LXIX

Comme je finissais de les écrire, on m'amena des visiteurs que je

connaissais à peine, mais que j'aimais déjà sans tenir compte des

opinions politiques qui devaient bientôt après nous réunir, puis nous

séparer, pour nous réunir encore. C'était M. Thiers et son ami M.

Mignet, beau jeune homme, qui devait suivre fidèlement son ami dans la

vie, mais sans affronter les mêmes orages; ils s'assirent, et, voyant

sur ma table des lignes inégales annonçant des vers, ils me

demandèrent de leur en lire quelques-uns. Je les leur lus sans

difficulté, mais non sans que ma voix entrecoupée leur révélât

l'émotion très-vive dont j'étais encore agité. Ils me parurent

très-émus eux-mêmes, et ils se retirèrent en silence comme des hommes

dont le coeur avait été trop vivement touché pour qu'ils pussent

continuer l'entretien sur le ton léger et futile qu'ils avaient en le

commençant. Quant à moi, je restai attendri et mélancolique le reste

du jour.

Voilà le récit vrai de l'espèce de fatuité un peu barbare que

Sainte-Beuve m'attribue en composant ces vers. Et toi, allée solitaire

du jardin du Luxembourg, séparé alors du jardin fruitier des Capucins

par un mur à hauteur d'appui du jardin de Catherine de Médicis, ne te

souviens-tu pas des larmes amères et contenues dont j'arrosai tes

dalles un jour où je lisais seul le dernier _Adieu de Graziella_, et

où Sainte-Beuve, que je rencontrai par hasard, fut étonné de mes

larmes mal essuyées et me demanda vainement la cause de ma tristesse.

Je ne la lui dis pas et nous nous séparâmes. Voilà encore une fois

cette fatuité ostentatoire qu'il m'attribue! Voilà comme le critique

se trompe, surtout quand il veut avoir plus d'esprit que la nature.

Défions-nous des hommes d'esprit qui entendent malice à la nature!

Nous risquerions de calomnier même les larmes; l'homme sensible en

cache plus qu'il n'en montre.

Cours familier de Littérature - Volume 28 · 第 60 / 188 题