Sur la fin de l'hiver, on apprit la mort du grand-père Rosin.
Toinette pleura beaucoup. Il avait toujours été bon pour elle.
Ses parents héritaient d'une quinzaine de mille francs. Toinette, elle,
de quatre mille, comme legs particulier. Crescent, qui tint André au
courant de tout, lui transmit des détails à la fois répugnants et
grotesques. «Les Rosin avaient été plus désolés par les quatre mille
francs de leur fille; que réjouis par leurs quinze mille. Berthe,
horriblement vexée, s'était renfermée dans sa maison.» Et Crescent
disait toute l'âpreté de ces provinciaux, leur joie cupide, leurs
colères honteuses, tout ce qui s'agitait de sordide dans leur âme.
Quand ils touchèrent l'argent, les de Mercy eurent la sagesse de le
placer. André avait offert à sa femme des robes, des chapeaux, des
futilités tant convoitées jadis; elle le remercia.
Les mois de nouveau passèrent.
Toinette ne sortait point, s'occupait de Marthe et de Jacques, si
absorbants déjà.
Le petit garçon s'était emparé à son tour du vocabulaire de sa soeur;
mais elle, déjà n'estropiait plus les mots, les prononçait avec des
inflexions mignardes qui ravissaient André. Puis elle faisait des
questions auxquelles il devait répondre. Ses quatre ans étaient curieux,
précoces et charmants. Câline déjà comme une femme, souvent boudeuse ou
rebelle envers sa mère, elle réservait à son père des baisers mignons,
des frôlements de tête contre son épaule.
Bien des fois, il rentrait du bureau exténué, et rien ne le ranimait
mieux que de bercer Marthe sur ses genoux ou de faire sauter Jacques en
l'air. Toinette, dans la journée, apprenait à sa fille à lire, et le
soir, André écoutait avec bonheur l'enfant redisant les lettres d'une
voix hésitante, et que le sommeil éteignait; puis la leçon finie, elle
se renversait en arrière, les cheveux au vent, réveillée avec un petit
éclat de rire triomphant.
Où elle était belle aussi, c'était le soir, déshabillée, tendant, hors
de sa longue chemise flottante, ses bras nus aux baisers. Toute
endormie, elle répétait une enfantine prière, aux rimes naïvement
absurdes:
Petit Jésus, mon Sauveur,
Venez naître dans mon coeur,
Ne tardez pas tant
Parce que la petite Marthe vous attend.
Mon Dieu, donnez la santé à papa, à maman
Et à tous mes parents,
Faites-moi grande et sage,
Comme une image.
Au nom du Père et du fils et du Saint-Esprit,
Ainsi-soit-il.
André obtint qu'on y substitua _Notre Père qui êtes aux Cieux_. Peu à
peu ses idées avaient perdu de leur absolu. Avait-il eu lieu de
regretter que Toinette ne fût pas plus fervente? Peut-être. Souvent la
religion, par sa règle rigide, l'espoir du Paradis, la crainte de
l'Enfer, maintenait dans le bien ceux qui manquaient d'intelligence ou
de courage pour marcher droit, seuls.
Et n'était-ce pas beaucoup aussi que tant d'âmes meurtries trouvassent
là un dernier refuge, un baume à la souffrance de vivre, un grand
courage pour mourir?
«Que deviendraient sans la foi, des âmes comme celle de sa mère? Trop
mondaines jadis, et restées trop vaines pour se résigner à la vie telle
qu'elle est et se contenter de la satisfaction austère du devoir
accompli, incapables de renoncer à une sanction après leur mort, avides
d'idéal et de justice, n'était-il pas heureux que la religion leur fit
une existence tolérable, une agonie presque douce?
Ces impressions, la dernière visite qu'André avait faite à sa mère avec
la petite Marthe, les avait renforcées.
Il l'avait trouvée très affaiblie; les rideaux à demi fermés au jour
d'hiver, ne laissaient passer que peu de clarté. Elle se tenait assise,
droite, comme elle s'était tenue toute sa vie, avec des regards perdus
vers un coin de la chambre, où, sur le mur, un christ d'ivoire tordait
ses bras.
--C'est toi, André,--dit-elle d'une voix sans timbre,--bonjour, mon
enfant.
La petite Marthe, à qui, s'il était seul, son père parlait fréquemment
de sa grand'mère, s'avança les bras tendus.
Mme de Mercy l'embrassa sur le front.
--Ta fille a grandi,--et elle tendit la main vers une vieille
bonbonnière d'où elle tira quelques anis.
--Plume va bien?--demanda-t-elle, avec intérêt,--son fils est en bonne
santé;--et elle appela son chat, donné jadis tout petit par André; il
sortit de l'obscurité, miaula et sauta sur les genoux de la vieille dame
qui le caressait.
--Et l'autre, le petit Jacques, on ne me l'a pas amené?
--Il est enrhumé!
Elle ne répondit pas, comme si elle n'eût pas entendu, et sans voir
André ni Marthe, elle caressait le chat, une bête émasculée, soyeuse,
aux yeux verts; elle lui passait la main sur le dos avec tendresse, sans
se lasser, comme si le dernier besoin d'amour dont son coeur de mère et
d'aïeule était plein, se reportait sur cet animal.
--L'aumônier est bien excellent, dit-elle, le connais-tu? il n'est pas
encore veau me voir aujourd'hui. Il dirige ma conscience. Je m'en trouve
bien. Reste-là, mon pauvre chéri,--dit-elle au chat qui voulait s'en
aller.
Un malaise oppressait le coeur d'André, dans cette grande chambre sombre,
près de sa mère si vieille, si jaunie, et dont les regards n'avaient
plus d'expression pour lui, pour la petite fille; il en souffrait, et
Marthe ouvrait de grands yeux étonnés. André sentit qu'on ne l'aimait
plus; c'était le châtiment.
--Ma mère, dit-il, en lui prenant la main, je t'aime bien!
Elle abaissa sur lui ses yeux errants, et son visage, à cette voix
chère, parut se souvenir.
--Je le sais, moi aussi, je vous aime, mon pauvre enfant!
André pâlit, ému par ce mot, où il y avait bien de la pitié; il était
donc à plaindre; il serra plus fort la main de sa mère.
--Marthe lit à livre ouvert, crois-tu,--dit-il avec un sourire forcé.
--Ah!--Et comme si seulement elle rentrait en elle-même:--Mais je ne
l'ai pas encore bien vue, tire donc les rideaux, André!
Il s'empressa d'obéir.
--Mais,--dit Mme de Mercy en croisant les mains--qu'elle est belle!
m'aimes-tu donc aussi, toi, mon petit ange?
--Oui!--cria Marthe, avec un accent indéfinissable, comme si elle
comprenait.
--Oh! la mignonne!--s'écria la grand'mère--viens donc m'embrasser?
Et laissant tomber le chat, ses amours, elle étreignit fiévreusement
l'enfant, lui baisa coup sur coup les yeux. Elle redevenait elle-même;
elle causa et sortit par une fièvre du noir spleen dévot qui
l'enveloppait. Elle rajeunissait de dix ans. Elle exigea qu'André
envoyât une dépêche à sa femme et acceptât à dîner. Elle bourra l'enfant
de confitures, et Marthe, par compensation, bourra le chat de meringues.
Mais il fallait partir.
André, dans le train qui le ramenait à la campagne la nuit, tenant dans
ses bras l'enfant endormie, roulait des pensées pénibles. Des visites
pareilles tueraient peu à peu sa mère; le lendemain quelle prostration,
quel ennui reprendraient la pauvre femme! Et à l'idée de cette solitude,
qu'emplissaient les paroles d'un aumônier et l'amour d'une bête, il
frémit de pitié. «Ah! pensa-t-il, pour ces âmes désolées et presque
mortes, il n'y a plus que Dieu!»
Et regardant aux vitres les étoiles, il se sentit dévoré de tristesse
sans pouvoir pleurer; il eût voulu lui aussi espérer et croire.
--Enfin,--s'écria Toinette en les entendant rentrer,--une autre fois tu
auras l'obligeance de me prévenir; je le savais bien que tu dînerais à
Paris. Ce n'était pas la peine de dépenser une dépêche.
Il haussa les épaules. «Eh quoi! toujours jalouse! de qui donc? mon
Dieu! D'une morte bientôt.» Toute la nuit il eut des songes funèbres!