Ainsi mourut Chateaubriand, sans qu'on pût dire pour qui il avait
sérieusement vécu: nul ne perdit à sa mort, excepté le parti du
talent, mais ce talent prodigieux n'avait été utile à personne.
Un cri d'admiration fut sa seule épitaphe; ce sera aussi sa seule
postérité. C'est triste. Nous n'exigeons pas qu'un homme de lettres et
un homme d'État, impliqués dans un même homme, compromette à tout
propos son oeuvre politique devant la multitude, par ses professions
de foi philosophiques, téméraires et radicales, qui aliènent de lui la
liberté et la raison d'une partie de son siècle. Non; ce serait
intervertir l'esprit du siècle lui-même et remonter au symbole
impératif d'un autre âge qui défendait de penser en religion, à moins
de penser comme nous; cela ne serait ni raisonnable ni sensé, ce
serait un retour au moyen âge. L'âge dans lequel nous vivons est une
époque de doute, d'éclectisme et de transition, où tout le monde est
convenu d'abriter sa conscience dans la liberté de croyance, de
respecter dans les autres les dogmes auxquels nous ne croyons pas
devoir adhérer nous-mêmes, laissant à Dieu de juger dans sa science
universelle si ce que nous pensons de lui est plus ou moins digne de
sa mystérieuse essence.
La religion vraie, la morale pure, la paix nécessaire entre les hommes
sont au prix de cette franchise religieuse et tolérante qui laisse à
chacun sa foi, sans prêter à personne des armes pour opprimer la foi
d'autrui. Mais, si cette respectueuse tolérance est respectable, nous
ne pouvons pas respecter de même l'affectation, plus ou moins
suspecte, d'un écrivain qui arrive en France avec une profession de
foi philosophique déjà imprimée, et qui, trouvant le gouvernement
incliné, ainsi que son chef, à un culte d'État unique et dominateur,
change à l'instant de note, déchire son livre philosophique et en
compose sur-le-champ un autre d'après les principes opposés, et se
pose en apôtre de ce qu'il venait d'apostasier. Or, on ne peut nier
que telle fut la conduite de M. de Chateaubriand, lorsque, à son
retour de Londres, il écrivit avec toutes les séductions de son génie
personnel le livre du _Génie du Christianisme_, au lieu de l'_Essai
sur les Révolutions_.