Voici un autre passage de l'_Essai sur les Révolutions_, où l'idée
majestueuse de Dieu se fait jour comme un pressentiment ou comme un
remords parmi les doutes, et manifeste l'immortalité de l'âme
surnageant au scepticisme du jeune homme. Il le déroba à l'_Essai sur
les Révolutions_, et l'inséra presque en entier dans le _Génie du
Christianisme_; c'était plutôt le génie du déisme.
* * * * *
«Il est un Dieu. Les herbes de la vallée et les cèdres du Liban le
bénissent, l'insecte bruit ses louanges, et l'éléphant le salue au
lever du soleil, les oiseaux le chantent dans le feuillage, le vent le
murmure dans les forêts, la foudre tonne sa puissance, et l'Océan
déclare son immensité; l'homme seul a dit: «Il n'y a point de Dieu!»
«Il n'a donc jamais, celui-là, dans ses infortunes, levé les yeux vers
le ciel? Ses regards n'ont donc jamais erré dans ces régions étoilées,
où les mondes furent semés comme des sables? Pour moi, j'ai vu, et
c'en est assez, j'ai vu le soleil suspendu aux portes du couchant dans
des draperies de pourpre et d'or. La lune, à l'horizon opposé, montait
comme une lampe d'argent dans l'orient d'azur. Les deux astres
mêlaient au zénith leurs teintes de céruse et de carmin. La mer
multipliait la scène orientale en girandoles de diamants, et roulait
la pompe de l'Occident en vagues de roses. Les flots calmés, mollement
enchaînés l'un à l'autre, expiraient tour à tour à mes pieds sur la
rive, et les premiers silences de la nuit et les derniers murmures du
jour luttaient sur les coteaux, au bord des fleuves, dans les bois et
dans les vallées.
«Ô toi, que je ne connais point; toi, dont j'ignore et le nom et la
demeure, invisible Architecte de cet univers, qui m'as donné un
instinct pour te sentir et refusé une raison pour te comprendre, ne
serais-tu qu'un être imaginaire, que le songe doré de l'infortune? Mon
âme se dissoudra-t-elle avec le reste de ma poussière? Le tombeau
est-il un abîme sans issue ou le portique d'un autre monde? N'est-ce
que par une cruelle pitié que la nature a placé dans le coeur de
l'homme l'espérance d'une meilleure vie à côté des misères humaines?
Pardonne à ma faiblesse, Père des miséricordes! Non, je ne doute point
de ton existence; et soit que tu m'aies destiné une carrière
immortelle, soit que je doive seulement passer et mourir, j'adore tes
décrets en silence, et ton insecte confesse ta divinité.
«Lorsque l'homme sauvage, errant au milieu des déserts, eut satisfait
aux premiers besoins de la vie, il sentit je ne sais quel autre besoin
dans son coeur. La chute d'une onde, la susurration du vent solitaire,
toute cette musique qui s'exhale de la nature, et qui fait qu'on
s'imagine entendre les germes sourdre dans la terre et les feuilles
croître et se développer, lui parut tenir à cette cause cachée. Le
hasard lia ces effets locaux à quelques circonstances heureuses ou
malheureuses de ses chasses; des positions relatives d'un objet ou
d'une couleur le frappèrent aussi en même temps: de là le manitou du
Canadien et le fétiche du nègre, la première de toutes les religions.
«Cet élément du culte, une fois développé, ouvrit la vaste carrière
des superstitions humaines. Les affections du coeur se changèrent
bientôt dans les plus aimables des dieux; et le sauvage en élevant le
_mont_ du tombeau à son ami, la mère en rendant à la terre son petit
enfant, vinrent chaque année, à la chute des feuilles de l'automne, le
premier répandre des larmes, la seconde épancher son lait sur le gazon
sacré. Tous les deux crurent que ce qu'ils avaient tant aimé ne
pouvait être insensible à leur souvenir; ils ne purent concevoir que
ces absents si regrettés, toujours vivants dans leurs pensées, eussent
entièrement cessé d'être; qu'ils ne se réuniraient jamais à cette
autre moitié d'eux-mêmes. Ce fut sans doute l'Amitié en pleurs sur un
monument qui imagina le dogme de l'immortalité de l'âme et la religion
des tombeaux.
«Cependant l'homme, sorti de ses forêts, s'était associé à ses
semblables. Des citoyens laborieux, secondés par des chances
particulières, trouvèrent les premiers rudiments des arts, et la
reconnaissance des peuples les plaça au rang des divinités. Leurs
noms, prononcés par différentes nations, s'altérèrent dans des idiomes
étrangers. De là le Thoth des Phéniciens, l'Hermès des Égyptiens, et
le Mercure des Grecs. Des législateurs fameux par leur sagesse, des
guerriers redoutés par leur valeur, Jupiter, Minos, Mars, montèrent
dans l'Olympe. Les passions des hommes se multipliant avec les arts
sociaux, chacun déifia sa faiblesse, ses vertus ou ses vices: le
voluptueux sacrifia à Vénus, le philosophe à Minerve, le tyran aux
déités infernales. D'une autre part, quelques génies favorisés du
ciel, quelques âmes sensibles aux attraits de la nature, un Orphée, un
Homère, augmentèrent les habitants de l'immortel séjour. Sous leurs
pinceaux, les accidents de la nature se transformèrent en esprits
célestes: la Dryade se joua dans le cristal des fontaines; les Heures,
au vol rapide, ouvrirent les portes du jour; l'Aurore rougit ses
doigts, et cueillit ses pleurs sur les feuilles de roses humectées de
la fraîcheur du matin; Apollon monta sur son char de flammes; Zéphire,
à son aspect, se réfugia dans les bois, Téthys rentra dans ses palais
humides, et Vénus, qui cherche l'ombre et le mystère, enlaçant de sa
ceinture le beau chasseur Adonis, se retira avec lui et les Grâces
dans l'épaisseur des forêts.
«Des hommes adroits, s'apercevant de ce penchant de la nature humaine
à la superstition, en profitèrent. Il s'éleva des sectes sacerdotales,
dont l'intérêt fut d'épaissir le voile de l'erreur. Les philosophes
se servirent de ces idées des peuples pour sanctifier de bonnes lois
par le sceau de la religion, et le polythéisme, rendu sacré par le
temps, embelli du charme de la poésie et de la pompe des fêtes,
favorisé par les passions du coeur et l'adresse des prêtres,
atteignit, vers le siècle de Thémistocle et d'Aristide, à son plus
haut point d'influence et de solidité.»