LXIV

Chateaubriand crut, comme un enfant, que le poëme épique pouvait

renaître et conquérir un renom impérissable à son auteur, pourvu qu'il

eût un grand talent; il oublia du même coup le fond qui était la foi,

et la forme qui était le vers, forme idéale et parfaite du langage

humain.

Il trouva un beau sujet: la lutte du christianisme naissant et du

paganisme mourant; l'un persécuteur par habitude, l'autre conquérant

par le martyre, au confluent des deux doctrines.

C'était bien le sujet de poëme le plus poétique qu'on pût présenter

aux hommes. Mais, pour en faire un poëme épique transcendant, il y

fallait la foi préexistante du monde; et dans l'exécution, il fallait

le vers, qui donne au langage plus de prestige et au sens plus

d'autorité.

Si Chateaubriand eût été un grand poëte au lieu d'être un grand

prosateur, et s'il eût conçu son poëme rationnel sur les vérités les

plus acceptées de son siècle, en morale, en politique, en religion;

s'il eût vulgarisé quelque vérité nouvelle, pleine de Dieu, comme

elles le sont toutes, et qu'il eût popularisé et divinisé ces vérités

par un style en vers digne de Dieu et des hommes, il est à croire que

le genre humain posséderait un poëme épique de plus, et la France un

véritable et immortel poëte épique.

Mais il n'éleva pas sa pensée si haut et il ne lui imprima pas un vol

si saint; il n'aspira pas à révéler à l'univers une masse de réalités

nouvelles et à ramener à Dieu un chaos d'esprits égarés, pour

commenter et adorer son nom. Il pouvait être créateur, il ne fut que

copiste; il s'imagina élever par la perfection du style la copie au

niveau de l'original, il se sentit capable d'élever le poëme en prose

au-dessus du _Télémaque_, la première des copies de ce genre: en

copiant une copie en prose, il crut égaler Homère et consacrer son

génie à la postérité. On ne peut concevoir comment un esprit aussi

juste et aussi puissant put se faire une telle illusion

d'amour-propre; mais enfin il se la fit et il écrivit à tête reposée

le poëme d'Eudore et de Cymodocée. Ce fut son écueil.

Cours familier de Littérature - Volume 28 · 第 55 / 188 题