Mais tout homme dans les arts prétend toujours monter un peu plus haut
que son talent. Chateaubriand, malgré l'élévation du sien, ne fut pas
exempt de cette illusion: le chef-d'oeuvre idéal du temps où il
écrivait était le poëme épique; il en portait le germe et l'ambition
dans son sein.
On ne savait pas encore alors que le chef-d'oeuvre était un livre
original, prose ou vers: pour être original, il faut être vrai, non
pas vrai seulement selon les autres, mais vrai selon soi. La vérité
selon soi, c'est la sincérité. Quiconque n'est pas sincère n'est pas
et ne peut pas être original.
Homère fut sincère dans son temps, car les fables de l'Olympe étaient
réputées vraies par tout l'univers grec et même égyptien. Il lui
suffisait de les chanter et on les croyait. Du temps de Virgile, on en
croyait encore une partie. L'_Odyssée_ et l'_Énéide_ étaient des
hymnes populaires; le _Ramayana_, dans l'Inde, était un texte de la
religion de la contrée. Du temps de Dante, bien que les crédulités
populaires du poëte toscan fussent mêlées aux cynismes populaires de
Florence et de Pise, le fond était ignoble, mais vrai pour les rues de
ces villes. Le Tasse, plus tard, mêlait avec génie les vérités du
catholicisme, religion nouvelle du monde, aux fables divines ou
infernales de son époque. Enfin, de nos jours, les mystères de la
rédemption étaient vrais pour Klopstock, le barde allemand de la
_Messiade_, racontée en vers sublimes par ce poëte mystique de la
rédemption.
Ce furent là les derniers chantres de poëmes épiques que le monde
moderne pût lire, car leurs lecteurs ou leurs auditeurs y croyaient
sincèrement avec eux; mais l'âge épique passait avec eux. Le
raisonnement s'introduisait dans les croyances, et le poëme épique
disparaissait de nos habitudes littéraires.
On pourrait appliquer la poésie chrétienne aux plus sublimes
définitions de Dieu, aux plus hautes vérités morales dont le
christianisme est la sanction et la source, parce que tout le monde y
croit; mais on ne pouvait avec bonne foi raconter sur l'enfer ou sur
le paradis les histoires imaginaires de Dante ou du Tasse que tout
homme doué de quelque imagination pouvait inventer comme eux. Or,
comme l'enfer et le paradis sont essentiellement compris, comme les
deux pôles du monde extérieur, dans le poëme épique dont
l'universalité est le caractère, le poëme épique fut anéanti; on ne
put remplacer les merveilles réelles que par les chimères que l'homme
de talent chercha à faire croire aux peuples, c'est-à-dire le
merveilleux de Dieu par le merveilleux des hommes, et ce merveilleux
de caprice n'était plus que merveilleux de fantaisie; il n'avait plus
de sanction que la poésie de l'imagination et plus de vérité que la
vraisemblance.
Les poëmes de chevalerie, tels que ceux d'Arioste en Italie, et de
parodie, tels que ceux de Voltaire en France, succédèrent aux poëmes
sérieux. Milton seul, avec son poëme du _Paradis perdu_, exploita
l'ancienne poésie religieuse, et encore ce fut le poëme littéraire
plus que le poëme religieux. L'époque était passée.