Je ne prétends pas soutenir, au reste, qu'à partir de cette époque de
la publication du _Génie du Christianisme_, M. de Chateaubriand n'ait
pas été un chrétien sincère dans la foi qu'il avait adoptée par cette
magnifique et éclatante conversion littéraire. Non; je dis seulement
que l'imagination splendide et complaisante de l'écrivain avait plus
de part que la conversion et la conscience à cette foi; foi de
bienséance plus que de sincérité, mais cependant point hypocrite. Il
avait été élevé par une mère et par des soeurs chrétiennes; tout ce
qu'il y avait de tendre dans son âme était chrétien. Ses premiers
exils en Amérique, son émigration, ses misères, même en Angleterre,
avaient été subis sous l'influence des sentiments chrétiens; les
grands spectacles de la solitude, du ciel, de la mer, des forêts, des
fleuves, des cascades, qui l'avaient frappé dans son voyage, étaient
empreints de cette couleur; il les avait reflétés dans _Atala_ et dans
_René_, ses premières ébauches; il avait pensé, il avait rêvé en
chrétien; sa haine même, si naturelle, contre les persécutions et les
martyres des croyances de sa jeunesse leur avait donné quelque chose
de tendre comme les souvenirs de la demeure paternelle, de sacré comme
le foyer de ses pères; tout son coeur et toute son imagination étaient
restés ainsi de la religion du Christ. Sans doute, à son arrivée en
France et pendant son séjour à Londres, où il écrivait l'_Essai sur
les Révolutions_, ses premières impressions s'étaient évaporées, et la
philosophie de Voltaire, de J. J. Rousseau et de Volney avait déteint
sur ses pensées, mais son âme n'avait pas été altérée jusqu'au fond
par ces doctrines décolorées et froides qui désenchantent l'esprit
sans attendrir le coeur; et, quand il rentra dans sa patrie, au
milieu des ruines faites par l'incrédulité, et des efforts d'un
gouvernement hardi et réparateur pour rattacher la France à ses
anciens dogmes par des repentirs avoués et par des réconciliations
politiques entre les armées et les autels, il ne lui fut pas difficile
de renier le culte nouveau, qui n'était encore que doute, et de se
rattacher aux douces habitudes de son imagination comme à d'anciens
amis éprouvés avec lesquels on vient prier dans les mêmes temples et
dans la même langue, après être rentrés sous les mêmes cieux.
C'est de cette date, en effet, que la foi volontaire et imaginaire de
M. de Chateaubriand prit sur lui un ascendant auquel il céda sans
résistance, et qui, si elle ne gêna nullement sa vie, ne lui permit
plus de vaciller dans ses théories religieuses. «_J'ai pleuré et j'ai
cru_,» avait-il dit dans la première phase du _Génie du
Christianisme_. _J'ai rêvé et j'ai cru_, pouvait-il dire ensuite dans
toutes les phases de sa vie; conduite commode pour un homme
d'imagination et de passion qui, ne cherchant que le succès dans les
lettres et le repos d'esprit dans les agitations du doute, se fait une
couche complaisante dans ses habitudes, et se dit: Peu m'importe que
j'aie vécu avec la vérité, pourvu que je sois mort avec l'unité, cette
bienséance de la vie.
Mais la vie et la mort ne sont pas une bienséance, elles sont un acte
de foi; on peut honnêtement dire: Je doute, mais je respecte. Aller
plus loin, c'est mentir.