LXIX

Tel fut exactement cet homme du dix-huitième siècle, plus grand que

son siècle, mais plus croyant que lui.

Il dut y avoir à la fin du paganisme des hommes supérieurs, d'abord

chrétiens, puis ramenés aux dieux de leur jeunesse par la poésie de

l'Olympe et par la facilité d'un vieux culte rétabli; flottant d'une

religion à l'autre, écrivant tantôt pour la nouvelle, tantôt pour

l'ancienne foi de Rome, et mourant héroïquement comme Julien

l'Apostat, en lançant au ciel le reproche terrible où le doute

retentit à travers ces âges: «_Tu as vaincu, Galiléen!_»

Ce qui avait vaincu dans Chateaubriand, c'était le monde. Le culte de

la renommée avait été au fond son vrai culte, il n'avait adoré que

lui. On conçoit ce culte quand on le compare aux petitesses qui

l'entourent.

Voltaire et Jean-Jacques Rousseau n'étaient plus; Mirabeau, Danton,

Vergniaud avaient joué leur vie contre leurs doctrines et l'avaient

perdue. Il ne restait qu'un homme, démenti vivant à toutes les

théories, debout, l'épée à la main, sur toutes les ruines. Il commença

par le saluer et par le servir; puis il en devint jaloux et

l'outragea; puis il assista à sa chute et le traîna dans la boue; puis

il s'assit sur son tombeau et le grandit quand il n'eut plus à le

craindre; puis il se compara ridiculement à lui et le reconnut pour

frère dans la gloire. C'était absurde.

Il y a des grandeurs de deux natures: celle de la plume et celle de

l'épée sont égales peut-être, mais jamais semblables; elles ne doivent

pas s'assimiler: l'une agit sur les choses, l'autre sur les âmes.

L'action est du domaine des choses mortelles, rapide, troublée,

incomplète, imparfaite comme elles; la pensée est idéale, pure,

complète, parfaite comme l'idée. Celui qui les pèse dans la même

balance ne les comprend pas: César est un monde, Cicéron un autre:

pour être juste envers tous deux, il ne faut pas les comparer.

Cours familier de Littérature - Volume 28 · 第 46 / 188 题