LXVIII

Jean-Jacques Rousseau est celui des écrivains français auquel

Chateaubriand aspire le plus à ressembler dans sa jeunesse; il a des

larmes dans le style; sa sensibilité lui fait illusion, il la prend

pour la vertu et pour la vérité. Il tente dans le _Génie du

Christianisme_ de faire une réaction contre son modèle. Il prend

l'attendrissement pour la conviction, ce n'est pas cela: le sophisme,

quelque larmoyant qu'il soit, n'en est pas moins sophisme. Il touche,

il charme, mais il ne persuade pas. Il laisse un beau livre, mais

point de doctrine; c'est un Jean-Jacques Rousseau retourné. Plus tard,

il tâche de refaire les _Confessions_ de Rousseau dans ses Mémoires

posthumes; mais la naïveté vraie du philosophe génevois lui manque;

elle s'évanouit à force de travail sous sa plume, et les _Mémoires

d'outre-tombe_ ne sont que la caricature des _Confessions_ de

Jean-Jacques Rousseau.

Malgré les vices des _Confessions_, qui sont l'immoralité et le

cynisme, on aime mieux un fou sincère qu'un sage prétentieux;

Chateaubriand, dans le travail de sa vie, est vaincu par Jean-Jacques

Rousseau dans le travail de dix-huit mois. Le cerisier de Thonon vivra

plus que le château de Combourg; mais, au _Vicaire savoyard_ près,

toutes les autres oeuvres de Chateaubriand sont très-supérieures comme

style à Jean-Jacques Rousseau. Au lieu du démocrate inquiet, envieux

et petit, on sent dans le gentilhomme breton l'aristocrate à cheval

sans rivalité comme sans bourgeoisie, maniant sa pensée comme son

épée, foulant aux pieds les choses mesquines et abordant les grandes

avec la magnanimité du génie. On peut reprocher à M. de Chateaubriand

beaucoup de vices, mais il y a trois qualités qu'il est impossible de

lui refuser: l'_originalité_, la _nouveauté_ et la _grandeur_. Dites

de lui tout ce que vous voudrez, mais vous ne lui contesterez pas

d'avoir été l'Ossian de la France dans ses conceptions américaines,

telles qu'_Atala_; d'avoir apporté au vieux continent quelque chose de

la sève, sinon réelle, du moins imaginaire, du nouveau monde, et enfin

d'avoir été grand comme ses déserts, ses forêts, ses fleuves, et

d'avoir retrouvé pour ainsi dire la solitude de l'âme humaine, cette

puissance de sentir et de penser seul devant la nature et devant Dieu!

C'est le prophète de l'isolement, le patriarche des forêts; c'est à ce

don de la solitude de son génie qu'il a dû, dès ses premiers ouvrages,

la sauvage immensité de ses conceptions et l'infinie tristesse de ses

images: la mélancolie est née avec lui dans la littérature française.

Un mot de lui détache l'âme de tout ce qui la gêne ou la préoccupe

ici-bas, et jette aux choses mortelles l'éloquence sans réplique du

mépris. Dieu seul reste grand dans son style, et quelque ombre de

cette grandeur divine reste attachée à l'écrivain lui-même et le rend

grand comme lui.

Je défie de prononcer le mot de grandeur sans que l'image de

Chateaubriand s'élève à l'instant dans votre âme. C'est son caractère,

il est grand, parce qu'il est religieux; il est grand, parce qu'il est

éloquent; il est grand, parce qu'il est triste; il est grand, parce

qu'il est poëte! Laissez dire et passer les pygmées qui le raillent

ou qui le nient. Il est grand comme le géant des pensées; ils ne lui

mesurent pas l'orteil; ils rient, mais il pleure, lui; et, comme le

rire est fugitif et que les pleurs sont éternels, les rieurs passent

et le pleureur demeure.

Il est de plus possédé d'un éternel ennui. L'ennui est le mal du

génie; c'est l'état des grandes âmes; c'est la sensation du vide dans

l'homme. Plus l'homme est grand, plus grand est le vide, plus il est

impossible de le remplir, excepté par la vertu ou par l'amour; aussi,

voyez comme ce vide est vaste en lui; il croit le combler par la

gloire, il l'acquiert jeune et elle lui laisse un profond ennui; il

passe à la politique, à l'ambition même coupable, la politique et

l'ambition le laissent plus ennuyé que jamais; de rien à une

ambassade, ennui; d'une ambassade au ministère, ennui; d'un ministère

à une révolution, des Tuileries à Gand en 1815, ennui; de Gand à Rome

au retour, ennui; de Rome à Londres, ennui, ennui toujours; il

s'impatiente et croit s'en défaire par ses vices; il se met à attaquer

ce qu'il a défendu, il renverse ce qu'il a construit; il triomphe, et

l'ennui triomphe avec lui; il redevient royaliste et recherche une

popularité équivoque, mais il est vaincu, et l'ennui de son

impuissance le ressaisit pour la dernière fois; il s'adresse à la plus

belle des femmes, et croit aimer; mais l'ennui est plus constant que

l'amour; il se livre tard aux voluptés de la jeunesse, l'ennui

l'obsède; il revient repentant à la femme aimée, puis il meurt à la

fin d'ennui. L'ennui est la maladie de Chateaubriand, il en vit et il

en meurt; mais cet ennui infini est son caractère et son génie,

ôtez-le lui, il n'y a plus qu'un homme heureux; mais il n'était pas

fait pour le bonheur: il eût demandé avec larmes des larmes à Dieu;

oui, il eût pleuré pour obtenir la gloire des douleurs.

Cours familier de Littérature - Volume 28 · 第 45 / 188 题