré à Twickenam, dans le voisinage de

Londres, aux bords arcadiens de la Tamise, ce grand poëte, lié avec

toute l'aristocratie politique et lettrée de son temps, rappelait

Horace à Tibur; comme Horace, il entendait de là le bruit de la Rome

britannique; favori de la cour, consulté par les orateurs du

Parlement, oracle des hommes de génie dans ses _Épîtres_, fléau des

médiocrités littéraires dans ses _Satires_, philosophe dans l'_Essai

sur l'homme_, distrait par le badinage classique dans la _Boucle de

cheveux enlevée_, Pope, centre d'une société d'hommes de lettres

secondaires mais excellents, fut évidemment le modèle d'élégance

attique sur lequel Voltaire aurait voulu mouler sa vie, si la France

eût été libre dans ses opinions comme l'était l'Angleterre. C'est sous

les auspices de Pope qu'il se perfectionna dans la connaissance de la

langue anglaise, et qu'il lut les tragédies de Shakespeare.

Shakespeare est la grande originalité de l'Angleterre saxonne. Ses

oeuvres sont une littérature tirée d'elle-même, des moeurs, des

histoires, des passions du moyen âge. Cette littérature puissante et

rude comme le climat et comme le temps, n'a rien de commun avec la

littérature grecque ou latine, encore moins avec les molles et

perverses imitations de la Grèce ou de Rome par l'Italie moderne, par

l'Espagne ou par la France jusqu'à Corneille. Voltaire, bien qu'il fût

violemment choqué par l'étrangeté quelquefois barbare de cette scène

shakespearienne, en sentit néanmoins la moelle humaine, les

proportions gigantesques, l'audace politique, la profondeur,

l'élévation, l'étendue. Ce fut une autre nation qui les révéla à ses

yeux. Il sentit à cet aspect qu'on pouvait donner à la scène française

moins de convention, de déclamation, et plus de vérité en se

rapprochant du modèle anglais; il ébaucha sur ce type moitié anglais,

moitié romain, ses deux tragédies politiques de _Brutus_ et de la

_Mort de César_. On y sent le souffle mâle de la liberté respiré

depuis deux ans en Angleterre.

Cours familier de Littérature - Volume 28 · 第 75 / 188 题