Tel fut exactement cet homme du dix-huitième siècle, plus grand que
son siècle, mais plus croyant que lui.
Il dut y avoir à la fin du paganisme des hommes supérieurs, d'abord
chrétiens, puis ramenés aux dieux de leur jeunesse par la poésie de
l'Olympe et par la facilité d'un vieux culte rétabli; flottant d'une
religion à l'autre, écrivant tantôt pour la nouvelle, tantôt pour
l'ancienne foi de Rome, et mourant héroïquement comme Julien
l'Apostat, en lançant au ciel le reproche terrible où le doute
retentit à travers ces âges: «_Tu as vaincu, Galiléen!_»
Ce qui avait vaincu dans Chateaubriand, c'était le monde. Le culte de
la renommée avait été au fond son vrai culte, il n'avait adoré que
lui. On conçoit ce culte quand on le compare aux petitesses qui
l'entourent.
Voltaire et Jean-Jacques Rousseau n'étaient plus; Mirabeau, Danton,
Vergniaud avaient joué leur vie contre leurs doctrines et l'avaient
perdue. Il ne restait qu'un homme, démenti vivant à toutes les
théories, debout, l'épée à la main, sur toutes les ruines. Il commença
par le saluer et par le servir; puis il en devint jaloux et
l'outragea; puis il assista à sa chute et le traîna dans la boue; puis
il s'assit sur son tombeau et le grandit quand il n'eut plus à le
craindre; puis il se compara ridiculement à lui et le reconnut pour
frère dans la gloire. C'était absurde.
Il y a des grandeurs de deux natures: celle de la plume et celle de
l'épée sont égales peut-être, mais jamais semblables; elles ne doivent
pas s'assimiler: l'une agit sur les choses, l'autre sur les âmes.
L'action est du domaine des choses mortelles, rapide, troublée,
incomplète, imparfaite comme elles; la pensée est idéale, pure,
complète, parfaite comme l'idée. Celui qui les pèse dans la même
balance ne les comprend pas: César est un monde, Cicéron un autre:
pour être juste envers tous deux, il ne faut pas les comparer.