Mais cet écueil fut émaillé par lui de paysages pittoresques, de
tableaux enchanteurs et variés, de portraits variés, de scènes
pieuses, empruntées aux deux religions, d'invocations aux deux muses
de la plus gracieuse et de la plus sublime éloquence, et des morceaux
de prose poétique les plus achevés.
Le public ravi y fut un moment trompé; il crut que la religion
chrétienne avait produit son fruit littéraire, et que l'homme du
christianisme allait faire oublier l'Homère de l'Olympe, mais cette
séduction du talent ne fut pas longue; on reconnut bientôt que
l'enfer sans terreur et le paradis sans espérance n'étaient que des
parodies sans réalité des enfers et du paradis païens, mille fois
moins intéressants que ceux de Virgile et d'Homère, car ils étaient
sans foi; cela ressemblait à tous ces enfers et à tous ces cieux dont
les peintres modernes barbouillaient les dômes des églises en imitant
ridiculement Michel Ange, et où la perfection des contours ne
produisait pas même l'illusion de la réalité.
Le martyre de la jeune vierge chrétienne et du héros converti amenait
la catastrophe et rendait l'univers chrétien. On s'étonnait qu'un si
vaste résultat fût produit par une si mince machine poétique, et que
le prophète du dix-huitième siècle n'eût pas inventé pour changer le
monde quelque chose de plus neuf et de plus grand que la rêverie d'un
enfant de choeur, en l'honneur de la croix de son Dieu, au bruit des
cantiques sacrés et au parfum de l'encens évaporé du saint sacrifice.
Ce livre tomba comme conception à ce niveau; il n'en resta qu'un petit
nombre de pages merveilleusement écrites çà et là, et recueillies
comme des exemples de rhétorique. Tel fut le sort de ce roman d'Eudore
et de Cymodocée, épitaphe des prétentions du génie humain à
ressusciter le poëme épique dans un siècle où il n'y avait plus de
foi que dans le raisonnement des âmes pieuses et dans l'avenir des
idées fortes. Le poëme épique avait suivi le convoi des fables mortes;
il n'appartenait à personne de les faire revivre.
Le poëme épique littéraire pouvait peut-être prolonger un moment
l'illusion de son existence par quelque chef-d'oeuvre de langue, que
les hommes, comme les Romains du temps d'Auguste, liraient comme ils
lurent Virgile, sans croire à ses miracles, mais en croyant à son
génie; mais, pour cela, il fallait que l'ouvrage fût écrit en vers, et
en vers tellement inimitables que la perfection de la forme fît
oublier l'imperfection du sujet. Or Chateaubriand, qui avait reçu de
la nature tant de dons du talent, n'avait pas reçu ce complément de
ces qualités qu'on appelle le don des vers. C'est l'inspiration,
l'inspiration qui est à la langue ce que l'explosion est à la pensée,
c'est-à-dire la force et la soudaineté intérieure du sentiment qui le
fait jaillir en feu et en flamme dans une harmonie divine qui subjugue
à la fois du même coup l'auditeur et le poëte. Ce don, comme tous les
dons parfaits, est un mystère que les hommes n'ont jamais pu se
donner, parce qu'ils n'ont jamais su le définir. Ni Démosthène, ni
Cicéron, ni Machiavel, ni Bossuet, ni Fénelon, ni Mirabeau, ni les
premiers des écrivains ou des orateurs dans toutes les langues
antiques ou modernes, qui ont essayé d'atteindre à cette perfection du
langage humain, n'ont jamais pu y parvenir; ils n'ont laissé après eux
dans leurs oeuvres que des débris de leurs tentatives, témoignage
aussi de leur impuissance; cela est plus remarquable encore dans les
orateurs qui semblent se rapprocher davantage encore des poëtes par la
force et par la soudaineté de la sensation; aucun d'eux n'a pu dérober
une strophe à Pindare ou dix vers à Homère, à Virgile, à Pétrarque, à
Racine, à Hugo; il semble qu'ils vont y atteindre; mais, au dernier
effort, la force leur manque, ils échouent, ils restent en arrière,
ils ne peuvent pas, le pied leur glisse, ils se rejettent dans la
prose, ils se sentent vaincus. Moi-même, très-indigne que mon nom soit
prononcé après de pareils noms, moi qui n'oserais pas me comparer
comme écrivain en prose à M. de Chateaubriand, je lisais, il y a peu
de jours, dans un critique célèbre de mon temps, quelques lignes où
mes vers avaient l'avantage sur sa prose, et j'en étais non pas
convaincu, mais frappé. Voici ce que dit M. Sainte-Beuve dans sa
belle étude littéraire intitulée _Chateaubriand_: