Louis XVIII mourut, déjà détrôné et asservi, par faiblesse, avant ses
derniers jours, au parti ultraroyaliste de son frère.
Chateaubriand tenta de se réconcilier avec lui par sa brochure: _Le
roi est mort, vive le roi!_ et par sa présence au sacre de Reims. Il
affecta de s'unir à M. de Villèle pour réconcilier le parti modéré de
cet homme d'État avec le parti royaliste. Il devint un homme de
manoeuvres ambitieuses, inconséquent ou sans prudence; puis enfin
ministre des affaires étrangères.
Sa conduite, dans ce poste tant désiré, fut louche et ambiguë; il
intrigua secrètement à la Chambre des pairs contre les mesures
adoptées par le roi Charles X et par ses collègues les ministres. Le
roi, indigné de cette duplicité, ordonna à M. de Villèle de le
congédier sans retard et sans égards: il le méritait, mais son
ressentiment s'aggrava de la conscience de ses torts; il passa sans
ménagement à l'opposition.
Le _Journal des Débats_, puissant alors par son double ascendant sur
les ultraroyalistes et sur les libéraux, le suivit dans sa palinodie
politique. Il devint, sinon le chef, du moins la voix effrénée d'une
opposition sans mission et sans prudence.
Les partis ne cherchent pas la vertu, mais les services dans ceux qui
se mettent à leur tête; il fut certainement alors une des causes de la
chute de la monarchie des Bourbons en 1830; il avait juré de se
venger, sa vengeance porta plus loin que sur les ministres, elle porta
sur le trône; elle embarrassa le roi et désaffectionna l'opinion qu'il
avait le premier fanatisée pour les Bourbons en 1814.
Sa conduite rendit ses principes suspects, mais il avait rendu
invincible la coalition qu'il avait formée. Lui qui avait demandé des
lois _féroces_ contre la presse (_immanis lex_), il feignit de se
déclarer le défenseur à tout prix de cette puissance terrible, dès
qu'il en fut l'arbitre par son talent; ou il n'en connut pas
l'ascendant en France, ou il lui sacrifia la couronne.
Aucune force politique ne peut lutter, dans notre pays, contre cette
force anarchique, excepté la force révolutionnaire.
Je l'ai senti sous la République, en 1848; j'en ai mesuré exactement,
jour par jour, la puissance, l'effet, la durée, laissez la presse
totalement en dehors des lois, à Paris, vous aurez un accès de guerre
civile tous les mois. À combien d'accès un gouvernement peut-il
résister? C'est là la question: la première semaine après sa défaite,
la presse se tait; la seconde, elle rallie par le droit de réunion ses
forces disséminées; la troisième, elle fermente et se révèle en
symptômes menaçants par des mots d'ordre et par des rassemblements sur
les boulevards, au sortir des clubs; la quatrième, elle éclate et le
sang coule.
M. de Chateaubriand, qui avait vu ces émeutes régulières en 1790,
1791, pouvait-il feindre d'ignorer ces alternatives en 1827?
Pouvait-il se figurer que, dans un pays où la main est si près de la
tête, l'opinion excitée et armée d'une multitude pouvait combattre
sans danger la raison froide et calme de la raison publique; ou bien
pouvait-il livrer de gaieté de coeur sa patrie à l'éternelle agression
d'une majorité désordonnée, parlant ou écrivant réunie sur un seul
point de l'empire, sans contrôle et sans modération, contre une
société sans cesse attaquée, quoique sans cesse victorieuse? Non;
aucun homme d'État ne pouvait, de bonne foi, se faire une illusion
pareille; la guerre à mort entre l'ordre public, qui est l'intérêt et
le droit de tous, et la presse libre, qui n'est que l'intérêt d'un
petit nombre d'hommes de plume sans mandat et sans responsabilité,
était évidemment l'état sauvage, au lieu de l'état régulier d'une
nation en état légal. Donc, cette croyance à la liberté illimitée de
la presse était, en lui, ou une fiction à l'usage d'un imbécile, ou un
crime contre l'ordre social. Imbécile? nul ne peut lui appliquer une
telle injure; criminel? nul ne peut le laver d'une telle épithète.
Mais vous-même, me répondra-t-on, n'avez-vous pas cru, en 1848, que
les lois sur la presse étaient abrogées, et qu'en les abrogeant, vous
exposiez pour un moment la société républicaine à tous les périls?
N'étiez-vous pas criminel autant que lui?
Non, car je n'étais pas membre de la coalition qui avait amené cette
journée mortelle à la monarchie de 1830, que je n'aimais pas, mais
que je ne voulais pas prendre sur moi de démolir: j'étais Français,
voilà tout. J'entrais à la Chambre par hasard, au moment où ce
gouvernement s'écroulait et où son roi fuyait déjà hors de Paris: le
rappeler était impossible, le ressusciter par une régence, plus
impossible encore; quels ministres lui aurais-je donnés? Je n'aurais
fait que seconder la ruine dans laquelle femme, enfant, patrie
auraient misérablement péri; la seule chose à faire était une
république qui apparaissait à tout le monde alors comme le remède
suprême et radical, et qui le fut. Je l'indiquai; elle fut acclamée à
l'unanimité, et l'Europe fut sauvée; les secousses du lendemain furent
fortes, mais le peuple en masse, satisfait de cette victoire non
contestée, nous secourut contre les partisans de l'anarchie et contre
les vociférateurs du crime.
Je ne fus donc pas coupable; je m'effaçai entièrement de toute
prétention à l'héritage du gouvernement qui était tombé à ma voix; je
ne demandai part qu'au danger et à la lutte de mes collègues contre
l'anarchie, tant que le danger fut mortel et la lutte un devoir.
Je fis venir d'Algérie, à la voix de sa mère, le général républicain
qui devait me remplacer.
Ce général reçut de mes mains le ministère et mes instructions. Je me
dévouai à sa cause; la servit-il bien ou mal? ce n'est plus à moi de
le dire. Le reste ne m'appartient plus.
Quoi qu'il en soit, il n'y a aucune comparaison à faire entre
Chateaubriand et moi dans notre conduite. Chateaubriand se conduisit
en grand écrivain, et moi en honnête homme; il fut un écrivain du
premier ordre, et moi un bon citoyen; il inventa la coalition de 1827
pour se grandir, au risque de perdre la monarchie; j'inventai la
république unanime et modérée pour sauver la France et l'Europe: qu'on
juge par le résultat.