LXIII

Mais tout homme dans les arts prétend toujours monter un peu plus haut

que son talent. Chateaubriand, malgré l'élévation du sien, ne fut pas

exempt de cette illusion: le chef-d'oeuvre idéal du temps où il

écrivait était le poëme épique; il en portait le germe et l'ambition

dans son sein.

On ne savait pas encore alors que le chef-d'oeuvre était un livre

original, prose ou vers: pour être original, il faut être vrai, non

pas vrai seulement selon les autres, mais vrai selon soi. La vérité

selon soi, c'est la sincérité. Quiconque n'est pas sincère n'est pas

et ne peut pas être original.

Homère fut sincère dans son temps, car les fables de l'Olympe étaient

réputées vraies par tout l'univers grec et même égyptien. Il lui

suffisait de les chanter et on les croyait. Du temps de Virgile, on en

croyait encore une partie. L'_Odyssée_ et l'_Énéide_ étaient des

hymnes populaires; le _Ramayana_, dans l'Inde, était un texte de la

religion de la contrée. Du temps de Dante, bien que les crédulités

populaires du poëte toscan fussent mêlées aux cynismes populaires de

Florence et de Pise, le fond était ignoble, mais vrai pour les rues de

ces villes. Le Tasse, plus tard, mêlait avec génie les vérités du

catholicisme, religion nouvelle du monde, aux fables divines ou

infernales de son époque. Enfin, de nos jours, les mystères de la

rédemption étaient vrais pour Klopstock, le barde allemand de la

_Messiade_, racontée en vers sublimes par ce poëte mystique de la

rédemption.

Ce furent là les derniers chantres de poëmes épiques que le monde

moderne pût lire, car leurs lecteurs ou leurs auditeurs y croyaient

sincèrement avec eux; mais l'âge épique passait avec eux. Le

raisonnement s'introduisait dans les croyances, et le poëme épique

disparaissait de nos habitudes littéraires.

On pourrait appliquer la poésie chrétienne aux plus sublimes

définitions de Dieu, aux plus hautes vérités morales dont le

christianisme est la sanction et la source, parce que tout le monde y

croit; mais on ne pouvait avec bonne foi raconter sur l'enfer ou sur

le paradis les histoires imaginaires de Dante ou du Tasse que tout

homme doué de quelque imagination pouvait inventer comme eux. Or,

comme l'enfer et le paradis sont essentiellement compris, comme les

deux pôles du monde extérieur, dans le poëme épique dont

l'universalité est le caractère, le poëme épique fut anéanti; on ne

put remplacer les merveilles réelles que par les chimères que l'homme

de talent chercha à faire croire aux peuples, c'est-à-dire le

merveilleux de Dieu par le merveilleux des hommes, et ce merveilleux

de caprice n'était plus que merveilleux de fantaisie; il n'avait plus

de sanction que la poésie de l'imagination et plus de vérité que la

vraisemblance.

Les poëmes de chevalerie, tels que ceux d'Arioste en Italie, et de

parodie, tels que ceux de Voltaire en France, succédèrent aux poëmes

sérieux. Milton seul, avec son poëme du _Paradis perdu_, exploita

l'ancienne poésie religieuse, et encore ce fut le poëme littéraire

plus que le poëme religieux. L'époque était passée.

Cours familier de Littérature - Volume 28 · 第 54 / 188 题