Il commence par comparer la belle image du cygne dans Chateaubriand à
l'image du même oiseau qu'il trouve dans les premières _Méditations
poétiques_. L'image en prose de Chateaubriand est admirable; nous
regrettons de ne l'avoir pas en ce moment sous les yeux pour la citer.
Puis, voilà la même en vers.
«L'image du cygne, dit M. Sainte-Beuve, est dominante, elle y est
comme perpétuelle.
Ah! qu'il pleure, celui dont les mains acharnées,
S'attachant comme un lierre aux débris des années,
_Voit_ avec l'avenir s'écrouler son espoir!
Pour moi, qui n'ai point pris racine sur la terre,
Je m'en vais, sans effort, comme l'herbe légère
Qu'enlève le souffle du soir.
Le poëte est semblable aux oiseaux de passage
Qui ne bâtissent point leurs nids sur le rivage,
Qui ne se posent pas sur les rameaux des bois;
Nonchalamment bercés sur le courant de l'onde,
Ils passent en chantant loin des bords; et le monde
Ne connaît rien d'eux que leur voix.
«Ce n'est pas là de l'imitation, c'est de l'émulation. Nobles poëtes,
pourquoi tous deux n'avez-vous pas justifié jusqu'au bout votre
emblème, sans jamais ternir votre blancheur?
«Plus on a aimé les poëtes sous cette forme idéale qu'ils nous ont
donnée d'eux-mêmes, plus on regrette qu'ils ne l'aient pas réalisée en
tout dans leur vie, et qu'ils se soient tant mêlés ensuite à la
poussière et aux bruits de la terre. Mais l'homme ne veut pas mourir;
et quand le chant sublime l'abandonne avec la jeunesse, il essaye de
_changer la clef_, et il recommence sur un mode inférieur une cantate,
encore harmonieuse, s'il se peut, dans tous les cas moins aimable.»
Cette dernière phrase fait allusion, dans M. Sainte-Beuve, à
l'ambition politique qu'il suppose et qu'il déplore dans M. de
Chateaubriand et dans moi. J'ai clairement montré que l'ambition
n'était pas mon mobile en 1848, que le salut de mon pays était mon
unique pensée. Si j'avais voulu être nommé dictateur par soixante
départements ou par la France entière, je n'avais qu'à laisser partir
cinq ou six amis dévoués, chargés de dire: «_Nommez Lamartine_, il
accepte.» Je fis le contraire et je fus nommé dans treize départements
à la presque unanimité. J'avais le sentiment vrai que mon nom trop
nouveau ne pouvait pas rallier assez puissamment la France, et que,
pour lui donner de l'autorité, il aurait fallu le fortifier par
quelques victoires politiques qui n'étaient pas dans mon programme, à
moins qu'elles ne fussent dans la nécessité, non de mon ambition, mais
de la république des honnêtes gens en France. Je ne briguai donc pas
un titre au pouvoir; je le rejetai avec peine, en n'étant pas compris
et en me faisant une multitude d'ennemis que mon désintéressement
mécontentait et qui ne me l'ont point encore pardonné. Nous
connaissons quelqu'un qui m'accuse aujourd'hui et qui ne se souvient
pas de l'enthousiasme qui le soulevait alors pour moi au delà des
limites. Quant à moi, je n'ai pas partagé envers moi-même
l'enthousiasme qu'il avait alors. J'ai tâché d'être juste; était-ce
modestie, était-ce justice? Je crois que c'était l'une et l'autre;
dans tous les cas, ce n'était pas ambition. Le présent le prouve.