XLIX

Cependant le monde politique trébuchait dans ses prétentions

militaires, pendant que Chateaubriand fléchissait dans ses ambitions

littéraires. L'Espagne dévorait nos armées; les neiges de la Russie

ensevelissaient nos légions vivantes. Bonaparte jouait la France en

Saxe contre son orgueil obstiné; il perdait le monde à Leipzig.

L'univers entier, excepté lui, avait l'agonie de sa fin.

Chateaubriand comprit qu'il fallait changer de parti quand la fortune

changeait de héros. Il écrivit comme on conspire, en cachant sous son

habit le poignard d'Harmodius, c'est-à-dire un pamphlet mortel contre

le tyran qu'il avait subi la veille. Les plus virulentes invectives

contre Bonaparte se rencontrèrent sur sa poitrine avec les phrases les

plus enthousiastes qu'il avait brodées deux ans plus tôt pour les

faire retentir dans son discours à l'Académie française.

Cyrus, le libérateur des Hébreux, le glorieux époux de Marie-Louise,

sortant de son palais avec son enfant, héritier de la terre, sur ses

bras, et le bourreau du genre humain, se heurtèrent face à face sous

le même style, comme le oui et le non, comme la foi et l'apostasie sur

la même bouche; il voulut faire oublier, par l'audace sans péril de

cet attentat de plume, qu'il avait été l'émigré pardonné, l'envoyé de

confiance à Rome et à Sion de cet usurpateur, le protégé confidentiel

de ce Cyrus, restaurateur des autels.

Ce pamphlet s'appelait _Buonaparte et les Bourbons_.

Il n'ouvrit les pans de son habit de conspirateur que le jour où Paris

fut délivré du tyran. Ce danger posthume fut une fanfaronnade

d'héroïsme. Caton se donnait un coup de poignard, mais Caton était

cuirassé. L'imagination calomnieuse de l'inventeur indigna, du reste,

ceux-là même qu'elle réjouissait en secret.

Je n'aimais pas Napoléon, mais je me souviens que mon estime pour

Chateaubriand tomba devant le grossier mensonge du pape traîné par les

cheveux à Fontainebleau par les mains sacriléges de l'empereur. La

vraisemblance est la vérité du pamphlet.

L

Mais la France royaliste n'examina pas de si près ce qui servait sa

haine. On ne crut pas, mais on propagea.

De ce jour, Chateaubriand cessa d'être un ennemi complaisant de

l'empire, mais il devint le coryphée de la Restauration. Il dut sa

popularité politique à un mauvais acte, et il s'obstina à la conserver

et à la raviver pendant toute l'époque qui sépare 1814 de 1815.

Commencée comme les journalistes, ces hommes d'excès, c'est en

poussant aux excès plus grands qu'il la rajeunit à chaque

circonstance. Il était devenu acquéreur du _Mercure_; Bonaparte le lui

enleva après l'article sur Tacite, dont il sentit la portée; ses

brochures se succédèrent comme les jours dans toutes les occasions qui

prêtaient à la haine ou à l'ambition. Il n'hésita pas à suivre Louis

XVIII à Gand. Il commença par flatter les partisans de la légitimité,

il finit par hésiter entre les libéraux et les légitimistes. Il rentra

avec le roi après Waterloo; il fut nommé pair de France, et écrivit

quelques discours d'apparat indécis, jusqu'à la guerre d'Espagne; il

s'irrita contre le favori du roi, M. Decazes, et il écrivit contre lui

ce mot affreux, digne pendant de ses invectives contre Bonaparte, et

qui accréditait l'horrible supposition de complicité entre M. Decazes

et un assassin: «Le pied lui a glissé dans le sang.» Ces mots cruels

déshonorent même le pamphlet.

Cours familier de Littérature - Volume 28 · 第 27 / 188 题