À mesure que l'année s'écoulait, le ministère semblait plus lourd à
André. Ces longs trajets pour y aller, le temps bêtement perdu lui
coûtaient. Il avait bien renoncé au bateau peu coûteux, mais trop long,
et pris le chemin de fer. Mais c'était une autre monotonie.
Sorti par la porte du haut jardin, péniblement, par des sentes en pente
raide, il atteignait la gare. Sur la voie il attendait à la minute fixée
sur le cadran, le train. Il se reculait quand la locomotive arrivait sur
lui, avec un sourd grondement, un déplacement d'air dont il sentait le
souffle. Une fascination lui faisait craindre de tomber sous les roues.
Ce serait un suicide si court, presque un accident; et chaque fois, il
montait dans un wagon avec l'idée qu'on ne devait pas souffrir de cette
mort. Mais un jour, un pauvre diable d'employé qu'il connaissait bien,
ayant été surpris, écartelé, jeté en pièces à vingt pas par un express
passant à toute vapeur, André n'eut plus qu'une horreur mêlée d'effroi
pour les monstrueuses machines. Il s'éloignait des rails; un froid lui
courait le long des vertèbres.
Le trajet, coupé d'arrêts fréquents, aux grincements stridents des
freins qu'on serre, lui semblait interminable. Il l'occupait en lisant.
Puis descendu, il allait à pas pressés vers son bureau.
Il connaissait son chemin, comme un prisonnier connaît tous les pavés de
la cour de geôle. À tel endroit coulait une fontaine où les bonnes
jacassaient; plus loin, des voitures en plein vent promenaient dans une
rue populaire le va et vient, le brouhaha d'un marché. Dans une grande
rue triste, il n'était d'autre boutique qu'une boulangerie devant
laquelle chaque fois, il se mirait, dans la grande glace de devanture.
Et dès qu'il avait refermé fa porte de sa petite pièce, il sentait le
spleen coutumier le reprendre. La solitude lui pesait alors, il
éprouvait l'angoisse de la réclusion forcée, ne se souvenait plus des
longs et oiseux tête-à-tête avec Malurus. Pendant des heures, nul bruit
ne s'entendait, que la toux désespérée d'un vieil asthmatique, enfoui
comme lui dans quelque trou perdu. Il pensait:
«Je pourrais mourir là, après avoir remis ma besogne et personne ne s'en
apercevrait avant le lendemain. Je mourrais inutile. Un autre eût aussi
bien griffonné les montagnes de paperasses que j'ai amoncelées depuis
que je suis ici. Dans le temps j'avais Crescent, maintenant je n'ai plus
personne.»
Alors il ressentait un triste et furieux besoin de vivre.
Il croupissait, agonisait: ah! de l'air, du mouvement, une vie autre, si
l'on ne voulait pas qu'il devînt fou, enragé. Il pensait à sa jeunesse,
à son essai de suicide, et regrettait qu'il eût manqué.
Puis au dehors, l'heure du départ sonnée, il rentrait dans le cruel bon
sens qui fait se résigner, lâchement.
C'est qu'alors il pensait au pain quotidien, aux enfants, à la femme.
Cependant, pour anormale qu'elle parût, la suggestion de Damours n'avait
pas été perdue. Bien souvent l'idée d'aller en Algérie, d'émigrer,
revenait à André. Tout à coup, il se mit résolument à apprendre
l'agronomie, à s'en assimiler les théories. Dans un cabinet de lecture
spécial, il trouva les livres nécessaires. Puis il s'en allait dans les
champs de grand matin, il s'intéressait à la valeur du sol, aux
promesses du blé et aux époques où il pousse vert clair, puis tout d'or.
Les semailles et la moisson, la fenaison, les labours, tous les grands
travaux des saisons l'occupèrent. C'était bien sans application
immédiate; peut-être cela ne lui servirait-il jamais? du moins était-ce
une occupation, un intérêt. Il apprit ainsi peu à peu à distinguer les
graines, les racines, les herbes, les arbres. Puis, il connut les
méthodes d'irrigation, de boisement, etc., et il s'intéressait à ses
progrès, il en avait un faible orgueil. À trente et un ans pouvait-il se
laisser enterrer vivant? Non! Par la pensée et le travail, sinon par
l'action, il combattrait la torpeur qui l'envahissait et qui l'eût enfin
amoindri, éteint.
Il exerçait ses bras, trompant ainsi son désir d'agir. Il bêchait son
jardin et il y récolta des pommes de terre, des haricots et des pois.
Toinette, bonne ménagère, s'intéressa à la récolte. Elle s'agitait en
peignoir ou en robe de maison, faisait la récolte des fruits, les
comptait, les mettait dans le cellier. Elle avait un livre à cet effet;
puis elle se mit résolument aux confitures. Elle resta trois mois sans
aller à Paris, qui jadis à l'horizon l'attirait, la fascinait. Elle
sortait tous les jours avec les enfants, aguerrissait leurs petites
jambes. André faisait de grandes marches. C'était une vie saine; ils
s'en trouvèrent bien, et leur santé devint forte.
Le parc de Saint-Cloud, solitaire, semblait leur appartenir, et aussi, à
l'entour les grandes plaines de blé et d'orge, de sarrazin, de trèfle.
Et André parfois, par l'illusion d'un esprit simple et imaginatif, se
disait:
«Mais n'est-ce pas à moi tout cela, pourquoi désirer autre chose? qui
m'empêche de croire que c'est pour moi que ces paysans labourent, que
ces vaches paissent, que dans la forêt, les gardes-chasse battent les
taillis?» Mais cette façon trop sommaire de raisonner, ne le contentait
pas. Il rêvait quelque coin où il pût vivre, libre chez soi, travaillant
sans devoir rien à personne.
Un peu de ses préoccupations à l'égard de Toinette cessait; elle lui
donnait plus de joie, et même quelque fierté. En tout ce qui ne touchait
pas ses sentiments froids pour sa belle-mère, la jeune femme peu à peu
avait changé. Le séjour à la campagne lui faisait du bien. Elle
semblait, avec ses caprices, son injustices, l'enfantillage de ses
raisonnements, comme ces malades envers qui les remèdes semblent
impuissants; puis un beau jour la campagne, la nature opèrent une
guérison sourde, et c'est à vue d'oeil que leur santé refleurit.
De même, pour Toinette, la santé morale semblait lui venir.
Elle-même n'eût su dire ce qu'elle éprouvait. Sans doute, elle avait
encore bien des accès d'impatience, bien des mouvements irréfléchis,
mais elle les sentait plus rares. Son esprit, presque fermé à l'heure de
son mariage, s'ouvrait un peu; elle voulait comprendre des livres et des
choses, qui, il y a trois ans, restaient clos pour elle. Elle s'étonnait
de ne plus voir son mari du même oeil, de ne plus le traiter avec une
familiarité d'enfant tour à tour câline, gâtée, colère; sa tendresse
pour lui prenait racine profondément. La maladie d'André l'avait
éclairée; elle l'aimait davantage, et mieux, comme le père des enfants,
le maître du foyer, son maître à elle.
Aussi la question de prédominance s'était enfin résolue, sans
affirmations despotiques, sans récriminations insultantes, par la force
et la raison des choses. S'intéressant davantage à son ménage et à ses
enfants, Toinette comprenait quel vide ce lui serait, si tout cela lui
manquait soudain. Son rôle d'honnête femme et de bonne mère commença à
lui suffire, dès qu'elle l'eût reconnu assez beau par lui-même.
Elle n'avait plus ces aspirations vagues, ce rêve d'un bonheur infini et
romanesque. Des livres d'amour et d'aventures qu'elle avait lus avec
rage, il ne lui restait qu'une fatigue. Peu à peu sous l'influence des
paroles d'André, de ses actes, l'esprit de Toinette, sorti du chaos,
s'ordonnait. Déjà des pensées fortes mûrissaient en elle: la conscience
du devoir et l'esprit de famille; sentiments neufs pour elle, et qui
prendraient sans doute la vigueur des plantes vierges.
De gros soucis, des chagrins puérils, des choses qui l'énervaient
autrefois, la laissaient froide; des partis pris dont elle avait
souffert s'évanouissaient, comme des fantômes au soleil.
Elle pensait, raisonnait par elle-même davantage.
C'était une initiation mystérieuse, une vie d'âme nouvelle.
Déjà elle acceptait tacitement la vie, elle savait le prix de sa
jeunesse, et vivait au jour le jour, sans déplorer le passé,
indifférente à l'avenir.
Enfin dans ce cerveau d'enfant, débarrassé peu à peu des empreintes
provinciales, se développait, comme en une terre sarclée et fécondée,
assez d'intelligence pour subir la vie, assez de tendresse pour en
jouir, assez d'esprit pour en faire, jouir les autres.
Toutes ces impressions, Toinette eût été incapable de les formuler, d'en
analyser la millième partie, mais elles se traduisaient,
significativement, dans sa façon d'être, plus courageuse et plus tendre,
plus résignée, plus gaie, plus saine.
André la regardant, pensait:
--Ah! elle n'est plus la même; pourquoi donc? m'étais-je trompé sur
elle? est-elle arrivée à un moment de crise, à une puberté de l'esprit?
Je ne puis croire que ce soit moi qui aie eu quelque influence sur elle?
Il était devenu modeste, c'était beaucoup; et son esprit aussi avait
donc mûri et gagné; mais il se trompait, car peu à peu, de concert avec
les événements, il avait modifié sa femme, moins par ses paroles que par
sa façon d'être et d'agir. Son calme, sa bonté, son travail avaient à la
longue plus fait sur elle que les raisonnements et les supplications.
«Mais, pensait-il, ces bonnes dispositions continueront-elles?... Oui!
car maintenant c'est à moi de les entretenir...»--Un triste sourire
passa sur ses lèvres:
«Mieux vaut tard que jamais! mais c'est bien tard, non pour moi ni les
enfants qui avons la vie devant nous, mais pour ma mère, elle avait le
droit d'être heureuse, pourtant! Ah! j'ai été trop faible!»
Et André songea, avec amertume, que le bonheur des uns s'achète avec le
malheur des autres, et qu'il avait fallu que Toinette fût susceptible,
sotte et injuste, afin de l'être moins aujourd'hui, et de ne l'être plus
demain.