Je n'accuse pas l'intention du critique, dont la bienveillance est
évidente dans toutes ces comparaisons du poëte en prose avec le poëte
en vers; mais il se trompe bien en voyant dans cette élégie
involontaire du _Premier Regret_ l'ombre de fatuité. Voici comment
elle fut écrite quinze ans après la mort de la pauvre Graziella.
J'étais à Paris en 1827; c'était un dimanche d'été. Le jour était
long: ma femme entra dans ma chambre et me pria de l'accompagner aux
vêpres de Saint-Roch. J'entrai avec elle dans l'église pleine de
musique et d'encens. Pendant qu'elle s'avançait près du choeur, je
m'assis contre un large pilier du temple, et je laissai errer mes
regards au bruit d'une psalmodie plaintive; sur les murs de l'édifice,
un tableau, signé de Lécluse, était suspendu au-dessus de ma tête
contre le pilier qui était à ma gauche. Ce tableau d'assez poétique
intention, mais d'exécution médiocre, représentait une vierge en
tunique blanche qu'on vient chercher dans son sépulcre; mais, à la
place de la morte, on ne trouve qu'un lit de fleurs dont les gerbes
fraîchement nées semblent répandre dans le cercueil merveilleux des
parfums et des ivresses du ciel.
Ce tableau me rappela la fille d'Ischia que j'avais tant aimée et qui
était morte de son amour, quelque temps après mon départ de Naples. Je
ne m'étais jamais pardonné cette dureté de coeur tant déplorée et tant
punie. Combien, en effet, n'aurais-je pas été plus heureux dans la
suite de mes jours agités, si j'avais cédé à ses larmes et aux
miennes, repris mes vêtements de jeune pêcheur à la _margellina_,
épousé celle que j'aimais, et continué avec elle, dans cette simple
famille de _camilleurs_, l'existence où j'avais trouvé le bonheur?
Cette pensée me revint et me plongea pendant une heure dans des
regrets qui ressemblaient à des rêves. Je m'y livrai bientôt sans
résister, et j'écrivis sans plume dans mon coeur les strophes de cette
élégie que M. Sainte-Beuve appelle _céleste_, et qui n'était que le
retentissement harmonieux et déjà lointain d'une douleur vraie.
L'office fini, je rentrai, muet et mélancolique, à la maison, et je
m'enfermai dans une chambre pour écrire ces vers tout faits dans ma
tête.