LXII

Je ne prétends pas soutenir, au reste, qu'à partir de cette époque de

la publication du _Génie du Christianisme_, M. de Chateaubriand n'ait

pas été un chrétien sincère dans la foi qu'il avait adoptée par cette

magnifique et éclatante conversion littéraire. Non; je dis seulement

que l'imagination splendide et complaisante de l'écrivain avait plus

de part que la conversion et la conscience à cette foi; foi de

bienséance plus que de sincérité, mais cependant point hypocrite. Il

avait été élevé par une mère et par des soeurs chrétiennes; tout ce

qu'il y avait de tendre dans son âme était chrétien. Ses premiers

exils en Amérique, son émigration, ses misères, même en Angleterre,

avaient été subis sous l'influence des sentiments chrétiens; les

grands spectacles de la solitude, du ciel, de la mer, des forêts, des

fleuves, des cascades, qui l'avaient frappé dans son voyage, étaient

empreints de cette couleur; il les avait reflétés dans _Atala_ et dans

_René_, ses premières ébauches; il avait pensé, il avait rêvé en

chrétien; sa haine même, si naturelle, contre les persécutions et les

martyres des croyances de sa jeunesse leur avait donné quelque chose

de tendre comme les souvenirs de la demeure paternelle, de sacré comme

le foyer de ses pères; tout son coeur et toute son imagination étaient

restés ainsi de la religion du Christ. Sans doute, à son arrivée en

France et pendant son séjour à Londres, où il écrivait l'_Essai sur

les Révolutions_, ses premières impressions s'étaient évaporées, et la

philosophie de Voltaire, de J. J. Rousseau et de Volney avait déteint

sur ses pensées, mais son âme n'avait pas été altérée jusqu'au fond

par ces doctrines décolorées et froides qui désenchantent l'esprit

sans attendrir le coeur; et, quand il rentra dans sa patrie, au

milieu des ruines faites par l'incrédulité, et des efforts d'un

gouvernement hardi et réparateur pour rattacher la France à ses

anciens dogmes par des repentirs avoués et par des réconciliations

politiques entre les armées et les autels, il ne lui fut pas difficile

de renier le culte nouveau, qui n'était encore que doute, et de se

rattacher aux douces habitudes de son imagination comme à d'anciens

amis éprouvés avec lesquels on vient prier dans les mêmes temples et

dans la même langue, après être rentrés sous les mêmes cieux.

C'est de cette date, en effet, que la foi volontaire et imaginaire de

M. de Chateaubriand prit sur lui un ascendant auquel il céda sans

résistance, et qui, si elle ne gêna nullement sa vie, ne lui permit

plus de vaciller dans ses théories religieuses. «_J'ai pleuré et j'ai

cru_,» avait-il dit dans la première phase du _Génie du

Christianisme_. _J'ai rêvé et j'ai cru_, pouvait-il dire ensuite dans

toutes les phases de sa vie; conduite commode pour un homme

d'imagination et de passion qui, ne cherchant que le succès dans les

lettres et le repos d'esprit dans les agitations du doute, se fait une

couche complaisante dans ses habitudes, et se dit: Peu m'importe que

j'aie vécu avec la vérité, pourvu que je sois mort avec l'unité, cette

bienséance de la vie.

Mais la vie et la mort ne sont pas une bienséance, elles sont un acte

de foi; on peut honnêtement dire: Je doute, mais je respecte. Aller

plus loin, c'est mentir.

Cours familier de Littérature - Volume 28 · 第 39 / 188 题