LXV

Mais cet écueil fut émaillé par lui de paysages pittoresques, de

tableaux enchanteurs et variés, de portraits variés, de scènes

pieuses, empruntées aux deux religions, d'invocations aux deux muses

de la plus gracieuse et de la plus sublime éloquence, et des morceaux

de prose poétique les plus achevés.

Le public ravi y fut un moment trompé; il crut que la religion

chrétienne avait produit son fruit littéraire, et que l'homme du

christianisme allait faire oublier l'Homère de l'Olympe, mais cette

séduction du talent ne fut pas longue; on reconnut bientôt que

l'enfer sans terreur et le paradis sans espérance n'étaient que des

parodies sans réalité des enfers et du paradis païens, mille fois

moins intéressants que ceux de Virgile et d'Homère, car ils étaient

sans foi; cela ressemblait à tous ces enfers et à tous ces cieux dont

les peintres modernes barbouillaient les dômes des églises en imitant

ridiculement Michel Ange, et où la perfection des contours ne

produisait pas même l'illusion de la réalité.

Le martyre de la jeune vierge chrétienne et du héros converti amenait

la catastrophe et rendait l'univers chrétien. On s'étonnait qu'un si

vaste résultat fût produit par une si mince machine poétique, et que

le prophète du dix-huitième siècle n'eût pas inventé pour changer le

monde quelque chose de plus neuf et de plus grand que la rêverie d'un

enfant de choeur, en l'honneur de la croix de son Dieu, au bruit des

cantiques sacrés et au parfum de l'encens évaporé du saint sacrifice.

Ce livre tomba comme conception à ce niveau; il n'en resta qu'un petit

nombre de pages merveilleusement écrites çà et là, et recueillies

comme des exemples de rhétorique. Tel fut le sort de ce roman d'Eudore

et de Cymodocée, épitaphe des prétentions du génie humain à

ressusciter le poëme épique dans un siècle où il n'y avait plus de

foi que dans le raisonnement des âmes pieuses et dans l'avenir des

idées fortes. Le poëme épique avait suivi le convoi des fables mortes;

il n'appartenait à personne de les faire revivre.

Le poëme épique littéraire pouvait peut-être prolonger un moment

l'illusion de son existence par quelque chef-d'oeuvre de langue, que

les hommes, comme les Romains du temps d'Auguste, liraient comme ils

lurent Virgile, sans croire à ses miracles, mais en croyant à son

génie; mais, pour cela, il fallait que l'ouvrage fût écrit en vers, et

en vers tellement inimitables que la perfection de la forme fît

oublier l'imperfection du sujet. Or Chateaubriand, qui avait reçu de

la nature tant de dons du talent, n'avait pas reçu ce complément de

ces qualités qu'on appelle le don des vers. C'est l'inspiration,

l'inspiration qui est à la langue ce que l'explosion est à la pensée,

c'est-à-dire la force et la soudaineté intérieure du sentiment qui le

fait jaillir en feu et en flamme dans une harmonie divine qui subjugue

à la fois du même coup l'auditeur et le poëte. Ce don, comme tous les

dons parfaits, est un mystère que les hommes n'ont jamais pu se

donner, parce qu'ils n'ont jamais su le définir. Ni Démosthène, ni

Cicéron, ni Machiavel, ni Bossuet, ni Fénelon, ni Mirabeau, ni les

premiers des écrivains ou des orateurs dans toutes les langues

antiques ou modernes, qui ont essayé d'atteindre à cette perfection du

langage humain, n'ont jamais pu y parvenir; ils n'ont laissé après eux

dans leurs oeuvres que des débris de leurs tentatives, témoignage

aussi de leur impuissance; cela est plus remarquable encore dans les

orateurs qui semblent se rapprocher davantage encore des poëtes par la

force et par la soudaineté de la sensation; aucun d'eux n'a pu dérober

une strophe à Pindare ou dix vers à Homère, à Virgile, à Pétrarque, à

Racine, à Hugo; il semble qu'ils vont y atteindre; mais, au dernier

effort, la force leur manque, ils échouent, ils restent en arrière,

ils ne peuvent pas, le pied leur glisse, ils se rejettent dans la

prose, ils se sentent vaincus. Moi-même, très-indigne que mon nom soit

prononcé après de pareils noms, moi qui n'oserais pas me comparer

comme écrivain en prose à M. de Chateaubriand, je lisais, il y a peu

de jours, dans un critique célèbre de mon temps, quelques lignes où

mes vers avaient l'avantage sur sa prose, et j'en étais non pas

convaincu, mais frappé. Voici ce que dit M. Sainte-Beuve dans sa

belle étude littéraire intitulée _Chateaubriand_:

Cours familier de Littérature - Volume 28 · 第 56 / 188 题