Cependant le monde politique trébuchait dans ses prétentions
militaires, pendant que Chateaubriand fléchissait dans ses ambitions
littéraires. L'Espagne dévorait nos armées; les neiges de la Russie
ensevelissaient nos légions vivantes. Bonaparte jouait la France en
Saxe contre son orgueil obstiné; il perdait le monde à Leipzig.
L'univers entier, excepté lui, avait l'agonie de sa fin.
Chateaubriand comprit qu'il fallait changer de parti quand la fortune
changeait de héros. Il écrivit comme on conspire, en cachant sous son
habit le poignard d'Harmodius, c'est-à-dire un pamphlet mortel contre
le tyran qu'il avait subi la veille. Les plus virulentes invectives
contre Bonaparte se rencontrèrent sur sa poitrine avec les phrases les
plus enthousiastes qu'il avait brodées deux ans plus tôt pour les
faire retentir dans son discours à l'Académie française.
Cyrus, le libérateur des Hébreux, le glorieux époux de Marie-Louise,
sortant de son palais avec son enfant, héritier de la terre, sur ses
bras, et le bourreau du genre humain, se heurtèrent face à face sous
le même style, comme le oui et le non, comme la foi et l'apostasie sur
la même bouche; il voulut faire oublier, par l'audace sans péril de
cet attentat de plume, qu'il avait été l'émigré pardonné, l'envoyé de
confiance à Rome et à Sion de cet usurpateur, le protégé confidentiel
de ce Cyrus, restaurateur des autels.
Ce pamphlet s'appelait _Buonaparte et les Bourbons_.
Il n'ouvrit les pans de son habit de conspirateur que le jour où Paris
fut délivré du tyran. Ce danger posthume fut une fanfaronnade
d'héroïsme. Caton se donnait un coup de poignard, mais Caton était
cuirassé. L'imagination calomnieuse de l'inventeur indigna, du reste,
ceux-là même qu'elle réjouissait en secret.
Je n'aimais pas Napoléon, mais je me souviens que mon estime pour
Chateaubriand tomba devant le grossier mensonge du pape traîné par les
cheveux à Fontainebleau par les mains sacriléges de l'empereur. La
vraisemblance est la vérité du pamphlet.
L
Mais la France royaliste n'examina pas de si près ce qui servait sa
haine. On ne crut pas, mais on propagea.
De ce jour, Chateaubriand cessa d'être un ennemi complaisant de
l'empire, mais il devint le coryphée de la Restauration. Il dut sa
popularité politique à un mauvais acte, et il s'obstina à la conserver
et à la raviver pendant toute l'époque qui sépare 1814 de 1815.
Commencée comme les journalistes, ces hommes d'excès, c'est en
poussant aux excès plus grands qu'il la rajeunit à chaque
circonstance. Il était devenu acquéreur du _Mercure_; Bonaparte le lui
enleva après l'article sur Tacite, dont il sentit la portée; ses
brochures se succédèrent comme les jours dans toutes les occasions qui
prêtaient à la haine ou à l'ambition. Il n'hésita pas à suivre Louis
XVIII à Gand. Il commença par flatter les partisans de la légitimité,
il finit par hésiter entre les libéraux et les légitimistes. Il rentra
avec le roi après Waterloo; il fut nommé pair de France, et écrivit
quelques discours d'apparat indécis, jusqu'à la guerre d'Espagne; il
s'irrita contre le favori du roi, M. Decazes, et il écrivit contre lui
ce mot affreux, digne pendant de ses invectives contre Bonaparte, et
qui accréditait l'horrible supposition de complicité entre M. Decazes
et un assassin: «Le pied lui a glissé dans le sang.» Ces mots cruels
déshonorent même le pamphlet.