Après ses études classiques, prématurément achevées avec une facilité
qui dévorait les difficultés de l'étude, son père, riche et facile,
sans préoccupation de fortune pour son fils, le rappela dans sa maison
pour lui laisser le choix réfléchi d'une carrière à suivre. Un abbé de
cour, d'une société lettrée et licencieuse, qui avait brigué autrefois
les préférences de la belle trésorière, qui était resté l'ami de la
famille et qui était le parrain du jeune homme, dirigea ou égara
plutôt ses premiers pas dans le monde. Cet abbé était l'abbé de
Châteauneuf; il s'honorait, comme l'abbé de Chaulieu, de fréquenter
les courtisanes politiques d'Athènes. Il présenta le jeune Voltaire
chez la vieille et célèbre Ninon de Lenclos, reste de beauté, de vice
et d'esprit qu'un siècle transmettait à l'autre comme un scandaleux
héritage. Ninon avait été l'amie d'occasion de madame de Maintenon,
devenue depuis l'épouse de Louis XIV et l'inspiratrice de Bossuet.
Ninon sourit à la figure et à la vivacité d'esprit de l'élève de
l'abbé de Châteauneuf, elle lui légua dans son testament deux mille
livres pour acheter des livres. Les livres que la courtisane, enrichie
par ses vices, léguait ainsi à l'enfant poëte, n'étaient certainement
pas des livres de théologie ou de piété. Voltaire connut chez Ninon
l'abbé de la Fare, l'abbé Courtin, l'abbé Servieu, le prince de Conti,
le duc de Vendôme, toute cette école de voluptueux débauchés de cour
et d'église que l'hypocrite austérité de la vieille cour de Louis XIV
avait refoulés. Cette école de philosophie du plaisir entretenait
l'esprit d'opposition dans le désordre des moeurs et dans l'impiété;
mais c'était en même temps l'école de toutes les délicatesses de
l'esprit et de toutes les grâces nues de la poésie, _magister
elegantiarum_. Excusable peut-être pour des vieillards libertins, elle
était la corruption en précepte et en exemple pour un jeune homme.
Voltaire s'y souilla l'imagination pendant qu'il s'y formait le
talent. Ses premiers vers furent des sacrifices à ces indécences
d'esprit. Son père s'en alarma, il s'en plaignit à l'abbé de
Châteauneuf: l'abbé, pour apaiser la famille, envoya le jeune Voltaire
en Hollande, en le recommandant comme une espérance de la diplomatie à
son frère le marquis de Châteauneuf, ambassadeur de France à la Haye.
Il y avait alors à la Haye une femme de lettres et d'intrigues, madame
Dunoyer, vivant de libelles et d'aventures; cette femme avait
plusieurs filles d'une extrême jeunesse et d'une naissante beauté.
Voltaire devint éperdument amoureux de l'aînée de mesdemoiselles
Dunoyer. La jeune fille partagea la passion du jeune attaché
d'ambassade. La figure de Voltaire, séduisante de physionomie, son
esprit plus séduisant encore que sa figure, les vers qu'illustrait
l'amour, l'extrême jeunesse des deux amants les entraînèrent à des
projets d'enlèvement surveillés par la mère; elle saisit la
correspondance, elle ébruita la prétendue séduction, elle demanda avec
éclat une vengeance à l'ambassadeur de France, elle imprima les
lettres, elle donna à cette aventure innocente encore la célébrité
d'un scandale intéressé. M. de Châteauneuf renvoya le jeune homme à sa
famille; il partit en jurant fidélité et protection à celle qu'il
avait involontairement compromise. Le vent et la légèreté de l'âge, la
mauvaise renommée de la mère emportèrent ces serments; mais Voltaire
conserva toujours le tendre souvenir de ce premier attachement, et
retrouva plus tard avec un tendre intérêt mademoiselle Dunoyer mariée
au baron de Winterfeld. Le père de Voltaire refusa de le recevoir dans
sa maison. Un des amis de la famille, M. de Caumartin, lui donna asile
dans le château de Saint-Ange, aux environs de la forêt de
Fontainebleau; il y conçut dans la solitude le plan d'un poëme épique,
la _Henriade_.
Quelques satires qu'on lui attribua injustement le firent enfermer par
le duc d'Orléans, régent, à la Bastille. Il y écrivit les premiers
chants de son poëme. Ce poëme, reçu dans le temps comme une oeuvre du
génie épique de la France, n'avait rien de la véritable épopée que le
titre et la forme. Ce n'est qu'une chronique de la Ligue et de la
conquête du royaume de France par le roi de Navarre, Henri IV; mais le
sujet du poëme était national, le héros était populaire, les épisodes
touchants, les vers dignes de lutter par l'élégance et l'harmonie avec
les chants de Virgile, du Tasse, de Camoëns. Le succès fut soudain,
immense, universel; la langue de Racine était retrouvée et appliquée à
l'histoire de France. Cette oeuvre éleva du premier coup le jeune
poëte à une hauteur de renommée qui l'isola dans une gloire précoce et
unique. La France crut que son poëte avait enfin répondu pour elle à
ce défi de produire un poëme épique dont on l'humiliait tous les
jours. Elle se sentit vengée; elle mit sa gloire nationale dans la
_Henriade_: de plus, le patriotisme qui s'attachait au nom de Henri IV
s'attacha au poëme où il était célébré, ce fut presque un blasphème
qu'une critique contre cette épopée. Aujourd'hui ce poëme est rentré
dans la foule de ces oeuvres de circonstance qu'un siècle emporte avec
lui comme un monument de ses engouements plus que de ses immortalités.
Homère, Virgile, Tasse, Dante, Milton, Camoëns vivent, la _Henriade_
est morte en moins de cent ans; mais Voltaire vit éternellement, non
dans la _Henriade_, non dans ses tragédies, mais dans l'universalité
de son nom. Le monument de Voltaire, c'est lui-même; son véritable
ouvrage, c'est l'esprit humain étendu, reclassé, modifié par son
génie.