Comme je finissais de les écrire, on m'amena des visiteurs que je
connaissais à peine, mais que j'aimais déjà sans tenir compte des
opinions politiques qui devaient bientôt après nous réunir, puis nous
séparer, pour nous réunir encore. C'était M. Thiers et son ami M.
Mignet, beau jeune homme, qui devait suivre fidèlement son ami dans la
vie, mais sans affronter les mêmes orages; ils s'assirent, et, voyant
sur ma table des lignes inégales annonçant des vers, ils me
demandèrent de leur en lire quelques-uns. Je les leur lus sans
difficulté, mais non sans que ma voix entrecoupée leur révélât
l'émotion très-vive dont j'étais encore agité. Ils me parurent
très-émus eux-mêmes, et ils se retirèrent en silence comme des hommes
dont le coeur avait été trop vivement touché pour qu'ils pussent
continuer l'entretien sur le ton léger et futile qu'ils avaient en le
commençant. Quant à moi, je restai attendri et mélancolique le reste
du jour.
Voilà le récit vrai de l'espèce de fatuité un peu barbare que
Sainte-Beuve m'attribue en composant ces vers. Et toi, allée solitaire
du jardin du Luxembourg, séparé alors du jardin fruitier des Capucins
par un mur à hauteur d'appui du jardin de Catherine de Médicis, ne te
souviens-tu pas des larmes amères et contenues dont j'arrosai tes
dalles un jour où je lisais seul le dernier _Adieu de Graziella_, et
où Sainte-Beuve, que je rencontrai par hasard, fut étonné de mes
larmes mal essuyées et me demanda vainement la cause de ma tristesse.
Je ne la lui dis pas et nous nous séparâmes. Voilà encore une fois
cette fatuité ostentatoire qu'il m'attribue! Voilà comme le critique
se trompe, surtout quand il veut avoir plus d'esprit que la nature.
Défions-nous des hommes d'esprit qui entendent malice à la nature!
Nous risquerions de calomnier même les larmes; l'homme sensible en
cache plus qu'il n'en montre.