VII

Sur la fin de l'hiver, on apprit la mort du grand-père Rosin.

Toinette pleura beaucoup. Il avait toujours été bon pour elle.

Ses parents héritaient d'une quinzaine de mille francs. Toinette, elle,

de quatre mille, comme legs particulier. Crescent, qui tint André au

courant de tout, lui transmit des détails à la fois répugnants et

grotesques. «Les Rosin avaient été plus désolés par les quatre mille

francs de leur fille; que réjouis par leurs quinze mille. Berthe,

horriblement vexée, s'était renfermée dans sa maison.» Et Crescent

disait toute l'âpreté de ces provinciaux, leur joie cupide, leurs

colères honteuses, tout ce qui s'agitait de sordide dans leur âme.

Quand ils touchèrent l'argent, les de Mercy eurent la sagesse de le

placer. André avait offert à sa femme des robes, des chapeaux, des

futilités tant convoitées jadis; elle le remercia.

Les mois de nouveau passèrent.

Toinette ne sortait point, s'occupait de Marthe et de Jacques, si

absorbants déjà.

Le petit garçon s'était emparé à son tour du vocabulaire de sa soeur;

mais elle, déjà n'estropiait plus les mots, les prononçait avec des

inflexions mignardes qui ravissaient André. Puis elle faisait des

questions auxquelles il devait répondre. Ses quatre ans étaient curieux,

précoces et charmants. Câline déjà comme une femme, souvent boudeuse ou

rebelle envers sa mère, elle réservait à son père des baisers mignons,

des frôlements de tête contre son épaule.

Bien des fois, il rentrait du bureau exténué, et rien ne le ranimait

mieux que de bercer Marthe sur ses genoux ou de faire sauter Jacques en

l'air. Toinette, dans la journée, apprenait à sa fille à lire, et le

soir, André écoutait avec bonheur l'enfant redisant les lettres d'une

voix hésitante, et que le sommeil éteignait; puis la leçon finie, elle

se renversait en arrière, les cheveux au vent, réveillée avec un petit

éclat de rire triomphant.

Où elle était belle aussi, c'était le soir, déshabillée, tendant, hors

de sa longue chemise flottante, ses bras nus aux baisers. Toute

endormie, elle répétait une enfantine prière, aux rimes naïvement

absurdes:

Petit Jésus, mon Sauveur,

Venez naître dans mon coeur,

Ne tardez pas tant

Parce que la petite Marthe vous attend.

Mon Dieu, donnez la santé à papa, à maman

Et à tous mes parents,

Faites-moi grande et sage,

Comme une image.

Au nom du Père et du fils et du Saint-Esprit,

Ainsi-soit-il.

André obtint qu'on y substitua _Notre Père qui êtes aux Cieux_. Peu à

peu ses idées avaient perdu de leur absolu. Avait-il eu lieu de

regretter que Toinette ne fût pas plus fervente? Peut-être. Souvent la

religion, par sa règle rigide, l'espoir du Paradis, la crainte de

l'Enfer, maintenait dans le bien ceux qui manquaient d'intelligence ou

de courage pour marcher droit, seuls.

Et n'était-ce pas beaucoup aussi que tant d'âmes meurtries trouvassent

là un dernier refuge, un baume à la souffrance de vivre, un grand

courage pour mourir?

«Que deviendraient sans la foi, des âmes comme celle de sa mère? Trop

mondaines jadis, et restées trop vaines pour se résigner à la vie telle

qu'elle est et se contenter de la satisfaction austère du devoir

accompli, incapables de renoncer à une sanction après leur mort, avides

d'idéal et de justice, n'était-il pas heureux que la religion leur fit

une existence tolérable, une agonie presque douce?

Ces impressions, la dernière visite qu'André avait faite à sa mère avec

la petite Marthe, les avait renforcées.

Il l'avait trouvée très affaiblie; les rideaux à demi fermés au jour

d'hiver, ne laissaient passer que peu de clarté. Elle se tenait assise,

droite, comme elle s'était tenue toute sa vie, avec des regards perdus

vers un coin de la chambre, où, sur le mur, un christ d'ivoire tordait

ses bras.

--C'est toi, André,--dit-elle d'une voix sans timbre,--bonjour, mon

enfant.

La petite Marthe, à qui, s'il était seul, son père parlait fréquemment

de sa grand'mère, s'avança les bras tendus.

Mme de Mercy l'embrassa sur le front.

--Ta fille a grandi,--et elle tendit la main vers une vieille

bonbonnière d'où elle tira quelques anis.

--Plume va bien?--demanda-t-elle, avec intérêt,--son fils est en bonne

santé;--et elle appela son chat, donné jadis tout petit par André; il

sortit de l'obscurité, miaula et sauta sur les genoux de la vieille dame

qui le caressait.

--Et l'autre, le petit Jacques, on ne me l'a pas amené?

--Il est enrhumé!

Elle ne répondit pas, comme si elle n'eût pas entendu, et sans voir

André ni Marthe, elle caressait le chat, une bête émasculée, soyeuse,

aux yeux verts; elle lui passait la main sur le dos avec tendresse, sans

se lasser, comme si le dernier besoin d'amour dont son coeur de mère et

d'aïeule était plein, se reportait sur cet animal.

--L'aumônier est bien excellent, dit-elle, le connais-tu? il n'est pas

encore veau me voir aujourd'hui. Il dirige ma conscience. Je m'en trouve

bien. Reste-là, mon pauvre chéri,--dit-elle au chat qui voulait s'en

aller.

Un malaise oppressait le coeur d'André, dans cette grande chambre sombre,

près de sa mère si vieille, si jaunie, et dont les regards n'avaient

plus d'expression pour lui, pour la petite fille; il en souffrait, et

Marthe ouvrait de grands yeux étonnés. André sentit qu'on ne l'aimait

plus; c'était le châtiment.

--Ma mère, dit-il, en lui prenant la main, je t'aime bien!

Elle abaissa sur lui ses yeux errants, et son visage, à cette voix

chère, parut se souvenir.

--Je le sais, moi aussi, je vous aime, mon pauvre enfant!

André pâlit, ému par ce mot, où il y avait bien de la pitié; il était

donc à plaindre; il serra plus fort la main de sa mère.

--Marthe lit à livre ouvert, crois-tu,--dit-il avec un sourire forcé.

--Ah!--Et comme si seulement elle rentrait en elle-même:--Mais je ne

l'ai pas encore bien vue, tire donc les rideaux, André!

Il s'empressa d'obéir.

--Mais,--dit Mme de Mercy en croisant les mains--qu'elle est belle!

m'aimes-tu donc aussi, toi, mon petit ange?

--Oui!--cria Marthe, avec un accent indéfinissable, comme si elle

comprenait.

--Oh! la mignonne!--s'écria la grand'mère--viens donc m'embrasser?

Et laissant tomber le chat, ses amours, elle étreignit fiévreusement

l'enfant, lui baisa coup sur coup les yeux. Elle redevenait elle-même;

elle causa et sortit par une fièvre du noir spleen dévot qui

l'enveloppait. Elle rajeunissait de dix ans. Elle exigea qu'André

envoyât une dépêche à sa femme et acceptât à dîner. Elle bourra l'enfant

de confitures, et Marthe, par compensation, bourra le chat de meringues.

Mais il fallait partir.

André, dans le train qui le ramenait à la campagne la nuit, tenant dans

ses bras l'enfant endormie, roulait des pensées pénibles. Des visites

pareilles tueraient peu à peu sa mère; le lendemain quelle prostration,

quel ennui reprendraient la pauvre femme! Et à l'idée de cette solitude,

qu'emplissaient les paroles d'un aumônier et l'amour d'une bête, il

frémit de pitié. «Ah! pensa-t-il, pour ces âmes désolées et presque

mortes, il n'y a plus que Dieu!»

Et regardant aux vitres les étoiles, il se sentit dévoré de tristesse

sans pouvoir pleurer; il eût voulu lui aussi espérer et croire.

--Enfin,--s'écria Toinette en les entendant rentrer,--une autre fois tu

auras l'obligeance de me prévenir; je le savais bien que tu dînerais à

Paris. Ce n'était pas la peine de dépenser une dépêche.

Il haussa les épaules. «Eh quoi! toujours jalouse! de qui donc? mon

Dieu! D'une morte bientôt.» Toute la nuit il eut des songes funèbres!

Jours d'épreuve: Moeurs bourgeoises · 第 29 / 34 题