La vie politique de M. de Chateaubriand ne fut plus, à dater de ce
moment, qu'un jeu désespéré d'ambition; la correspondance qu'il
entretint de Rome et de Londres avec sa nouvelle amie, madame
Récamier, en est la preuve. Parvenu au but de ses désirs, qui était de
renverser les libéraux modérés du ministère, pour créer et protéger un
ministère de royalistes auxquels il prêterait son talent, puis, de le
renverser ensuite et de se substituer seul à M. de Villèle, il semble
d'abord ressentir ou affecter pour madame Récamier une passion de
jeunesse sans mesure, qui n'a pour objet que de revenir de ses
ambassades à Paris pour s'enivrer de sa passion équivoque auprès
d'elle, dans la solitude et dans le désintéressement de son amour;
puis, après le congrès de Vérone et sa nomination au ministère des
affaires étrangères, d'autres passions moins platoniques paraissent le
refroidir et l'éloigner de madame Récamier. Les excuses et les
défaites interrompent à chaque instant cette correspondance. Madame
Récamier s'aperçoit sans doute de cette éclipse, en devine les objets
nouveaux, et, ne pouvant les éloigner de lui, se résout à s'éloigner
elle-même.
On ne connaît que par les sourdes rumeurs des salons les noms, les
aventures, les scandales, les déchirements de cette époque de sa vie;
mais les faits et les demi-confidences parlent un langage qu'il est
impossible de ne pas croire.
À la fin, madame Récamier, suivie par deux amis dévoués, Ballanche et
Ampère, et par une jeune et charmante parente dont elle avait adopté
l'enfance, part inopinément pour l'Italie, où elle passe deux ans.
Le ton de la correspondance est forcé, embarrassé, mais la
correspondance subsiste toujours, pénible à lire, comme les désaveux
d'une passion morte devant les reproches d'une passion immortelle.
Nous en connaissons les objets sans avoir le droit de les nommer. Les
faiblesses des grands hommes n'ont pas de noms; leur caractère a des
traces.
«Vous voyez bien que vous vous êtes trompée, écrivait M. de
Chateaubriand à madame Récamier, ce voyage était très-inutile. Si vous
partez, vous reviendrez au moins promptement, et vous me retrouverez à
votre retour tel que vous m'aurez laissé, c'est-à-dire le plus
tendrement, le plus sincèrement attaché à vous. Je suis bon à
l'_user_; je ne me lasse jamais, et si j'avais plus d'années à vivre,
mon dernier jour serait encore embelli et rempli de votre image.
«Mettez sur le compte de mon exactitude ce qui est l'effet de mes
sentiments, c'est votre coutume d'être injuste. Malgré tout cela, vous
reviendrez; vous ne serez pas même longtemps. Vous reconnaîtrez que
vous vous êtes trompée. Le billet de vous que j'ai trouvé ici en
arrivant m'a fait voir que la joie d'Amélie vous faisait une sorte de
plaisir, et que vous repreniez un peu à la _justice_ et à l'espérance.
Croyez-moi, rien n'est changé, et vous en conviendrez un jour.
«Souvenez-vous de tout ce que je vous ai dit sur le manuscrit.»