LVIII

Il était alors réduit à vivre de son seul talent. Il en avait préparé

depuis longtemps le moyen secret par ses Mémoires posthumes, intitulés

bizarrement _Mémoires d'outre-tombe_.

Ces Mémoires avaient été commencés par lui dès 1822, dans sa solitude

de la Vallée-aux-Loups. On ne peut se dissimuler, en les lisant

aujourd'hui, que saint Augustin et Jean-Jacques Rousseau, dans leurs

_Confessions_, ne lui aient servi de modèles, et qu'il n'ait espéré

les surpasser, non-seulement par le charme du style, mais par

l'intérêt de tout genre qui s'attache aux écrits des choses de son

temps.

Tout le monde pensait de même à cette époque; mais ce fut précisément

cette double espérance qui fut pour lui une double illusion et qui lui

enleva le seul mérite de ces sortes de Mémoires, la naïveté et la

vérité. La prétention n'en est que le masque: ce masque, au lieu de

montrer un homme racontant simplement les pensées et les événements de

sa vie, montre sans cesse un personnage en attitude de pose devant le

lecteur, pour se faire admirer; voilà pour la naïveté, il n'y en avait

point, il ne pouvait y en avoir, l'attitude est l'inverse de la

nature, la volonté tue le génie: c'est de la naïveté de commande,

c'est-à-dire de la naïveté voulue. Cette affectation se retrouve

jusque dans la langue, qui est vieille et étudiée jusqu'à la

contorsion, au lieu d'être abandonnée et confiante comme la langue

qu'on se parle à soi-même dans ces notes du coeur ou dans ces

confidences secrètes à Dieu ou aux hommes.

Je l'ai éprouvé moi-même en écrivant deux fragments en prose de ce

genre: _Raphaël_ et _Graziella_. _Raphaël_ était mieux écrit, mais il

tomba faute de naïveté et de vérité complète. _Graziella_, écrit

d'après nature, resta le moins imparfait de mes ouvrages; il était

moins beau, mais il était vrai.

Quant à l'intérêt que l'auteur prétend emprunter au récit des choses

de son temps, les Mémoires sont un cadre trop étroit pour un siècle;

ils ne peuvent donner que les généralités et les aperçus dont l'effet

est trop fugitif et trop rapide pour le lecteur.

Les seuls Mémoires d'une grande époque, c'est l'histoire. Bien

qu'écrivain non comparable à M. de Chateaubriand, M. Thiers est mille

fois supérieur à lui dans ses récits. L'historien est le seul poëte

des grands hommes.

Cours familier de Littérature - Volume 28 · 第 35 / 188 题