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Mais son génie était grand, quoiqu'il fût loin d'être irréprochable. À

ses premières publications, les hommes s'aperçurent qu'il n'était pas

comme les autres hommes. L'instinct leur révéla que le grand style

perdu depuis Bossuet, qui l'avait trouvé dans la Bible, était retrouvé

dans les forêts du nouveau monde. Il n'y était pas pour les

Américains, peuple qui n'a que la grandeur de l'espace et la

philosophie du lucre; peuple sans ancêtres, pour lequel le passé

n'existe pas, peuple brutal qui ne croit qu'à ce qu'il touche; mais il

y était en germe dans l'immensité des oeuvres de sa nature, non encore

épousée par les hommes nouveaux. C'est de cette union des hommes

nouveaux usés par la civilisation avec la nature sauvage que devait

naître la nouvelle Bible de l'humanité. Chateaubriand était le

prophète gigantesque et mystérieux. Il ne savait pas lui-même quel

vent l'y poussait; c'était le souffle du vieux monde; c'était

l'instinct mâle de la génération des choses cherchant comme la

virginité des mers, des forêts, des solitudes pour y déposer la

semence fécondante des langues mûres et rajeunies. Il respira un

moment cette atmosphère amoureuse des terres virginales, il y déposa

son génie, et _Atala_, _René_, le _Génie du Christianisme_ naquirent.

Un nouveau prophète revint en Europe, apportant ces prodiges de

parole. Chateaubriand paraît avec eux comme un météore; il ne sort

d'aucune école, il est lui. Ne lui cherchez ni père ni mère, il est le

fils du désert, l'enfant trouvé dans les forêts. Il ne sait d'où il

vient, et tout le monde le regarde; il ignore quelle langue il parle,

et toute la terre l'écoute. On fait silence à ses premiers

balbutiements. Le vieux siècle expirant dans les convulsions s'étonne

et se sent rajeuni.

Les lignes ébauchées dans _Atala_ et dans _René_ sont, dès le premier

jour, une révolution littéraire. Elles éteignent seules le bruit d'une

turbulente révolution en Europe. Aussi, voyez comme ce nom remplace

tous les autres, même celui de Voltaire, le dictateur de

l'intelligence universelle; à peine s'en souvient-on encore, et il

vient seulement de mourir au seuil des temps qu'il a créés. Ce jeune

homme, cependant, ne faisait que de naître, personne ne lui avait rien

appris, il n'était d'aucune école; à peine, avant de quitter Paris,

avait-il causé avec quelques hommes médiocres du dernier siècle pour

lesquels il affectait un culte: Ginguené, Esménard, Chênedollé, un peu

Fontanes, Parny et à peine Chénier. Il regardait comme une rare

fortune quelques vers plus que médiocres de lui pour lesquels il

s'enorgueillissait d'avoir obtenu, par les complaisances de l'amitié,

une place au _Mercure_, le recueil des naissances et des sépultures du

temps. Il les emportait dans sa valise comme des certificats de gloire

et des augures d'immortalité.

Il débarque, il voit, avec le regard du génie qui embrasse tout d'un

coup d'oeil, l'ébauche des États-Unis; il méprise tout et passe; il

prétend, mais rien n'est plus douteux, qu'il a vu Washington, leur

seul grand homme, pauvre, accusé, abandonné par ces démocrates rois de

l'ingratitude, et qu'une servante lui a ouvert son parloir. Il va de

là avec un guide d'aventure visiter une troupe de sauvages et de

sauvagesses, bohémiens du désert, qui dansent aux sons de la pochette

d'un musicien français.

On voit qu'il s'amuse à faire à loisir la caricature de deux peuples

dans une scène de cabaret. De là il va jusqu'à la cataracte du

Niagara, ce qui est plus douteux encore, car il ne tente pas même, lui

si parfait descripteur, de décrire ce miracle des eaux, mais ce qu'il

imagine est mieux que ce qu'il décrit; il rêve des amours sauvages et

des mélancolies de solitude. Il revient avec ces ébauches dans

l'esprit. C'est lui-même qui rapporte ses notes à son pays.

Cours familier de Littérature - Volume 28 · 第 66 / 188 题