Il était alors réduit à vivre de son seul talent. Il en avait préparé
depuis longtemps le moyen secret par ses Mémoires posthumes, intitulés
bizarrement _Mémoires d'outre-tombe_.
Ces Mémoires avaient été commencés par lui dès 1822, dans sa solitude
de la Vallée-aux-Loups. On ne peut se dissimuler, en les lisant
aujourd'hui, que saint Augustin et Jean-Jacques Rousseau, dans leurs
_Confessions_, ne lui aient servi de modèles, et qu'il n'ait espéré
les surpasser, non-seulement par le charme du style, mais par
l'intérêt de tout genre qui s'attache aux écrits des choses de son
temps.
Tout le monde pensait de même à cette époque; mais ce fut précisément
cette double espérance qui fut pour lui une double illusion et qui lui
enleva le seul mérite de ces sortes de Mémoires, la naïveté et la
vérité. La prétention n'en est que le masque: ce masque, au lieu de
montrer un homme racontant simplement les pensées et les événements de
sa vie, montre sans cesse un personnage en attitude de pose devant le
lecteur, pour se faire admirer; voilà pour la naïveté, il n'y en avait
point, il ne pouvait y en avoir, l'attitude est l'inverse de la
nature, la volonté tue le génie: c'est de la naïveté de commande,
c'est-à-dire de la naïveté voulue. Cette affectation se retrouve
jusque dans la langue, qui est vieille et étudiée jusqu'à la
contorsion, au lieu d'être abandonnée et confiante comme la langue
qu'on se parle à soi-même dans ces notes du coeur ou dans ces
confidences secrètes à Dieu ou aux hommes.
Je l'ai éprouvé moi-même en écrivant deux fragments en prose de ce
genre: _Raphaël_ et _Graziella_. _Raphaël_ était mieux écrit, mais il
tomba faute de naïveté et de vérité complète. _Graziella_, écrit
d'après nature, resta le moins imparfait de mes ouvrages; il était
moins beau, mais il était vrai.
Quant à l'intérêt que l'auteur prétend emprunter au récit des choses
de son temps, les Mémoires sont un cadre trop étroit pour un siècle;
ils ne peuvent donner que les généralités et les aperçus dont l'effet
est trop fugitif et trop rapide pour le lecteur.
Les seuls Mémoires d'une grande époque, c'est l'histoire. Bien
qu'écrivain non comparable à M. de Chateaubriand, M. Thiers est mille
fois supérieur à lui dans ses récits. L'historien est le seul poëte
des grands hommes.