LII

Louis XVIII mourut, déjà détrôné et asservi, par faiblesse, avant ses

derniers jours, au parti ultraroyaliste de son frère.

Chateaubriand tenta de se réconcilier avec lui par sa brochure: _Le

roi est mort, vive le roi!_ et par sa présence au sacre de Reims. Il

affecta de s'unir à M. de Villèle pour réconcilier le parti modéré de

cet homme d'État avec le parti royaliste. Il devint un homme de

manoeuvres ambitieuses, inconséquent ou sans prudence; puis enfin

ministre des affaires étrangères.

Sa conduite, dans ce poste tant désiré, fut louche et ambiguë; il

intrigua secrètement à la Chambre des pairs contre les mesures

adoptées par le roi Charles X et par ses collègues les ministres. Le

roi, indigné de cette duplicité, ordonna à M. de Villèle de le

congédier sans retard et sans égards: il le méritait, mais son

ressentiment s'aggrava de la conscience de ses torts; il passa sans

ménagement à l'opposition.

Le _Journal des Débats_, puissant alors par son double ascendant sur

les ultraroyalistes et sur les libéraux, le suivit dans sa palinodie

politique. Il devint, sinon le chef, du moins la voix effrénée d'une

opposition sans mission et sans prudence.

Les partis ne cherchent pas la vertu, mais les services dans ceux qui

se mettent à leur tête; il fut certainement alors une des causes de la

chute de la monarchie des Bourbons en 1830; il avait juré de se

venger, sa vengeance porta plus loin que sur les ministres, elle porta

sur le trône; elle embarrassa le roi et désaffectionna l'opinion qu'il

avait le premier fanatisée pour les Bourbons en 1814.

Sa conduite rendit ses principes suspects, mais il avait rendu

invincible la coalition qu'il avait formée. Lui qui avait demandé des

lois _féroces_ contre la presse (_immanis lex_), il feignit de se

déclarer le défenseur à tout prix de cette puissance terrible, dès

qu'il en fut l'arbitre par son talent; ou il n'en connut pas

l'ascendant en France, ou il lui sacrifia la couronne.

Aucune force politique ne peut lutter, dans notre pays, contre cette

force anarchique, excepté la force révolutionnaire.

Je l'ai senti sous la République, en 1848; j'en ai mesuré exactement,

jour par jour, la puissance, l'effet, la durée, laissez la presse

totalement en dehors des lois, à Paris, vous aurez un accès de guerre

civile tous les mois. À combien d'accès un gouvernement peut-il

résister? C'est là la question: la première semaine après sa défaite,

la presse se tait; la seconde, elle rallie par le droit de réunion ses

forces disséminées; la troisième, elle fermente et se révèle en

symptômes menaçants par des mots d'ordre et par des rassemblements sur

les boulevards, au sortir des clubs; la quatrième, elle éclate et le

sang coule.

M. de Chateaubriand, qui avait vu ces émeutes régulières en 1790,

1791, pouvait-il feindre d'ignorer ces alternatives en 1827?

Pouvait-il se figurer que, dans un pays où la main est si près de la

tête, l'opinion excitée et armée d'une multitude pouvait combattre

sans danger la raison froide et calme de la raison publique; ou bien

pouvait-il livrer de gaieté de coeur sa patrie à l'éternelle agression

d'une majorité désordonnée, parlant ou écrivant réunie sur un seul

point de l'empire, sans contrôle et sans modération, contre une

société sans cesse attaquée, quoique sans cesse victorieuse? Non;

aucun homme d'État ne pouvait, de bonne foi, se faire une illusion

pareille; la guerre à mort entre l'ordre public, qui est l'intérêt et

le droit de tous, et la presse libre, qui n'est que l'intérêt d'un

petit nombre d'hommes de plume sans mandat et sans responsabilité,

était évidemment l'état sauvage, au lieu de l'état régulier d'une

nation en état légal. Donc, cette croyance à la liberté illimitée de

la presse était, en lui, ou une fiction à l'usage d'un imbécile, ou un

crime contre l'ordre social. Imbécile? nul ne peut lui appliquer une

telle injure; criminel? nul ne peut le laver d'une telle épithète.

Mais vous-même, me répondra-t-on, n'avez-vous pas cru, en 1848, que

les lois sur la presse étaient abrogées, et qu'en les abrogeant, vous

exposiez pour un moment la société républicaine à tous les périls?

N'étiez-vous pas criminel autant que lui?

Non, car je n'étais pas membre de la coalition qui avait amené cette

journée mortelle à la monarchie de 1830, que je n'aimais pas, mais

que je ne voulais pas prendre sur moi de démolir: j'étais Français,

voilà tout. J'entrais à la Chambre par hasard, au moment où ce

gouvernement s'écroulait et où son roi fuyait déjà hors de Paris: le

rappeler était impossible, le ressusciter par une régence, plus

impossible encore; quels ministres lui aurais-je donnés? Je n'aurais

fait que seconder la ruine dans laquelle femme, enfant, patrie

auraient misérablement péri; la seule chose à faire était une

république qui apparaissait à tout le monde alors comme le remède

suprême et radical, et qui le fut. Je l'indiquai; elle fut acclamée à

l'unanimité, et l'Europe fut sauvée; les secousses du lendemain furent

fortes, mais le peuple en masse, satisfait de cette victoire non

contestée, nous secourut contre les partisans de l'anarchie et contre

les vociférateurs du crime.

Je ne fus donc pas coupable; je m'effaçai entièrement de toute

prétention à l'héritage du gouvernement qui était tombé à ma voix; je

ne demandai part qu'au danger et à la lutte de mes collègues contre

l'anarchie, tant que le danger fut mortel et la lutte un devoir.

Je fis venir d'Algérie, à la voix de sa mère, le général républicain

qui devait me remplacer.

Ce général reçut de mes mains le ministère et mes instructions. Je me

dévouai à sa cause; la servit-il bien ou mal? ce n'est plus à moi de

le dire. Le reste ne m'appartient plus.

Quoi qu'il en soit, il n'y a aucune comparaison à faire entre

Chateaubriand et moi dans notre conduite. Chateaubriand se conduisit

en grand écrivain, et moi en honnête homme; il fut un écrivain du

premier ordre, et moi un bon citoyen; il inventa la coalition de 1827

pour se grandir, au risque de perdre la monarchie; j'inventai la

république unanime et modérée pour sauver la France et l'Europe: qu'on

juge par le résultat.

Cours familier de Littérature - Volume 28 · 第 29 / 188 题