Chateaubriand, poëte admirable, mais poëte de décadence, avait été
jusque-là travaillé de l'ambition d'égaler l'antiquité par le poëme
épique, ce chef-d'oeuvre du génie primitif. Le moule était usé; cette
forme n'était plus possible.
Le génie était de transformer la poésie, non de l'imiter. Il manqua en
ce point de vraie génie. Imiter en prose Homère ou Virgile, c'était
simplement marquer la distance entre ces deux grands hommes et leur
plagiaire.
Il manquait aussi de cette vigueur de talent qui enfante le vers comme
la musique innée enfante la mélodie, la langue qui chante. Ces deux
impossibilités se trahissent dans _les Martyrs_, effort avorté d'un
esprit supérieur, mais n'attestant que la double insuffisance de
l'écrivain. Lisez-les; c'est beau de conception, c'est inimitable
d'élégance, c'est fécond d'images, c'est étincelant de sentences, mais
cela n'est pas un poëme. Arriver, comme Chateaubriand, jusqu'au seuil
des parodies de _Télémaque_, c'est échouer en route.
Autant valait ne pas partir. L'insuccès d'une oeuvre se mesure à la
prétention. Ce fut un échec; il avait voulu tromper sa nature, la
nature se vengea; ce fut sa dernière oeuvre. Sa vie littéraire se
termina par cette éclatante déception.