IX

Les animaux donnaient à André, un jour, l'impression qu'il vieillissait.

Plume était grand'mère. Elle avait des airs posés, des mouvements

alourdis; sa fourrure lustrée revêtait des formes grasses. De tous les

chats et chattes qu'elle avait engendrés, il restait un petit-fils, un

souple et comique animal, couleur de lait, charmant à voir batifoler,

blanc, avec sa grand'mère noire.

Tob était un bon chien: ses yeux bruns avaient une expression humaine;

vif et joueur avec ses maîtres, il se laissait tyranniser parles enfants

et, sans se plaindre, léchait leurs petites mains.

Habitué aux chats, il jouait avec eux avec condescendance ou, fatigué,

regardait avec fixité des canaris en cage, suspendus à la fenêtre de

Toinette. Heureuse de jouir d'un plaisir sans en avoir la peine, elle

laissait l'entretien des oiseaux à Félicie qui, ravie d'avoir bêtes et

gens à soigner, disait:

--Ici, c'est la maison du bon Dieu.

Un soir d'été, une fraîcheur commençait à sortir du gazon; Toinette

appela la bonne pour qu'elle passât aux enfants des vêtements plus

chauds.

Félicie accourut. Elle les prit avec tendresse et les emporta comme

s'ils ne pesaient rien; ils riaient dans ses bras, heureux d'être aimés.

--Brave fille! dit André.

Toinette en convint; depuis plus de deux ans qu'elle était à leur

service, elle s'était attachée à eux de plus en plus. Pendant la maladie

d'André, elle s'était multipliée. On n'avait jamais de reproches à lui

faire.

Nature peuple, à la fois rude et bonne, de corps trapu, de figure forte

et sans beauté, où une bonté de chien s'exprimait par les yeux, humides,

elle se tuait de travail, afin de s'en porter mieux. Tendre pour les

animaux, l'hiver, dans sa chambre, elle laissait dormir Plume sous

l'édredon, et Tob sur une natte. Elle les épuçait dans ses moments de

loisir, ou lisait un vieil almanach de Liège, qui composait toute sa

bibliothèque.

Elle aimait les enfants, Jacques surtout, d'une passion sourde, qui

dominait en elle toutes les autres; elle servait madame avec des soins

touchants; pour monsieur, elle brossait délicatement ses vêtements,

cirait frénétiquement ses souliers. Sans le savoir, elle aimait son

maître.

André pressentait en elle un secret de jeunesse, une liaison avec un

bourgeois aisé, qui l'avait ensuite honteusement abandonnée. Il estimait

surtout sa probité.

Toinette avait été longue à se rendre, à convenir des rares qualités de

Félicie; mais ce qui, à la fin, l'avait conquise, c'est que la servante,

vivant de café au lait et d'un peu de légumes, ne touchait jamais à la

viande ni au vin.

Sa seule gourmandise était des galettes en pâte levée, et toute la

maison aimait tant ces gâteaux qu'il en restait à peine à Félicie; être

ainsi privée faisait sa joie.

Ses gages étaient exigus, et elle ne demandait rien; avec cela, elle

économisait.

Ses maîtres l'admiraient presque, souhaitaient qu'elle ne les quittât

point, qu'elle fût et devînt pour eux une de ces servantes du vieux

temps qui voyaient naître les enfants, les servaient devenus hommes, et

morts leur fermaient les yeux.

Après le dîner, quand Marthe et Jacques furent couchés, Toinette et

André ne purent se résigner à remonter si tôt. Il avait fait pendant le

jour une chaleur étouffante; ils respiraient seulement à cette heure la

fraîcheur nocturne. La lune, toute ronde, éclairait le jardin de ses

rayons bleus, les allées luisaient, blanches.

Le silence planait sur le village et la campagne. L'horizon de Paris

était piqué de points de feu, comme une illumination lointaine. Des vers

luisants brillaient dans l'herbe, de grosses phalènes voletaient.

Depuis longtemps Toinette et André n'avaient eu une soirée pareille, ils

en goûtaient le charme tendre et vivifiant.

Ils se taisaient; André avait passé son bras autour de la taille de

Toinette. Un nuage, comme un crêpe noir, passa devant la lune; tout fut

sombre. Il chercha la joue de la jeune femme, et celle-ci ne détourna

point les lèvres. Ils sentaient dans le renouveau de cette belle nuit,

parmi les roses en fleur, qu'ils s'aimaient encore et toujours, quand

même, hélas! et malgré tout!

Les chagrins, les méprises inévitables qu'ils traînaient à leur suite,

n'empêchaient pas leur tendresse, lui donnaient, au contraire, une

saveur plus grande, un peu amère. Quand la lune reparut versant sa

lumière, il leur sembla que ses rayons entraient dans leur coeur.

De la terre, ils avaient peu à peu levé leurs yeux vers le ciel d'un

azur sombre, où la Voie lactée jetait un voile de gaze; tous les astres

tremblotaient dans la clarté lunaire.

--Que d'étoiles, mon Dieu!--murmura la jeune femme,--alors ce sont des

mondes?

--Oui, dit André, des mondes.

--Sont-elles habitées?

--On peut le croire pour certaines.

--Les a-t-on comptées?

--Elles sont innombrables.

--Mais le ciel finit bien quelque part?

--Non, c'est l'infini, il n'a ni commencement ni fin, ni haut, ni bas.

--Mais enfin, un Dieu a créé cela?

--Oui, une force inconnue a vivifié la matière, mais la matière peut

aussi bien avoir existé de toute éternité.

--Qui donc a créé la religion?

--Ce sont les hommes, il y a autant de religions que d'époques, que de

peuples.

--Crois-tu que Dieu nous entende, qu'il exauce nos prières, qu'il fasse

des miracles?

--Non,--dit André,--les lois de la nature sont immuables.

--Mais alors, pourquoi vivons-nous?

--Nous vivons, c'est assez: le mot du mystère nous échappe, mais une

intelligence moyenne, mise en présence de la nature et des hommes, peut

comprendre que nous avons un devoir à remplir.

--Lequel André? celui de vivre?

--Tout simplement, de vivre selon les idées de bien et de justice qui

sont innées en nous, et que l'éducation développe.

--Mais André, après la mort?...

--Eh bien?

--Tout sera donc fini?

--Pourquoi serait-ce fini? Rien ne meurt, tout se compose et se

décompose.

--Mais notre âme, notre conscience, meurt-elle ou nous survit-elle?

--Je ne peux pas te répondre, chacun peut suivre l'espoir qui le flatte

le plus.

--Et toi, que voudrais-tu, André?

--Me reposer, ce doit être si bon, après la vie.

--Et une récompense ou un châtiment?

--La conscience nous la donne de notre vivant.

--Mais les pauvres gens, André, ceux qui n'ont jamais eu de joie?

Il soupira et dit:

--Regarde une forêt, les grands arbres étouffent les petits; regarde les

animaux, les gros mangent les petits. Le mal est nécessaire, il est la

condition de la vie.

--André, est-ce que tu ne penses jamais à la mort?--Et Toinette eut un

frisson léger.

--Souvent!--dit-il.

--Et elle ne t'effraye pas?

--Non, chère femme, je ne la souhaite pas, tant que les miens auront

besoin de moi, ni même tant que je pourrai être utile à quelqu'un; mais

vieux, la tâche finie, sans gros remords, ayant fait de ses enfants des

êtres vigoureux et honnêtes, ne crois-tu pas que ce soit un grand

soulagement que de s'éteindre?

--On doit bien souffrir?

--C'est un moment; il n'est terrible que pour notre imagination.

--Nous mourrons ensemble, André?

--Espérons-le, ma chère!...

La nuit devenait fraîche; ils rentrèrent, pensifs.

Les enfants dormaient, d'un gros sommeil, en souriant. Penchés aux

chevets de Marthe et de Jacques, premiers-nés de leur tendresse, chair

de leur chair, ils ne purent s'en éloigner.

--Comme ils nous ressemblent?--disait-elle.

--Ils sont nous!--répondait-il.

C'était vrai; tout le jour dans leurs jeux, leurs impatiences, leurs

fougues, Marthe et Jacques, en plus des ressemblances physiques

accusaient déjà l'hérédité du geste, de la voix, de l'âme.

X

Un matin André dormait encore, quand un employé du télégraphe apporta

une dépêche. Félicie remit l'insolite papier bleu à Madame qui le prit,

le retourna et le jeta sur la table.

Cependant la curiosité l'emportant, elle releva le rideau afin qu'un

rayon de soleil tombât dans le visage d'André, dont les paupières

troublées s'ouvrirent.

--Il y a là un télégramme.

--Ah! donne!

Et dans le court instant qui s'écoula, il sentit battre son coeur et eut

l'intuition d'un malheur; toute dépêche arrivant brusquement l'étonnait

ou l'inquiétait; mais jamais il n'avait éprouvé une telle crainte. Il

ouvrit, et une expression de douleur, comme une grimace effarée, passa

sur son visage; on l'appelait en hâte au couvent.

--Tiens, lis...

... Et précipitamment, il s'habilla.

Toinette restait muette, la mauvaise nouvelle dans les mains.

--Pauvre femme! répétait André, pauvre femme!

--André, veux-tu que j'aille avec toi?

--Non, merci! où est ma cravate? vite, mes bottines! Et il répétait:

Ah! pauvre femme!--d'une voix tremblante qui bouleversa Toinette.

--Ne t'effraye pas, la dépêche ne dit pas que ta mère...

--Sans doute! oui!...--Et fébrilement il se vêtait, tournant dans la

chambre avec une angoisse indicible.

«Non, la dépêche ne disait rien, mais il devinait, elle était bien

malade, elle allait mourir. Mon Dieu! pourvu qu'il arrivât à temps.»

--André, prends quelque chose, ne t'en va pas à jeun!

--Oui, oui!...--En même temps il descendait l'escalier quatre à quatre.

--Félicie, ayez bien soin de Madame, ma mère va peut-être mourir!

--Jésus!--murmura la pauvre créature. Et le coeur subitement retourné,

elle regarda André fuir vers le chemin de fer.

Il courut comme un fou, sauta dans un wagon. Ses oreilles bourdonnaient.

Il se répétait: «Elle va mourir!» et le bruit des roues sur les rails,

comme un refrain obsédant et monotone, ronronnait:

«Elle va mourir, mourir, mourir!»

Et ce mot funèbre se répétait de plus en plus vite, torturant comme un

cauchemar. André s'enfonça la tête dans les mains, se boucha les

oreilles. Il était seul.

Quand il releva les yeux, une vallée creuse était pleine de soleil, des

maisons blanches se détachaient entre les arbres, la Seine, au loin,

brillait comme un ruban d'argent, les jardins étaient en fleur. Était-ce

possible, la mort?

Et de répugnants détails préoccupaient, hantaient André: les

déclarations officielles, le choix des tentures funèbres, l'enterrement;

il se voyait tête nue, suivant le cercueil. Cette pensée l'étouffait.

Et tout à coup il se moqua de lui-même. Il relut la dépêche, elle

n'était pas signée: «Votre mère très malade, venez vite.» Très malade?

lui aussi avait été près de mourir! Elle vivrait. Pourquoi

s'effrayait-il tant? Il n'avait qu'à rejeter ce poids écrasant qui lui

pesait sur le coeur.

Il n'y parvint pas.

Hors du train, il sauta dans une voiture.

«Elle ne marche pas», pensait-il! Et il grinçait des dents. Puis il eut

peur qu'elle n'arrivât trop tôt, car il se sentait lâche devant le

spectacle qui l'attendait. Il écarta les visions mortuaires. «Tout ceci

est un rêve», murmurait-il. La rapidité de l'événement le confondait.

«Quel stupide cauchemar!»

Mais depuis huit jours il ne l'avait pas vue. Elle était bien pâlie

alors, il s'en souvenait! Comment eût-il pu se douter, pourtant!...

La voiture s'arrêta devant la porte à linteau de pierre ornée d'une

croix.

«C'est vrai! c'est vrai!» murmura André et, pour payer le cocher, sa

main tremblait.

Il sonna. La soeur tourière, qui l'introduisit, avait une mine grave.

Elle parla de la miséricorde de Dieu, puis d'un ton très simple:

--Oh! elle est tout à fait mal! dit-elle.

André s'élança dans l'escalier, la précédant. Au fond du corridor il vit

la porte entrebâillée; une odeur d'éther traînait. Et devant cette porte

presque ouverte, il n'osa entrer, se jeta dans le petit salon à côté,

cherchant Odile.

Elle parut, les yeux rouges. À la vue d'André, elle faillit laisser

tomber la tasse qu'elle portait et hocha la tête avec reproche:

--Ah bien! il est grand temps! elle mourrait toute seule, comme un

chien!

Ce mot injuste le bouleversa.

--Odile, je n'ai la dépêche que de tout à l'heure!

Et il s'accusait tout bas: «C'est vrai, depuis huit jours; ah! égoïste,

mauvais coeur!»

--Peut-on la voir?

Elle eut pitié de son état et s'effaça devant lui. Il entra dans la

grande pièce sombre, à l'air raréfié. Tout au fond, dans la blancheur

des draps, Mme de Mercy reposait, livide.

Il s'avança; le sol manquait sous ses pieds. Il vit le docteur de la

famille assis près d'elle.

Ils échangèrent un signe de tête. André, tout près du lit, vit que sa

mère reposait. Son nez s'était pincé, ses yeux cavés, une sueur perlait

sur son visage ossifié.

Il eut presque un soulagement de voir qu'elle, dormait.

Le docteur s'était levé, il s'approchait de la fenêtre.

--Eh bien!--dit André avec anxiété, mais n'espérant déjà plus.

--Elle meurt d'une maladie de coeur. Depuis un an qu'elle souffrait

beaucoup, elle ne m'a pas fait demander une seule fois. Voilà trois

jours qu'elle est au plus mal; on ne m'a fait prévenir qu'hier soir!

Sans parler, André le regardait avec angoisse.

Le médecin haussa les épaules tristement, et ajouta pour dire quelque

chose:

--Quand la lampe est usée, que l'huile manque...

Il agita les lèvres, comme s'il soufflait une, lumière.

--Alors... quand?...--Et André n'osa préciser. Le médecin n'osa

comprendre; il alla prendre son chapeau disant:

--Quand je reviendrai? Ce soir.

--Que faudra-t-il faire?

«Rien!» pensait le médecin. Il dit évasivement:

--Toutes les deux heures, une cuillerée de la potion alcoolique. La

bonne est au courant.

Il hésitait comme s'il avait encore quelque chose à dire, mais il

préféra se taire, et avec un geste d'impuissance, il serra correctement

la main d'André et sortit.

André le remplaça au chevet du lit.

«Cinq jours, s'il était venu cinq jours plus tôt il l'aurait trouvée

alitée, il eût immédiatement fait appeler le docteur, il... mais non,

puisqu'elle était condamnée! Pauvre mère!... Il se la rappelait quand il

était petit enfant, plus tard jeune homme. Qu'elle était faible! C'est

elle qui avait consenti à ce mariage dont elle n'avait retiré que

déboires!» Et sa douleur s'avivait par le remords de n'être pas venu la

voir. «Maintenant perdue, parlerait-elle, retrouverait-elle quelque

force, la lucidité nécessaire? Par sa faute, il avait perdu le meilleur

d'elle, ses adieux de tendresse, ses recommandations suprêmes.» Et comme

une litanie qu'il ne pouvait étouffer, revenait ce mot:

--Ah! pauvre femme!

Comme les défauts de son caractère paraissaient petits, nuls à cette

heure dernière, à côté de ses qualités aimantes de son dévouement. Et

André se sentit déchiré de remords. Aurait-il dû la quitter jamais?

Elle, veuve, encore jeune, avait repoussé plusieurs partis, afin de se

consacrer à ses seuls enfants. Sa fille Lucy, sa chère tendresse, était

morte. Puis son fils l'avait quittée, pour une étrangère.

«Telle est la vie,» soufflait une voix à André. Mais il s'indignait de

cette réponse bête, trop facile et pourtant vraie.

«Pour sortir de sa torpeur, pour échapper au suicide, André trop jeune

avait dû se marier. C'était la vie! Sa femme, enfant elle-même, n'avait

su comprendre, ni aimer sa belle-mère: c'était la vie! Et seule, après

tant de sacrifices de tendresse et d'argent, la vieille femme devait

mourir sans la consolation d'être aimée, sauf par son fils, de la

famille nouvelle que son dévouement avait fait subsister: c'était la

vie! l'étroite, l'inepte et inexorable vie!...

Cette pensée lui déchira le coeur; il pleura.

Mme de Mercy, au bout d'une heure, sortit de sa prostration; il se

pencha sur elle:

--Mère, dit-il doucement, mère, c'est moi, ton fils.

Il rencontra un oeil sans pensée; la bouche livide resta muette. Odile

fit prendre à sa maîtresse la potion ordonnée, écarta André du lit,

donna quelques soins minutieux.

Quand ce fut fait, il revint et se rassit accablé.

À deux heures, il n'avait encore rien pris. La vieille bonne, qui s'en

doutait, le tira par la manche et, dans le salon à côté, lui servit un

bouillon.

--Merci, Odile,--dit André, et il ne put manger.

--Allons,--dit-elle bourrue,--dépêchez-vous, ce sera froid!

Il obéit comme un enfant, mais les premières cuillerées l'étouffèrent et

il se mit à pleurer. Attendrie, elle le regardait, avec des lèvres

balbutiant à vide:

--Ah c'est un grand malheur que Madame soit venue ici, c'était du

mauvais air pour elle.

Et avec une cruauté inconsciente qui déchira le coeur d'André, elle

racontait les jours de spleen de Mme de Mercy, ses dévotions, ses

pénitences, ses longs entretiens avec l'aumônier, sa défense formelle

qu'on prévînt son fils.

Maintenant, il comprenait; tant qu'un devoir continu, un service à

rendre, un sacrifice à faire avaient raidi sa mère, elle avait vécu.

Puis tout lui avait manqué, et depuis son entrée dans le couvent, elle

s'était abandonnée au mal, laissée mourir, ne pensant plus qu'à son

salut.

Il rentra dans la chambre. Le temps s'écoula. L'état de prostration de

la moribonde la tenait blême, rigide et cadavérique; le drap dessinait

sur elle des plis mortuaires, et dans les orbites caves étaient deux

taches d'ombre, comme les trous d'une tête de mort. Des plaintes

d'enfant montaient de cette bouche fermée, des râles sortaient de ce

pauvre corps en détresse; et André jugeait son impuissance lamentable et

grotesque. Parfois, les paupières s'ouvraient lentement, un oeil perdu,

aux rayons vagues, apparaissait sans voir, puis les paupières

s'abaissaient lourdement, et il semblait qu'à chaque fois, un peu d'elle

s'en allât, pris par la mort.

Vers quatre heures, André entendit un bruit de voix étouffées dans la

pièce voisine. Il y courut: sa femme était là avec les enfants; timides,

ils levèrent sur lui leurs yeux inquiets; il les embrassa, le coeur bien

gros.

--Eh bien!--fit Toinette d'un air d'angoisse.

Il ouvrit les bras et les laissa retomber.

--Pauvre André!--dit-elle, et des larmes faciles lui vinrent aux yeux.

Elle attendait, prête à entrer, s'il le demandait; il bredouilla.

--Elle n'a pas sa connaissance, elle est bien bas!... bien bas... Je

vais passer la nuit, toi tu vas retourner avec...

Il s'interrompit, le médecin entrait; il salua.

--Rien de nouveau?

--Rien, docteur!

--Allons!

Et il passa dans la chambre; André le suivit, laissant Toinette et les

enfants. La jeune femme était pâle; elle s'assit dépaysée, prêta

l'oreille, n'entendit aucun bruit. Derrière elle parut Odile. Toutes

deux se dévisagèrent, elles ne s'aimaient pas; mais la vieille servante

baissa les yeux, toute remuée par la vue des petits.

Elle les embrassa, et de ses mains tremblantes chercha dans un placard

des gâteaux secs. Le silence des enfants l'attendrissait.

--Pauvres petits! on dirait qu'ils comprennent.

Voyant le visage de Toinette tout changé, elle eut pitié et dit:

--Madame ne devrait pas quitter Monsieur cette nuit.

--Oh! oui, Odile, n'est-ce pas. Il est malade de chagrin. Comment faire?

--Je vais bâtir un lit pour les mignons, ils coucheront ici. Madame

dormira bien sur le canapé? pour une fois?...

--Oh! je ne dormirai pas!--dit-elle avec vivacité. Et elle se sentait

heureuse et soulagée.

André rentra seul; le docteur était sorti par l'autre porte. Il avait

constaté un léger mieux, avant-coureur de la mort.

--Nous restons, dit Toinette, je ne te quitterai pas.

--Ah!...--dit André, qui d'un coup d'oeil vit les préparatifs. Cela le

touchait et le gênait à la fois; il eût voulu être seul, et que sa

famille ne l'envahît point au moment où sa mère allait mourir. Il ne

répondit pas et s'assit près de la fenêtre, regardant sans voir les

maisons voisines; son accablement était extrême.

Une heure après, Odile, qui venait de garder sa maîtresse, fit signe à

André: il s'empressa.

--Elle reprend connaissance.

Il se précipita dans la chambre, vint au lit; une vie blême semblait

remonter au visage de Mme de Mercy. Ses yeux éteints s'animèrent; ses

bras s'agitèrent faiblement.

--André, c'est toi?

--Oui, mère, je suis là...

Elle se laissa baiser le front, inerte; une expression étrange passa sur

ses traits, et d'une voix brisée, sourdement:

--Je ne croyais pas revenir... j'étais morte, André... Dieu allait me

juger... Quelle angoisse!

Epuisée, elle soupira tout bas, comme en rêve;

--L'heure n'est pas encore venue...

Il y eut un silence. Puis d'une voix forte:

--Qu'on aille chercher M. l'Aumônier!

Odile y courut.

--Mère, souffrez-vous?

--Beaucoup... mais pas trop...--Et son oeil égaré ajoutait au mystère de

sa parole.

--Mère, vos petits-enfants sont là!

Il n'osa nommer sa femme.

--Voulez-vous embrasser Marthe et Jacques?

--Ah! plus tard!--dit-elle; et tout d'un coup des larmes commencèrent de

couler une à une, lentement, sur ses joues maigres.

--Mère, ne pleure pas! mère, ne pleure pas!--cria André en suffoquant.

Mais les larmes tombaient toujours, sans qu'elle parlât; et à chacune

les sanglots d'André redoublaient. Elles lui semblaient, ces larmes

d'agonie, protester contre toute une vie de souffrances, et aussi contre

cette mort abandonnée. Elles étaient terribles, ainsi inexpliquées.

On toussa discrètement à la porte; le prêtre entra. C'était un vieil

homme au visage dur et triste. Il s'approcha lentement; son regard,

aussi expert que celui du médecin, jugeait l'état de l'agonisante:

--Ma soeur,--dit-il d'une voix affectueuse et étouffée,--je suis prêt à

vous entendre...

Elle s'agita à cette voix, ses larmes tarirent, et d'une bouche

articulant avec peine, elle dit le mot: «Confession».

Le prêtre regarda André, qui s'éloigna lentement. Il trouva les enfants

assis autour de la table; Odile leur avait noué de grandes serviettes

autour du cou; ils dînaient. Toinette ne prit presque rien, André ne put

manger. Il se mit la tête dans les mains, et s'absorba dans la

contemplation des petits. Dépaysés, condamnés au silence, pâlots, ils

avaient, entre deux cuillerées, des tours de tête effarés, des

espiègleries qui faisaient place à une gravité subite; et cette parodie

inconsciente du chagrin sur ces petits visages était comiquement

lugubre. Les yeux de Jacques étaient pleins de sommeil; il se laissa

pencher en avant et s'endormit dans ses grands cheveux, la joue sur la

table.

Marthe vint instinctivement rôder près de son père, guettant un sourire;

dès qu'elle en vit un, elle sauta dans ses bras, s'installa sur ses

genoux, et lui tout doucement lui fit faire à cheval, tandis que

Toinette discrète, ajoutait des points à une broderie, qu'elle avait

toujours dans sa poche.

André, parmi les siens, dans ce calme cercle de famille, étouffait,

pensant à l'_autre_, qui, à côté, solitaire, agonisait. Impatient, il

attendait que le prêtre se retirât. Celui-ci, introduit par Odile,

s'inclina devant la jeune femme, sourit aux enfants et s'adressant à

André:

--Du courage, monsieur. Dieu vous éprouve cruellement, mais votre mère

est une sainte, et la miséricorde éternelle lui rend justice en

l'appelant au ciel!--Il changea de ton et plus bas:

Je vais revenir administrer les derniers sacrements!

André le suivit dans le corridor, il aperçut des robes de religieuses

attirées par la mort, il ne trouva rien à dire au prêtre, qui s'en alla

à grands pas, comme si l'heure pressait.

Il rentra chez sa mère; elle avait un air de beauté calme, de repos et

de méditation. Il n'osait la troubler; ce fut elle qui, sans bouger la

tête, dirigeant seulement son regard vers lui, murmura:

--André!

Il s'agenouilla, elle sourit lentement.

--Courage, André! ce n'est qu'une séparation. Je dirai à Lucy que tu

l'aimes toujours. Je sais que tu m'aimes moi, et je m'en vais

tranquille. Tu es un bon mari, sois un bon père... allons, enfant, ne

pleure pas... Qu'est-ce qu'un voyage? quelques années à peine?

Et calme, comme pour un départ ordinaire, elle ajouta d'une voix très

simple:

--Tous mes papiers sont dans le portefeuille à ferrure. Pas

d'invitations, aucune cérémonie...--et accentuant les mots:

--Ceci est ma dernière volonté!

--Après,--dit-elle, ses derniers sentiments mondains reprenant le

dessus,--envoie des lettres de faire-part à tout le monde, la liste est

faite.

Elle ferma les yeux, épuisée; après un long instant:

--Ta femme est là?

Il fit un signe affirmatif.

--Venez tous,--dit-elle.

Alors Toinette entra, tenant Jacques endormi; André portait Marthe

éveillée.

À la vue de sa belle-mère, Toinette devint affreusement pâle; une pitié

lui mordit le coeur, et peut-être connut-elle le remords d'avoir été

légère, injuste et sans bonté, pour sa bienfaitrice.

Le regard de l'agonisante, son sourire, remuèrent plus cruellement la

jeune femme que des paroles. Longtemps elle devait revoir, avec un

malaise indicible, l'énigmatique regard et le sourire de la mourante.

Cependant elle s'approcha.

Mme de Mercy lui dit:

--Embrassons-nous!

Et les deux femmes se baisèrent sur les lèvres, comme pour un grand

pardon.

--Marthe!--appela la grand'mère.

L'enfant pencha sa tête, ses grands yeux remplis de terreur; cramponnée

au bras de son père, elle palpita tout entière, comme un oiseau effrayé,

au contact des lèvres froides.

--Jacques!--soupira la grand'mère.

Toinette inclina l'enfant; il ouvrit deux yeux effarés, ivres de

sommeil, sourit, et se rendormit.

--André!--dit sa mère.

C'était le dernier appel, il se pencha sur elle, convulsivement secoué

et l'embrassa pour la dernière fois.

Alors retentirent des pas, une clochette tintait, la porte s'ouvrit, on

vit deux enfants de choeur portant des cierges, une odeur d'encens se

répandit, et le prêtre en habit d'officiant parut. Les enfants furent

emportés par leur mère, dans la chambre à côté; la petite Marthe

sanglotait tout bas comme une femme. Toinette revint près de son mari.

Le prêtre se hâtait, la vie quittait rapidement le visage de la

moribonde; elle parut revivre un quart de minute pour recevoir dans

l'hostie, le corps divin de Jésus-Christ. Puis les enfants de choeur

retirés, les cierges disparus, le prêtre dépouillé de ses vêtements

sacerdotaux et récitant des prières tandis que la nuit entrait peu à peu

dans la chambre, l'agonie se précipita, et Mme de Mercy mourut vers

trois heures du matin.

Jours d'épreuve: Moeurs bourgeoises · 第 31 / 34 题