Enfin la mort vint, à près de quatre-vingts ans, dénouer doucement
cette vie si mémorable et souvent si coupable de ce grand homme. Le 4
juillet, nous apprîmes qu'elle était finie. Dans un autre temps, c'eût
été un événement national, mais le bruit qu'il avait trop adoré
couvrit l'émotion publique par une émotion plus personnelle à la
nation.
Avec madame Récamier, il n'y eut autour de lui, dans sa maison
solitaire, que quelques amis de la dernière heure qui jouissaient de
leur fidélité à la mort. Cette mort fut douce et silencieuse comme le
moment où l'âme confiante dans la miséricorde se jette avec
tremblement dans le jugement de Dieu.
Il avait préparé depuis longtemps un sépulcre à part pour sa dépouille
mortelle dans un rocher, espèce d'écueil à l'extrémité d'une
presqu'île, à Saint-Malo. S'il ne pouvait y voir sa patrie, sa patrie
pouvait l'y voir. Il y est pour toujours. Il a mérité des reproches,
mais il a mérité surtout un immortel souvenir de la France.
Ce ne fut pas un de ses grands hommes, mais il était fait pour l'être.
Ce qu'on pense et ce qu'on écrit est la meilleure partie de ce qu'on
fut; le reste ne dépend pas de nous. La nature lui donna plus que la
fortune; et s'il eût été vertueux, le pays aurait reconnu en lui une
de ses plus resplendissantes renommées.
Comme pensée, il peut rivaliser avec avantage les premières grandeurs
littéraires de la langue: Bossuet, né dans des circonstances plus
simples, n'eut pas plus de solennité, il n'eut qu'à se mettre au
service d'une religion sans doutes et d'une monarchie sans limites; il
fut le courtisan de Dieu et du roi. L'un lui donna le respect du
peuple, l'autre l'obéissance de la cour; mais sa philosophie fut d'un
enfant. Il ne vit que par son style; ôtez le style, il ne reste que
l'architecte du sophisme; on est obligé, en lisant, de le reconnaître
pour un immense lettré, mais non pour un véritable grand homme. Nul ne
s'aviserait d'apprendre la philosophie historique à ses enfants,
d'après la généalogie de la maison de David sur une montagne de
l'Idumée. Le centre du monde est partout où souffle l'esprit de Dieu.
Bossuet prend pour borne milliaire de la route infinie des siècles un
rocher stérile de Sion; la famille humaine n'est que la race de
Melchisédech. Il a construit le poëme sacerdotal de la Judée, il l'a
pris pour l'histoire universelle. Admirez le poëte, mais ne donnez au
philosophe qu'un crédit d'admiration. Cette théocratie de Bossuet est
la secte de Juda, elle n'est pas l'histoire du monde. La vraie
grandeur, celle de la vérité, manque à ce philosophe.
Fénelon, son disciple et son martyr, chante une philosophie plus
humaine; c'est le poëte des chimères, le genre humain ne subsisterait
pas un jour sous les lois qu'il rêve de lui donner. Ses songes
charmants, mais en contradiction avec la nature, font sourire les
sages, moitié d'admiration, moitié de pitié. Il est doux, mais puéril
comme un enfant qui conte ses fables à sa mère; on l'aime, mais on ne
le croit pas.
Pascal est un fou qui raille spirituellement des fous comme lui; il
écrit bien sa langue, mais nul ne se soucie de le lire; les jésuites
et les jansénistes ne sont déjà plus.
Voltaire s'amuse du genre humain sans l'instruire. Le genre humain est
autre chose qu'une comédie et qu'un conte. Le sérieux, et par
conséquent le religieux, manque à son génie. L'éternelle plaisanterie
est une insulte au sort de l'homme. On risque de se moquer de Dieu en
raillant son oeuvre, le ridicule peut toucher au blasphème. Voltaire
est parfait dans sa prose ou dans ses facéties en vers, mais on craint
de rire de soi-même en riant avec lui; le dernier mot de toute chose
n'est pas un éclat de rire, c'est un acte d'adoration; une moquerie
n'est pas la sagesse; tout détruire n'est rien fonder.
Voltaire, en disparaissant, laisse l'univers moral en ruine.