Chateaubriand crut, comme un enfant, que le poëme épique pouvait
renaître et conquérir un renom impérissable à son auteur, pourvu qu'il
eût un grand talent; il oublia du même coup le fond qui était la foi,
et la forme qui était le vers, forme idéale et parfaite du langage
humain.
Il trouva un beau sujet: la lutte du christianisme naissant et du
paganisme mourant; l'un persécuteur par habitude, l'autre conquérant
par le martyre, au confluent des deux doctrines.
C'était bien le sujet de poëme le plus poétique qu'on pût présenter
aux hommes. Mais, pour en faire un poëme épique transcendant, il y
fallait la foi préexistante du monde; et dans l'exécution, il fallait
le vers, qui donne au langage plus de prestige et au sens plus
d'autorité.
Si Chateaubriand eût été un grand poëte au lieu d'être un grand
prosateur, et s'il eût conçu son poëme rationnel sur les vérités les
plus acceptées de son siècle, en morale, en politique, en religion;
s'il eût vulgarisé quelque vérité nouvelle, pleine de Dieu, comme
elles le sont toutes, et qu'il eût popularisé et divinisé ces vérités
par un style en vers digne de Dieu et des hommes, il est à croire que
le genre humain posséderait un poëme épique de plus, et la France un
véritable et immortel poëte épique.
Mais il n'éleva pas sa pensée si haut et il ne lui imprima pas un vol
si saint; il n'aspira pas à révéler à l'univers une masse de réalités
nouvelles et à ramener à Dieu un chaos d'esprits égarés, pour
commenter et adorer son nom. Il pouvait être créateur, il ne fut que
copiste; il s'imagina élever par la perfection du style la copie au
niveau de l'original, il se sentit capable d'élever le poëme en prose
au-dessus du _Télémaque_, la première des copies de ce genre: en
copiant une copie en prose, il crut égaler Homère et consacrer son
génie à la postérité. On ne peut concevoir comment un esprit aussi
juste et aussi puissant put se faire une telle illusion
d'amour-propre; mais enfin il se la fit et il écrivit à tête reposée
le poëme d'Eudore et de Cymodocée. Ce fut son écueil.