LXIII

La vie politique de M. de Chateaubriand ne fut plus, à dater de ce

moment, qu'un jeu désespéré d'ambition; la correspondance qu'il

entretint de Rome et de Londres avec sa nouvelle amie, madame

Récamier, en est la preuve. Parvenu au but de ses désirs, qui était de

renverser les libéraux modérés du ministère, pour créer et protéger un

ministère de royalistes auxquels il prêterait son talent, puis, de le

renverser ensuite et de se substituer seul à M. de Villèle, il semble

d'abord ressentir ou affecter pour madame Récamier une passion de

jeunesse sans mesure, qui n'a pour objet que de revenir de ses

ambassades à Paris pour s'enivrer de sa passion équivoque auprès

d'elle, dans la solitude et dans le désintéressement de son amour;

puis, après le congrès de Vérone et sa nomination au ministère des

affaires étrangères, d'autres passions moins platoniques paraissent le

refroidir et l'éloigner de madame Récamier. Les excuses et les

défaites interrompent à chaque instant cette correspondance. Madame

Récamier s'aperçoit sans doute de cette éclipse, en devine les objets

nouveaux, et, ne pouvant les éloigner de lui, se résout à s'éloigner

elle-même.

On ne connaît que par les sourdes rumeurs des salons les noms, les

aventures, les scandales, les déchirements de cette époque de sa vie;

mais les faits et les demi-confidences parlent un langage qu'il est

impossible de ne pas croire.

À la fin, madame Récamier, suivie par deux amis dévoués, Ballanche et

Ampère, et par une jeune et charmante parente dont elle avait adopté

l'enfance, part inopinément pour l'Italie, où elle passe deux ans.

Le ton de la correspondance est forcé, embarrassé, mais la

correspondance subsiste toujours, pénible à lire, comme les désaveux

d'une passion morte devant les reproches d'une passion immortelle.

Nous en connaissons les objets sans avoir le droit de les nommer. Les

faiblesses des grands hommes n'ont pas de noms; leur caractère a des

traces.

«Vous voyez bien que vous vous êtes trompée, écrivait M. de

Chateaubriand à madame Récamier, ce voyage était très-inutile. Si vous

partez, vous reviendrez au moins promptement, et vous me retrouverez à

votre retour tel que vous m'aurez laissé, c'est-à-dire le plus

tendrement, le plus sincèrement attaché à vous. Je suis bon à

l'_user_; je ne me lasse jamais, et si j'avais plus d'années à vivre,

mon dernier jour serait encore embelli et rempli de votre image.

«Mettez sur le compte de mon exactitude ce qui est l'effet de mes

sentiments, c'est votre coutume d'être injuste. Malgré tout cela, vous

reviendrez; vous ne serez pas même longtemps. Vous reconnaîtrez que

vous vous êtes trompée. Le billet de vous que j'ai trouvé ici en

arrivant m'a fait voir que la joie d'Amélie vous faisait une sorte de

plaisir, et que vous repreniez un peu à la _justice_ et à l'espérance.

Croyez-moi, rien n'est changé, et vous en conviendrez un jour.

«Souvenez-vous de tout ce que je vous ai dit sur le manuscrit.»

Cours familier de Littérature - Volume 28 · 第 40 / 188 题