LXVII

«À propos de la mort de son père, Chateaubriand exprime la même idée

que j'ai exprimée sur l'immortalité que la mort grave sur nos traits

comme l'empreinte d'une grande _vision_.

«Un autre phénomène, dit-il, me confirma dans cette haute idée. Les

traits paternels avaient pris au cercueil quelque chose de sublime.

Pourquoi cet étonnant mystère ne serait-il pas l'indice de notre

immortalité? Pourquoi la mort, qui sait tout, n'aurait-elle pas gravé

sur le front de sa victime les secrets d'un autre univers? Pourquoi

n'y aurait-il pas dans la tombe quelque grande vision de l'éternité?»

«Lamartine a repassé sur cette grande idée dans _le Crucifix_. Elvire

meurt:

De son pieux espoir son front gardait la trace,

Et sur ses traits frappés d'une auguste beauté

La douleur fugitive avait empreint sa grâce,

La mort sa majesté.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Et moi, debout, saisi d'une terreur secrète,

Je n'osais m'approcher de ce reste adoré,

Comme si du trépas la majesté muette

L'eût déjà consacré!

«Ailleurs Chateaubriand dit en prose:

«L'antique et riante Italie m'offrit la foule de ses chefs-d'oeuvre.

Avec quelle sainte et poétique horreur j'errais dans ces vastes

édifices consacrés par les arts à la Religion! Quel labyrinthe de

colonnes! quelle succession d'arches et de voûtes!...»

«René ne fait autre chose que tracer ici (et c'est sa gloire d'avoir

été le premier à le concevoir et à le remplir) l'itinéraire poétique

que tous les talents de notre âge suivront; car tous, à commencer par

Chateaubriand lui-même, qui n'exécuta que plus tard ce qu'il avait

supposé dans _René_, ils parcourront avec des variantes d'impressions

le même cercle, et recommenceront le même pèlerinage: l'Italie, la

Grèce, l'Orient. Lamartine, dans cette belle pièce de _l'Homme_ où il

faisait la leçon morale à lord Byron, a dit:

Hélas! tel fut ton sort, telle est ma destinée.

J'ai vidé comme toi la coupe empoisonnée;

Mes yeux, comme les tiens, sans voir se sont ouverts;

J'ai cherché vainement le mot de l'univers;

J'ai demandé sa cause à toute la nature...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Des empires détruits je méditai la cendre;

Dans ses sacrés tombeaux Rome m'a vu descendre;

Des mânes les plus saints troublant le froid repos,

J'ai pesé dans mes mains la cendre des héros;

J'allais redemander à leur vaine poussière

Cette immortalité que tout mortel espère.

Que dis-je? suspendu sur le lit des mourants,

Mes regards la cherchaient dans des yeux expirants;

Sur ces sommets noircis par d'éternels nuages,

Sur ces flots sillonnés par d'éternels orages,

J'appelais, je bravais le choc des éléments.

Semblable à la Sibylle en ses emportements,

J'ai cru que la nature, en ces rares spectacles,

Laissait tomber pour nous quelqu'un de ses oracles.

J'aimais à m'enfoncer dans ses sombres horreurs.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Mais un jour que, plongé dans ma propre infortune,

J'avais lassé le ciel d'une plainte importune,

Une clarté d'en haut dans mon sein descendit,

Me tenta de bénir ce que j'avais maudit, etc.

«Le ton de la pièce change à partir de ce moment, et le poëte entre

dans la sphère qui lui est propre. Il y a de la sérénité chez

Lamartine, même dans ses moins beaux jours, jamais chez René.

Lamartine engendre la sérénité, il la crée même là où il n'y a pas

lieu; René engendre l'orage!

«Prenez le René réel, ôtez-lui ce léger masque chrétien que M. de

Chateaubriand lui a mis tout à la fin pour avoir droit de le faire

entrer dans le _Génie du Christianisme_, revenez au pur René des

_Natchez_, et la pièce de Lamartine pourra s'adresser à lui non moins

justement qu'à lord Byron.»

M. Sainte-Beuve nous compare de nouveau dans notre peinture de

_l'Isolement_.

«Voici Chateaubriand en prose:

«La solitude absolue, le spectacle de la nature me plongèrent dans un

état impossible à décrire; sans parents, sans amis, pour ainsi dire,

seul sur la terre, n'ayant point encore aimé, j'étais accablé d'une

surabondance de vie. Quelquefois je rougissais subitement, et je

sentais couler dans mon coeur comme un ruisseau d'une lave ardente;

quelquefois je poussais des cris involontaires, et la nuit était

également troublée de mes songes et de mes veilles. Il me manquait

quelque chose pour remplir l'abîme de mon existence: je descendais

dans la vallée, je m'élevais sur la montagne, appelant de toute la

force de mes désirs l'idéal objet d'une flamme future; je l'embrassais

dans les vents; je croyais l'entendre dans les gémissements du fleuve;

tout était ce fantôme imaginaire, et les astres dans les cieux, et le

principe même de vie dans l'univers.»

«C'est juste _l'Isolement_ de Lamartine, toujours avec la différence

des complexions et des natures:

Que le tour du soleil ou commence ou s'achève,

D'un oeil indifférent je le suis dans son cours;

En un ciel sombre ou pur qu'il se couche ou se lève,

Qu'importe le soleil? je n'attends rien des jours.

Quand je pourrais le suivre en sa vaste carrière,

Mes yeux verraient partout le vide et les déserts:

Je ne désire rien de tout ce qu'il éclaire;

Je ne demande rien à l'immense univers.

Mais peut-être, au delà des bornes de sa sphère,

Lieux où le vrai soleil éclaire d'autres cieux,

Si je pouvais laisser ma dépouille à la terre,

Ce que j'ai tant rêvé paraîtrait à mes yeux.

Là je m'enivrerais à la source où j'aspire;

Là je retrouverais et l'espoir et l'amour,

Et ce bien idéal que toute âme désire,

Et qui n'a pas de nom au terrestre séjour!

Que ne puis-je, porté sur le char de l'Aurore,

Vague objet de mes voeux, m'élancer jusqu'à toi!

Sur la terre d'exil pourquoi resté-je encore?

Il n'est rien de commun entre la terre et moi.

Quand la feuille des bois tombe dans la prairie,

Le vent du soir se lève et l'arrache aux vallons;

Et moi je suis semblable à la feuille flétrie:

Emportez-moi comme elle, orageux aquilons!

«Ce dernier cri est presque un écho fidèlement répété: «Levez-vous

vite, orages désirés, qui devez emporter René dans les espaces d'une

autre vie...» Mais René a plus d'énergie que Lamartine et que tous les

Jocelyns du monde quand il continue en ces immortels accents:

«La nuit, lorsque l'aquilon ébranlait ma chaumière, que les

pluies tombaient en torrent sur mon toit, qu'à travers ma fenêtre

je voyais la lune sillonner les nuages amoncelés, comme un pâle

vaisseau qui laboure les vagues, il me semblait que la vie

redoublait au fond de mon coeur, que j'aurais eu la puissance de

créer des mondes. Ah! si j'avais pu faire partager à une autre

les transports que j'éprouvais! Ô Dieu! si tu m'avais donné une

femme selon mes désirs; si, comme à notre premier père, tu

m'eusses amené par la main une Ève tirée de moi-même... Beauté

céleste! je me serais prosterné devant toi, puis, te prenant dans

mes bras, j'aurais prié l'Éternel de te donner le reste de ma

vie.»

«On retrouve là, adouci à peine, le cri de Chactas dans la forêt, le

cri d'Eudore tenant Velléda sur le rocher.

«René, dégoûté de tout, est décidé à en finir avec la vie, à mourir.

C'est alors qu'Amélie reparaît. Je n'insisterai pas sur cette dernière

moitié du récit. Je remarquerai seulement qu'ici René obtient un peu

ce qu'il désire: il voulait un beau malheur, en voilà un. Sa vie

jusque-là, son état moral se composait d'une suite de désenchantements

sans cause précise: désormais il a son accident singulier entre tous,

son fatal mystère. Il a quelque raison de se dire: «Mon chagrin même,

par sa nature extraordinaire, portait avec lui quelque remède: _on

jouit de ce qui n'est pas commun, même quand c'est un malheur_.» Et

plus loin: «Je ne sais ce que le ciel me réserve, et s'il a voulu

m'avertir que les orages accompagneraient partout mes pas.»

Plus loin encore, M. Sainte-Beuve compare la magique description de

Naples, dans _les Martyrs_, à des vers de moi sur le même paysage:

«Tous ceux qui ont vu Naples et qui se sont bercés au golfe de la

Sirène salueront ici la divine peinture. J'ai dit que M. de

Chateaubriand, dans le partage de l'Italie, occupait plutôt Rome, et

qu'il laissait Naples à Lamartine; mais ici les voilà rivaux, et

Lamartine a eu besoin encore de toute la mélodie de son vers pour

n'être point effacé par le prosateur qui le devance. Dans cette belle

pièce du _Passé_ à M. de Virieu (je ne veux pas tout citer, je ne veux

donner que la note):

Combien de fois près du rivage

Où Nisida dort sur les mers,

La beauté crédule ou volage

Accourut à nos doux concerts!

Combien de fois la barque errante

Berça sur l'onde transparente

Deux couples par l'Amour conduits,

Tandis qu'une déesse amie

Jetait sur la vague endormie

Le voile parfumé des nuits!

«N'est-ce pas juste le même motif que dans ce couplet de

Chateaubriand-_Eudore_: «Attendre ou chercher une beauté coupable...?»

Et encore, toutes ces stances célestes sur _Ischia_:

Maintenant sous le ciel tout repose ou tout aime:

La vague, en ondulant, vient dormir sur le bord;

La fleur dort sur sa tige, et la nature même,

Sous le dais de la nuit, se recueille et s'endort.

Vois: la mousse a pour nous tapissé la vallée;

Le pampre s'y recourbe en replis tortueux,

Et l'haleine de l'onde à l'oranger mêlée,

De ses fleurs qu'elle effeuille embaume mes cheveux.

À la molle clarté de la voûte sereine

Nous chanterons ensemble assis sous le jasmin,

Jusqu'à l'heure où la lune, en glissant vers Misène,

Se perd en pâlissant dans les feux du matin...

«C'est divin de mélodie, mais c'est plus vague de contour et plus

amolli de ton que Chateaubriand dans la même peinture. Le paysage de

Naples n'est pas si noyé, l'horizon n'est pas si vaporeux que le font

paraître à la longue les vers de Lamartine. Il y a la netteté dans la

suavité.»

On sent que M. Sainte-Beuve préfère ici la force de la prose de

Chateaubriand à la mollesse de la poésie de Lamartine; mais c'était de

mollesse qu'il s'agissait dans ces deux peintures. S'il s'était agi de

force, nous l'aurions renvoyé à la dernière des Méditations, _le

Suprême Verbe_.

La dernière comparaison entre cette prose accomplie et cette poésie

imparfaite, mais naturelle, donne un caractère à part à l'égarement de

Velléda:

«Jamais, seigneurs, je n'ai éprouvé une _douleur_ pareille. Rien n'est

affreux comme de troubler l'innocence...» Ces paroles d'Eudore font

sourire: c'est plutôt _douceur_ que _douleur_ qu'il veut dire; il n'en

est pas de comparable, pour ces grandes âmes de héros ou d'archange

déchu, au plaisir de troubler un jeune coeur, et, mieux qu'une Ève

encore, une Marguerite innocente. Qu'on se rappelle la mort de la

jeune Napolitaine dans les _Harmonies_ (_le Premier Regret_):

Mon image en son coeur se grava la première,

Comme dans l'oeil qui s'ouvre au matin la lumière;

Elle ne regarda plus rien après ce jour;

De l'heure qu'elle aima, l'univers fut amour!

Elle me confondait avec sa propre vie,

Voyait tout dans mon âme; et je faisais partie

De ce monde enchanté qui flottait sous ses yeux,

Du bonheur de la terre et de l'espoir des cieux.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Ainsi, quand je partis tout trembla dans cette âme;

Le rayon s'éteignit et sa mourante flamme

Remonta dans le ciel pour n'en plus revenir;

Elle n'attendit pas un second avenir,

Elle ne languit pas de doute en espérance,

Et ne disputa pas sa vie à la souffrance:

Elle but d'un seul trait le vase de douleur,

Dans sa première larme elle noya son coeur,

Et, semblable à l'oiseau, moins pur et moins beau qu'elle

Qui le soir, pour dormir, met son cou sous son aile,

Elle s'enveloppa d'un muet désespoir,

Et s'endormit aussi, mais, hélas! loin du soir...

«Elle est morte pour lui, dit Sainte-Beuve, c'est dommage. En

attendant, poëte, cela lui fait plaisir; il y rêve avec complaisance,

et, s'il laisse tomber une larme, c'est pour la faire éclore en une

adorable élégie,--ce qui serait pourtant plus adorable encore, si un

accent très-sensible de fatuité ne la gâtait pas.»

Cours familier de Littérature - Volume 28 · 第 58 / 188 题