«Ce chapitre n'est pas écrit pour tous les lecteurs:
plusieurs peuvent le passer sans interrompre le fil de cet ouvrage.
Il est adressé à la classe des malheureux; j'ai tâché de l'écrire dans
leur langue, qu'il y a longtemps que j'étudie.
«Celui-là n'était pas un favori de la prospérité qui répétait les deux
vers qu'on voit à la tête de ce chapitre. C'était un monarque, le
malheureux Richard II, qui, le matin même du jour où il fut assassiné,
jetant à travers les soupiraux de sa prison un regard sur la campagne,
enviait le pâtre qu'il voyait assis tranquillement dans la vallée
auprès de ses chèvres.
«Quelles qu'aient été tes erreurs, innocent ou coupable, né sur un
trône ou dans une chaumière, qui que tu sois, enfant du malheur, je te
salue: _Experti invicem sumus, ego ac fortuna_.
«On a beaucoup disputé sur l'infortune comme sur toute autre chose.
Voici quelques réflexions que je crois nouvelles.
«Comment le malheur agit-il sur les hommes? Augmente-t-il la force de
leur âme? La diminue-t-il?
«S'il l'augmente, pourquoi Denys fut-il si lâche?
«S'il la diminue, pourquoi la reine de France déploya-t-elle tant de
fortitude?
«Prend-il le caractère de la victime? Mais s'il le prend, pourquoi
Louis, si timide au jour du bonheur, se montra-t-il si courageux au
jour de l'adversité? Et pourquoi ce Jacques II, si brave dans la
prospérité, fuyait-il sur les bords de la Boyne lorsqu'il n'avait plus
rien à perdre?
«Serait-ce que le malheur transforme les hommes? Sommes-nous forts
parce que nous étions faibles, faibles parce que nous étions forts?
Mais le pusillanime empereur romain qui se cachait dans les latrines
de son palais au moment de sa mort avait toujours été le même, et le
Breton Caractacus fut aussi noble dans la capitale du monde que dans
ses forêts.
«Il paraît donc impossible de raisonner d'après une donnée certaine
sur la nature de l'infortune.
«Il est vraisemblable qu'elle agit sur nous par des causes secrètes,
qui tiennent à nos habitudes et à nos préjugés, et par la position où
nous nous trouvons relativement aux objets environnants. Denys, si vil
à Corinthe, eût peut-être été très-grand entre les mains de ses sujets
à Syracuse.
«Autre recherche. Voilà le malheur considéré en lui-même; examinons-le
dans ses relations extérieures.
«La vue de la misère cause différentes sensations chez les hommes. Les
grands, c'est-à-dire les riches, ne la voient qu'avec un dégoût
extrême; il ne faut attendre d'eux qu'une pitié insolente, que des
dons, des politesses, mille fois pires que des insultes.
«Le marchand, si vous entrez dans son comptoir, ramassera
précipitamment l'argent qui se trouve atteint: cette âme de boue
confond le malheureux et le malhonnête homme!
«Quant au peuple, il vous traite selon son génie. L'infortuné
rencontre en Allemagne la vraie hospitalité; en Italie, la bassesse,
mais quelquefois des éclairs de sensibilité et de délicatesse; en
Espagne, la morgue et la lâcheté, parfois aussi de la noblesse; le
peuple français, malgré sa barbarie lorsqu'il s'assemble en masse, est
le plus charitable, le plus sensible de tous envers le misérable, parce
qu'il est sans contredit le moins avide d'or. Le désintéressement est
une qualité que mes compatriotes possèdent éminemment au-dessus des
autres nations de l'Europe. L'argent n'est rien pour eux, pourvu
qu'ils aient exactement la vie. En Hollande, le malheureux ne trouve
que brutalité; en Angleterre, le peuple méprise souverainement
l'infortune; il sent, il frotte, il mord, il examine, il fait sonner
son schelling, il ne voit partout que du cuivre ou de l'argent. Au
reste, il est précisément le contraire du Français. Autant les
individus qui le composent feraient de bassesses pour quelques
demi-couronnes, autant ils sont généreux pris en corps. Au fait, je
ne connais point deux nations plus antipathiques de génie, de moeurs,
de vices et de vertus, que les Anglais et les Français, avec cette
différence que les premiers reconnaissent généreusement plusieurs
qualités dans les derniers, tandis que ceux-ci refusent toute vertu
aux autres.
«Examinons maintenant si de ces diverses remarques on ne peut retirer
quelques règles de conduite dans le malheur. J'en sais trois:
«Un misérable est un objet de curiosité pour les hommes. On l'examine,
on aime à toucher la corde des angoisses, pour jouir du plaisir
d'étudier son coeur au moment de la convulsion de la douleur, comme
ces chirurgiens qui suspendent des animaux dans des tourments, afin
d'épier la circulation du sang et le jeu des organes. La première
règle est donc de cacher ses pleurs. Qui peut s'intéresser au récit de
nos maux? Les uns les écoutent sans les entendre, les autres avec
ennui, tous avec malignité. La prospérité est une statue d'or dont les
oreilles ressemblent à ces cavernes sonores décrites par quelques
voyageurs: le plus léger soupir s'y grossit en un son épouvantable.
«La seconde règle, qui découle de la première, consiste à s'isoler
entièrement. Il faut éviter la société lorsqu'on souffre, parce
qu'elle est l'ennemie naturelle des malheureux; sa maxime est:
Infortuné,--coupable! Je suis si convaincu de cette vérité sociale,
que je ne passe guère dans les rues sans baisser la tête.
«Troisième règle: Fierté intraitable. L'orgueil est la vertu du
malheur. Plus la fortune nous abaisse, plus il faut nous élever, si
nous voulons sauver notre caractère. Il faut se ressouvenir que
partout on honore l'habit et non l'homme. Peu importe que vous soyez
un fripon, si vous êtes riche; un honnête homme, si vous êtes pauvre.
Les positions relatives font dans la société l'estime, la
considération, la vertu. Comme il n'y a rien d'intrinsèque dans la
naissance, vous fûtes roi à Syracuse, et vous devenez particulier
malheureux à Corinthe. Dans la première position, vous devez mépriser
ce que vous êtes; dans la seconde, vous enorgueillir de ce que vous
avez été; non qu'au fond vous ne sachiez à quoi vous en tenir sur ce
frivole avantage, mais pour vous en servir comme d'un bouclier contre
le mépris attaché à l'infortune. On se familiarise aisément avec le
malheureux; et il se trouve sans cesse dans la dure nécessité de se
rappeler sa dignité d'homme, s'il ne veut que les autres l'oublient.
«Enfin, vient une grande question sur le sujet de ce chapitre: Que
faut-il faire pour soulager ses chagrins? Voici la pierre
philosophale.
«D'abord, la nature du malheur n'étant pas parfaitement connue, cette
question reste pour ainsi dire insoluble. Lorsqu'on ne sait où gît le
siége du mal, où peut-on appliquer le remède?
«Plusieurs philosophes anciens et modernes ont écrit sur ce sujet. Les
uns nous proposent la lecture, les autres la vertu, le courage. C'est
le médecin qui dit au patient: Portez-vous bien.
«Un livre vraiment utile au misérable, parce qu'on y trouve la pitié,
la tolérance, la douce indulgence, l'espérance, plus douce encore, qui
composent le seul baume des blessures de l'âme: ce sont les Évangiles.
Leur divin auteur ne s'arrête point à prêcher vainement les
infortunés, il fait plus: il bénit leurs larmes, et boit avec eux le
calice jusqu'à la lie.
«Il n'y a point de panacée universelle pour le chagrin, il en faudrait
autant que d'individus. D'ailleurs, la raison trop dure ne fait
qu'aigrir celui qui souffre, comme la garde maladroite qui, en
tournant l'agonisant dans son lit pour le mettre plus à son aise, ne
fait que le torturer. Il ne faut rien moins que la main d'un ami pour
panser les plaies du coeur, et pour vous aider à soulever doucement
la pierre de la tombe.
«Mais, si nous ignorons comment le malheur agit, nous savons du moins
en quoi il consiste: en une privation. Que celle-ci varie à l'infini:
que l'un regrette un trône, l'autre une fortune, un troisième une
place, un quatrième un abus: n'importe, l'effet reste le même pour
tous. M*** me disait: «Je ne vois qu'une infortune réelle; celle de
manquer de pain. Quand un homme à la vie, l'habit, une chambre et du
feu, les autres maux s'évanouissent. Le manque du nécessaire absolu
est une chose affreuse, parce que l'inquiétude du lendemain empoisonne
le présent.» M*** avait raison, mais cela ne tranche pas la question.
«Car que faudrait-il faire pour se procurer ce premier besoin?
Travailler, répondent ceux qui n'entendent rien au coeur de l'homme.
Nous supportons l'adversité non d'après tel ou tel principe, mais
selon notre éducation, nos goûts, notre caractère, et surtout notre
génie. Celui-ci, s'il peut gagner passablement sa vie par une
occupation quelconque, s'apercevra à peine qu'il a changé de
condition; tandis que celui-là, d'un ordre supérieur, regardera comme
le plus grand des maux de se voir obligé de renoncer aux facultés de
son âme, de faire sa compagnie de manoeuvres, dont les idées sont
confinées autour du bloc qu'ils scient, ou de passer ses jours, dans
l'âge de la raison et de la pensée, à faire répéter des mots aux
stupides enfants de son voisin. Un pareil homme aimera mieux mourir de
faim que de se procurer à un tel prix les besoins de la vie. Ce n'est
donc pas chose si aisée que d'associer le nécessaire et le bonheur:
tout le monde n'entendra pas ceci.
«Ainsi, nous ne sommes pas juges compétents du bon et du mauvais pour
les autres: il ne s'agit pas de l'apparence, mais de la réalité.
«Je m'imagine que les malheureux qui lisent ce chapitre le parcourent
avec cette avidité inquiète que j'ai souvent portée moi-même dans la
lecture des moralistes, à l'article des misères humaines, croyant y
trouver quelque soulagement. Je m'imagine encore que, trompés comme
moi, ils me disent: «Vous ne nous apprenez rien; vous ne nous donnez
aucun moyen d'adoucir nos peines: au contraire, vous prouvez trop
qu'il n'en existe point.» Ô mes compagnons d'infortune! votre reproche
est juste: je voudrais pouvoir sécher vos larmes, mais il vous faut
implorer le secours d'une main plus puissante que celle des hommes.
Cependant, ne vous laissez point abattre; on trouve encore quelques
douceurs parmi beaucoup de calamités. Essayerai-je de montrer le parti
qu'on peut tirer de la condition la plus misérable? Peut-être en
recueillerez-vous plus de profit que de toute l'enflure d'un discours
stoïque.
«Un infortuné parmi les enfants de la prospérité ressemble à un gueux
qui se promène en guenilles au milieu d'une société brillante: chacun
le regarde et le fuit. Il doit donc éviter les jardins publics, le
fracas, le grand jour; le plus souvent même il ne sortira que la nuit.
Lorsque la brune commence à confondre les objets, notre infortuné
s'aventure hors de sa retraite, et, traversant en hâte les lieux
fréquentés, il gagne quelque chemin solitaire, où il puisse errer en
liberté. Un jour, il va s'asseoir au sommet d'une colline qui domine
la ville et commande une vaste contrée; il contemple les feux qui
brillent dans l'étendue du paysage obscur, sous tous ces toits
habités. Ici, il voit éclater le réverbère à la porte de cet hôtel,
dont les habitants, plongés dans les plaisirs, ignorent qu'il est un
misérable, occupé seul à regarder de loin la lumière de leurs fêtes,
lui qui eut aussi des fêtes et des amis! Il ramène ensuite ses regards
sur quelque petit rayon tremblant dans une pauvre maison écartée du
faubourg, et il se dit: «Là, j'ai des frères.»
«Une autre fois, par un clair de lune, il se place en embuscade sur un
grand chemin, pour jouir encore à la dérobée de la vue des hommes,
sans être distingué d'eux; de peur qu'en apercevant un malheureux, ils
ne s'écrient, comme les gardes du docteur anglais, dans _la Chaumière
indienne_: «Un paria! un paria!»
«Mais le but favori de ses courses sera peut-être un bois de sapins,
planté à quelque deux milles de la ville. Là il a trouvé une société
paisible, qui comme lui cherche le silence et l'obscurité. Ces
sylvains solitaires veulent bien le souffrir dans leur république, à
laquelle il paye un léger tribut; tâchant ainsi de reconnaître, autant
qu'il est en lui, l'hospitalité qu'on lui a donnée.
«Lorsque les chances de la destinée nous jettent hors de la société,
la surabondance de notre âme, faute d'objet réel, se répand jusque sur
l'ordre muet de la création, et nous y trouvons une sorte de plaisir
que nous n'aurions jamais soupçonné. La vie est douce avec la nature.
Pour moi, je me suis sauvé dans la solitude, et j'ai résolu d'y
mourir, sans me rembarquer sur la mer du monde. J'en contemple encore
quelquefois les tempêtes, comme un homme jeté seul sur une île
déserte, qui se plaît, par une secrète mélancolie, à voir les flots se
briser au loin sur les côtes où il fit naufrage. Après la perte de nos
amis, si nous ne succombons à la douleur, le coeur se replie sur
lui-même; il forme le projet de se détacher de tout autre sentiment
et de vivre uniquement avec ses souvenirs. S'il devient moins propre à
la société, sa sensibilité se développe aussi davantage. Le malheur
nous est utile, sans lui les facultés aimantes de notre âme
resteraient inactives: il la rend un instrument tout harmonie, dont,
au moindre souffle, il sort des murmures inexprimables. Que celui que
le chagrin mine s'enfonce dans les forêts; qu'il erre sous leur voûte
mobile; qu'il gravisse la colline, d'où l'on découvre d'un côté de
riches campagnes, de l'autre le soleil levant sur des mers
étincelantes, dont le vert changeant se glace de cramoisi et de feu;
sa douleur ne tiendra point contre un pareil spectacle: non qu'il
oublie ceux qu'il aima, car alors ses maux seraient préférables; mais
leur souvenir se fondra avec le calme des bois et des cieux: il
gardera sa douceur et ne perdra que son amertume. Heureux ceux qui
aiment la nature; ils la trouveront, et trouveront seulement elle, au
jour de l'adversité.
«À l'aspect attendrissant du _convolvulus_, qui entoure de ses fleurs
pâles quelque aune décrépit, il croit voir une jeune fille presser de
ses bras d'albâtre son vieux père mourant; l'_ulex_ épineux, couvert
de ses papillons d'or, qui présente un asile assuré aux petits des
oiseaux, lui montre une puissance protectrice du faible; dans les
_thyms_ et le _calamens_, qui embellissent généreusement un sol ingrat
de leur verdure parfumée, il reconnaît le symbole de l'amour de la
patrie. Parmi les végétaux supérieurs, il s'égare volontiers sous ces
arbres dont les sourds mugissements imitent la triste voix des mers
lointaines; il affectionne cette famille américaine qui laisse pendre
ses branches négligées comme dans la douleur; il aime ce saule au port
languissant, qui ressemble, avec sa tête blonde et sa chevelure en
désordre, à une bergère pleurant au bord d'une onde. Enfin il
recherche de préférence, dans ce règne aimable, les plantes qui par
leurs accidents, leurs goûts, leurs moeurs, entretiennent des
intelligences secrètes avec son âme.
«Oh! qu'avec délices, après cette course laborieuse, on rentre dans sa
misérable demeure chargé de la dépouille des champs! Comme si l'on
craignait que quelqu'un ne vînt ravir ce trésor, fermant
mystérieusement la porte sur soi, on se met à faire l'analyse de sa
récolte, blâmant ou approuvant Tournefort, Linné, Vaillant, Jussieu,
Solander. Cependant la nuit approche. Le bruit commence à cesser au
dehors, et le coeur palpite d'avance du plaisir qu'on s'est préparé.
Un livre qu'on a eu bien de la peine à se procurer, un livre qu'on
tire précieusement du lieu obscur où on le tenait caché, va remplir
ces heures de silence. Auprès d'un humble feu et d'une lumière
vacillante, certain de n'être point entendu, on s'attendrit sur les
maux imaginaires des Clarisse, des Clémentine, des Héloïse, des
Cécilia. Les romans sont les livres des malheureux: ils nous
nourrissent d'illusions, il est vrai; mais en sont-ils plus remplis
que la vie?
«Eh bien, si vous le voulez, ce sera un grand crime, une grande
vérité, dont notre solitaire s'occupera: Agrippine assassinée par son
fils. Il veillera au bord du lit de l'ambitieuse Romaine, maintenant
retirée dans une chambre obscure, à peine éclairée d'une petite lampe.
Il voit l'impératrice tombée faire un reproche touchant à la seule
suivante qui lui reste, et qui elle-même l'abandonne; il observe
l'anxiété augmentant à chaque minute sur le visage de cette
malheureuse princesse, qui dans une vaste solitude écoute
attentivement le silence. Bientôt on entend le bruit sourd des
assassins qui brisent les portes extérieures; Agrippine tressaille,
s'assied sur son lit, prête l'oreille. Le bruit approche, la troupe
entre, entoure la couche; le centurion tire son épée et en frappe la
reine aux tempes; alors: _Ventrem feri!_ s'écrie la mère de Néron: mot
dont la sublimité fait hocher la tête.
«Peut-être aussi, lorsque tout repose, entre deux ou trois heures du
matin, au murmure des vents et de la pluie qui battent contre votre
fenêtre, écrivez-vous ce que vous savez des hommes. L'infortuné occupe
une place avantageuse pour les bien étudier, parce que, étant hors de
leur route, il les voit passer devant lui.
«Mais, après tout, il faut toujours en revenir à ceci: sans les
premières nécessités de la vie, point de remèdes à nos maux. Otway, en
mendiant le morceau de pain qui l'étouffa; Gilbert, la tête troublée
par le chagrin, avalant une clef à l'hôpital, sentirent bien amèrement
à cet égard, quoique hommes de lettres, toute la vanité de la
philosophie.»