Voilà sa carrière d'homme d'État; quant à sa carrière d'homme de
lettres, elle est beaucoup plus difficile à analyser; elle tient à son
génie. La première question à résoudre est celle-ci:
Eut-il du génie?
Ce génie fut-il honnête dans l'usage qu'il en fit? Non.
Ce génie fut-il vrai? Non.
Ce génie fut-il juste? Non.
Ce génie fut-il grand? Oui. Moins grand cependant que s'il eût été
toujours honnête, vrai, juste, et que sa grandeur eût été aussi
honnête, aussi vraie, aussi juste dans le sens qu'il fut magnifique
dans l'expression; mais il eut du génie; il en eut même plus qu'aucun
écrivain de son pays et de son temps.
Nous avons répondu que le génie ne fut pas toujours honnête. Était-il
parfaitement honnête d'écrire l'_Essai sur les Révolutions_ en 1799 et
d'écrire le _Génie du Christianisme_ en 1800?
Était-il vrai de vanter la révolution dans ses opinions et dans ses
tendances aujourd'hui et de brûler ensuite ce livre pour qu'il ne se
levât pas contre lui dans une carrière nouvelle, pour que ses amis ne
pussent pas lui reprocher l'ombre d'une apostasie?
Était-il juste enfin, en politique, d'imaginer des lois inhumaines
(_immanis lex_) contre la liberté de la presse, en 1819, et de
professer ensuite la liberté illimitée de la presse, c'est-à-dire
l'anarchie et la démagogie de la pensée la plus téméraire, dont
Chateaubriand affecta le dogme, quand la versatilité de ses intérêts
le poussait à se déclarer chef de l'opposition aux Bourbons?
Non, il ne fut ni honnête, ni vrai, ni juste, ni moral dans l'usage de
son génie. Benjamin Constant, le plus inconsistant des hommes, eût-il
eu ce génie, n'en aurait pas fait un autre usage. Mais il lui fallait
un pont, fût-il aussi mince et aussi tranchant que le pont de Mahomet,
pour passer avec bienséance de M. de Bonald à Carrel, et de M. de
Marcellus à Béranger, de la monarchie à la république. La liberté
illimitée de la presse fut ce pont. Il le franchit sans s'inquiéter de
ce qui était au delà! Était-ce d'un esprit juste et d'un sens droit?
Fabriquer et vendre de la poudre dans tous les carrefours d'une
capitale, est-ce une condition de la sécurité publique? Nous l'avons
éprouvé en 1848, par nécessité temporaire d'une révolution où toutes
les lois anciennes étaient abolies; mais une émeute violente en
sortait exactement tous les quinze jours, et la sagesse du peuple
tenait lieu de loi pour réprimer la démence du peuple. Était-ce à
cette lutte armée d'un dictateur contre un autre que M. de
Chateaubriand voulait conduire son pays? C'était un homme de magnanime
témérité, armé d'une assez puissante imagination pour se faire
illusion à soi-même. Voilà la vérité.