«À propos de la mort de son père, Chateaubriand exprime la même idée
que j'ai exprimée sur l'immortalité que la mort grave sur nos traits
comme l'empreinte d'une grande _vision_.
«Un autre phénomène, dit-il, me confirma dans cette haute idée. Les
traits paternels avaient pris au cercueil quelque chose de sublime.
Pourquoi cet étonnant mystère ne serait-il pas l'indice de notre
immortalité? Pourquoi la mort, qui sait tout, n'aurait-elle pas gravé
sur le front de sa victime les secrets d'un autre univers? Pourquoi
n'y aurait-il pas dans la tombe quelque grande vision de l'éternité?»
«Lamartine a repassé sur cette grande idée dans _le Crucifix_. Elvire
meurt:
De son pieux espoir son front gardait la trace,
Et sur ses traits frappés d'une auguste beauté
La douleur fugitive avait empreint sa grâce,
La mort sa majesté.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Et moi, debout, saisi d'une terreur secrète,
Je n'osais m'approcher de ce reste adoré,
Comme si du trépas la majesté muette
L'eût déjà consacré!
«Ailleurs Chateaubriand dit en prose:
«L'antique et riante Italie m'offrit la foule de ses chefs-d'oeuvre.
Avec quelle sainte et poétique horreur j'errais dans ces vastes
édifices consacrés par les arts à la Religion! Quel labyrinthe de
colonnes! quelle succession d'arches et de voûtes!...»
«René ne fait autre chose que tracer ici (et c'est sa gloire d'avoir
été le premier à le concevoir et à le remplir) l'itinéraire poétique
que tous les talents de notre âge suivront; car tous, à commencer par
Chateaubriand lui-même, qui n'exécuta que plus tard ce qu'il avait
supposé dans _René_, ils parcourront avec des variantes d'impressions
le même cercle, et recommenceront le même pèlerinage: l'Italie, la
Grèce, l'Orient. Lamartine, dans cette belle pièce de _l'Homme_ où il
faisait la leçon morale à lord Byron, a dit:
Hélas! tel fut ton sort, telle est ma destinée.
J'ai vidé comme toi la coupe empoisonnée;
Mes yeux, comme les tiens, sans voir se sont ouverts;
J'ai cherché vainement le mot de l'univers;
J'ai demandé sa cause à toute la nature...
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Des empires détruits je méditai la cendre;
Dans ses sacrés tombeaux Rome m'a vu descendre;
Des mânes les plus saints troublant le froid repos,
J'ai pesé dans mes mains la cendre des héros;
J'allais redemander à leur vaine poussière
Cette immortalité que tout mortel espère.
Que dis-je? suspendu sur le lit des mourants,
Mes regards la cherchaient dans des yeux expirants;
Sur ces sommets noircis par d'éternels nuages,
Sur ces flots sillonnés par d'éternels orages,
J'appelais, je bravais le choc des éléments.
Semblable à la Sibylle en ses emportements,
J'ai cru que la nature, en ces rares spectacles,
Laissait tomber pour nous quelqu'un de ses oracles.
J'aimais à m'enfoncer dans ses sombres horreurs.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Mais un jour que, plongé dans ma propre infortune,
J'avais lassé le ciel d'une plainte importune,
Une clarté d'en haut dans mon sein descendit,
Me tenta de bénir ce que j'avais maudit, etc.
«Le ton de la pièce change à partir de ce moment, et le poëte entre
dans la sphère qui lui est propre. Il y a de la sérénité chez
Lamartine, même dans ses moins beaux jours, jamais chez René.
Lamartine engendre la sérénité, il la crée même là où il n'y a pas
lieu; René engendre l'orage!
«Prenez le René réel, ôtez-lui ce léger masque chrétien que M. de
Chateaubriand lui a mis tout à la fin pour avoir droit de le faire
entrer dans le _Génie du Christianisme_, revenez au pur René des
_Natchez_, et la pièce de Lamartine pourra s'adresser à lui non moins
justement qu'à lord Byron.»
M. Sainte-Beuve nous compare de nouveau dans notre peinture de
_l'Isolement_.
«Voici Chateaubriand en prose:
«La solitude absolue, le spectacle de la nature me plongèrent dans un
état impossible à décrire; sans parents, sans amis, pour ainsi dire,
seul sur la terre, n'ayant point encore aimé, j'étais accablé d'une
surabondance de vie. Quelquefois je rougissais subitement, et je
sentais couler dans mon coeur comme un ruisseau d'une lave ardente;
quelquefois je poussais des cris involontaires, et la nuit était
également troublée de mes songes et de mes veilles. Il me manquait
quelque chose pour remplir l'abîme de mon existence: je descendais
dans la vallée, je m'élevais sur la montagne, appelant de toute la
force de mes désirs l'idéal objet d'une flamme future; je l'embrassais
dans les vents; je croyais l'entendre dans les gémissements du fleuve;
tout était ce fantôme imaginaire, et les astres dans les cieux, et le
principe même de vie dans l'univers.»
«C'est juste _l'Isolement_ de Lamartine, toujours avec la différence
des complexions et des natures:
Que le tour du soleil ou commence ou s'achève,
D'un oeil indifférent je le suis dans son cours;
En un ciel sombre ou pur qu'il se couche ou se lève,
Qu'importe le soleil? je n'attends rien des jours.
Quand je pourrais le suivre en sa vaste carrière,
Mes yeux verraient partout le vide et les déserts:
Je ne désire rien de tout ce qu'il éclaire;
Je ne demande rien à l'immense univers.
Mais peut-être, au delà des bornes de sa sphère,
Lieux où le vrai soleil éclaire d'autres cieux,
Si je pouvais laisser ma dépouille à la terre,
Ce que j'ai tant rêvé paraîtrait à mes yeux.
Là je m'enivrerais à la source où j'aspire;
Là je retrouverais et l'espoir et l'amour,
Et ce bien idéal que toute âme désire,
Et qui n'a pas de nom au terrestre séjour!
Que ne puis-je, porté sur le char de l'Aurore,
Vague objet de mes voeux, m'élancer jusqu'à toi!
Sur la terre d'exil pourquoi resté-je encore?
Il n'est rien de commun entre la terre et moi.
Quand la feuille des bois tombe dans la prairie,
Le vent du soir se lève et l'arrache aux vallons;
Et moi je suis semblable à la feuille flétrie:
Emportez-moi comme elle, orageux aquilons!
«Ce dernier cri est presque un écho fidèlement répété: «Levez-vous
vite, orages désirés, qui devez emporter René dans les espaces d'une
autre vie...» Mais René a plus d'énergie que Lamartine et que tous les
Jocelyns du monde quand il continue en ces immortels accents:
«La nuit, lorsque l'aquilon ébranlait ma chaumière, que les
pluies tombaient en torrent sur mon toit, qu'à travers ma fenêtre
je voyais la lune sillonner les nuages amoncelés, comme un pâle
vaisseau qui laboure les vagues, il me semblait que la vie
redoublait au fond de mon coeur, que j'aurais eu la puissance de
créer des mondes. Ah! si j'avais pu faire partager à une autre
les transports que j'éprouvais! Ô Dieu! si tu m'avais donné une
femme selon mes désirs; si, comme à notre premier père, tu
m'eusses amené par la main une Ève tirée de moi-même... Beauté
céleste! je me serais prosterné devant toi, puis, te prenant dans
mes bras, j'aurais prié l'Éternel de te donner le reste de ma
vie.»
«On retrouve là, adouci à peine, le cri de Chactas dans la forêt, le
cri d'Eudore tenant Velléda sur le rocher.
«René, dégoûté de tout, est décidé à en finir avec la vie, à mourir.
C'est alors qu'Amélie reparaît. Je n'insisterai pas sur cette dernière
moitié du récit. Je remarquerai seulement qu'ici René obtient un peu
ce qu'il désire: il voulait un beau malheur, en voilà un. Sa vie
jusque-là, son état moral se composait d'une suite de désenchantements
sans cause précise: désormais il a son accident singulier entre tous,
son fatal mystère. Il a quelque raison de se dire: «Mon chagrin même,
par sa nature extraordinaire, portait avec lui quelque remède: _on
jouit de ce qui n'est pas commun, même quand c'est un malheur_.» Et
plus loin: «Je ne sais ce que le ciel me réserve, et s'il a voulu
m'avertir que les orages accompagneraient partout mes pas.»
Plus loin encore, M. Sainte-Beuve compare la magique description de
Naples, dans _les Martyrs_, à des vers de moi sur le même paysage:
«Tous ceux qui ont vu Naples et qui se sont bercés au golfe de la
Sirène salueront ici la divine peinture. J'ai dit que M. de
Chateaubriand, dans le partage de l'Italie, occupait plutôt Rome, et
qu'il laissait Naples à Lamartine; mais ici les voilà rivaux, et
Lamartine a eu besoin encore de toute la mélodie de son vers pour
n'être point effacé par le prosateur qui le devance. Dans cette belle
pièce du _Passé_ à M. de Virieu (je ne veux pas tout citer, je ne veux
donner que la note):
Combien de fois près du rivage
Où Nisida dort sur les mers,
La beauté crédule ou volage
Accourut à nos doux concerts!
Combien de fois la barque errante
Berça sur l'onde transparente
Deux couples par l'Amour conduits,
Tandis qu'une déesse amie
Jetait sur la vague endormie
Le voile parfumé des nuits!
«N'est-ce pas juste le même motif que dans ce couplet de
Chateaubriand-_Eudore_: «Attendre ou chercher une beauté coupable...?»
Et encore, toutes ces stances célestes sur _Ischia_:
Maintenant sous le ciel tout repose ou tout aime:
La vague, en ondulant, vient dormir sur le bord;
La fleur dort sur sa tige, et la nature même,
Sous le dais de la nuit, se recueille et s'endort.
Vois: la mousse a pour nous tapissé la vallée;
Le pampre s'y recourbe en replis tortueux,
Et l'haleine de l'onde à l'oranger mêlée,
De ses fleurs qu'elle effeuille embaume mes cheveux.
À la molle clarté de la voûte sereine
Nous chanterons ensemble assis sous le jasmin,
Jusqu'à l'heure où la lune, en glissant vers Misène,
Se perd en pâlissant dans les feux du matin...
«C'est divin de mélodie, mais c'est plus vague de contour et plus
amolli de ton que Chateaubriand dans la même peinture. Le paysage de
Naples n'est pas si noyé, l'horizon n'est pas si vaporeux que le font
paraître à la longue les vers de Lamartine. Il y a la netteté dans la
suavité.»
On sent que M. Sainte-Beuve préfère ici la force de la prose de
Chateaubriand à la mollesse de la poésie de Lamartine; mais c'était de
mollesse qu'il s'agissait dans ces deux peintures. S'il s'était agi de
force, nous l'aurions renvoyé à la dernière des Méditations, _le
Suprême Verbe_.
La dernière comparaison entre cette prose accomplie et cette poésie
imparfaite, mais naturelle, donne un caractère à part à l'égarement de
Velléda:
«Jamais, seigneurs, je n'ai éprouvé une _douleur_ pareille. Rien n'est
affreux comme de troubler l'innocence...» Ces paroles d'Eudore font
sourire: c'est plutôt _douceur_ que _douleur_ qu'il veut dire; il n'en
est pas de comparable, pour ces grandes âmes de héros ou d'archange
déchu, au plaisir de troubler un jeune coeur, et, mieux qu'une Ève
encore, une Marguerite innocente. Qu'on se rappelle la mort de la
jeune Napolitaine dans les _Harmonies_ (_le Premier Regret_):
Mon image en son coeur se grava la première,
Comme dans l'oeil qui s'ouvre au matin la lumière;
Elle ne regarda plus rien après ce jour;
De l'heure qu'elle aima, l'univers fut amour!
Elle me confondait avec sa propre vie,
Voyait tout dans mon âme; et je faisais partie
De ce monde enchanté qui flottait sous ses yeux,
Du bonheur de la terre et de l'espoir des cieux.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Ainsi, quand je partis tout trembla dans cette âme;
Le rayon s'éteignit et sa mourante flamme
Remonta dans le ciel pour n'en plus revenir;
Elle n'attendit pas un second avenir,
Elle ne languit pas de doute en espérance,
Et ne disputa pas sa vie à la souffrance:
Elle but d'un seul trait le vase de douleur,
Dans sa première larme elle noya son coeur,
Et, semblable à l'oiseau, moins pur et moins beau qu'elle
Qui le soir, pour dormir, met son cou sous son aile,
Elle s'enveloppa d'un muet désespoir,
Et s'endormit aussi, mais, hélas! loin du soir...
«Elle est morte pour lui, dit Sainte-Beuve, c'est dommage. En
attendant, poëte, cela lui fait plaisir; il y rêve avec complaisance,
et, s'il laisse tomber une larme, c'est pour la faire éclore en une
adorable élégie,--ce qui serait pourtant plus adorable encore, si un
accent très-sensible de fatuité ne la gâtait pas.»