Chateaubriand jeta loyalement son seul moyen de vivre, sa pension de
pair de France, à la révolution de Juillet. Il ne lui restait, et
encore grevée de dettes, que la maison de l'hospice de Marie-Thérèse,
dans la rue d'Enfer, fondée par lui à l'aide des bienfaits de madame
la duchesse d'Angoulême et des souscriptions de quelques royalistes.
Il vivait à peine de ces débris: il fallut bientôt y renoncer.
Il avait tenté, en 1822, de mettre en loterie sa retraite de la
Vallée-aux-Loups; les ministres d'alors, quoique ses ennemis,
n'avaient pas osé lui en refuser l'autorisation nécessaire; mais on ne
connaissait pas, en ce temps-là, la puissance des capitaux divisés
pour former de grosses sommes: c'est la pluie dont les gouttes forment
les rivières.
Chateaubriand, comptant sur l'immense popularité de son nom, créa, au
lieu de vingt-cinq centimes, ses billets à mille francs; il fut trompé
dans son espoir, et ne plaça que trois billets: M. Lainé en prit un
_incognito_, et ne voulut jamais en recevoir le prix restitué, ne
voulant pas de cet hommage à un grand homme retirer même son intention
généreuse.
La loterie échoua, et M. de Montmorency acheta l'ermitage de la
Vallée-aux-Loups.
Je suis allé souvent, dans ce temps-là, invité par Mathieu de
Montmorency, m'asseoir, dans ce modeste asile, à la table que M. de
Chateaubriand avait cédée à son illustre ami. Ses arbres et ses
fontaines semblaient le pleurer; il faut avoir passé comme moi par la
dépossession pour connaître l'amertume de la vie. Encore, la
dépossession de la Vallée-aux-Loups ne dépouillait Chateaubriand que
de ses espérances; mais les tombeaux de ses pères et les souvenirs de
son enfance n'étaient pas là, et il n'en avait pas sacrifié le prix
au salut d'un pays ingrat!