André, sur la fin de l'été, se sentait de plus en plus fatigué. Les
soucis, gros ou petits, l'énervaient, l'irritaient davantage. Résigné et
patient à l'ordinaire, il manquait de courage, souffrait des variations
du temps, passait des nuits mauvaises. Et Toinette semblait traverser,
moralement, une crise analogue. Si elle ne rêvait plus sur la terrasse,
et si elle lisait moins de romans, elle avait l'humeur plus inégale, et
elle en fit souffrir ses enfants et son mari. Elle se plaignait plus
fort de leur vie close et s'insurgeait contre les privations.
Elle eût voulu des robes, des plaisirs de coquetterie, d'amour-propre.
Une lassitude des petites corvées quotidiennes la rendait plaintive ou
agressive. Et comme une protestation sourde, des regrets de jeune fille
lui venaient aux lèvres, injustes, inutiles. Elle tendait les bras
désespérément, disant:
«Oh! je m'ennuie! je m'ennuie!...»
... Tandis que Marthe, déjà maligne, l'entendait et semblait comprendre.
Cela irritait André. De ce côté, les préoccupations ne finiraient-elles
donc jamais? Il s'était bien résigné, lui; pourquoi sa femme n'en
ferait-elle pas de même? Quel meilleur sort eût-elle eu, vieille fille
en province? Au lieu de lui, porteur d'un nom et d'une pauvreté sans
reproche, quel cuistre eût-elle épousée? Mais, il se l'avouait, les
provinciales se détachent difficilement de la crotte des rues natales. À
quoi servait-il à Toinette de s'appeler Mme de Mercy? qui le savait? que
lui en valait-il? tandis qu'à Châteaulus, elle était quelqu'un;
passait-elle le dimanche sur le Cours, on disait: «Ah! voilà
mademoiselle Rosin. Elle a mis sa robe bleue, etc.»--«À cela,
pensait-il, je ne peux rien.
Mais pourquoi ne pas accepter notre vie, puisqu'elle est fatale,
inévitable?»
Oui, lui, l'homme, qui avait du jugement et quelque expérience, pouvait
raisonner ainsi, mais elle, encore presque enfant, ignorante de tout,
loin de trouver les choses à son gré, les jugeait au contraire par trop
différentes du vague idéal qu'elle s'en était fait.
Des souvenirs de couvent lui revenaient, et elle les disait à André,
avec excès. À la longue cela l'agaçait. Il n'osait répondre:
«Oui, mais pendant ce temps-là, vous n'aviez rien à faire qu'a savoir
vos petites leçons, pianoter, et caqueter avec vos amies, sans devoir ni
responsabilité. Vous en avez aujourd'hui.»
Ou bien elle disait:
--Ah! quelle fatigue, il m'a fallu changer deux fois de pantalon à
Jacques; j'ai recousu trois paires de bas, j'en ai mal à la tête.
«Parbleu! pensait-il, moi aussi j'ai mal à la tête!»
Dans ces dispositions mutuelles, Toinette et André s'aigrirent, un
mauvais vent souffla sur eux. Elle surtout était agressive, méchante.
Dans les discussions elle répondait à côté, blessante souvent. Jamais
elle ne revenait la première. André, las, cessa d'être faible, commanda.
Elle dut se taire, céder; mais lui, épiant les regards hargneux et
sournois de sa femme, se disait:
«Je suis peut-être trop dur? Et non! il faut être le maître.»
Et en même temps il trouvait cette idée prudhommesque, ridicule.
Le maître! Et il pensa à tous les compromis, à toutes les lâchetés de
l'homme, aux surprises du coeur et des sens, aux raccommodements sur
l'oreiller...
Un jour, au bureau, il se sentit la tête lourde; un peu de fièvre le
prit. Il se disait, portant la main à son front:
«Pourquoi donc ai-je si mal?»
Et par moments, il s'arrêtait dans son travail, plein de stupeur,
hébété.
Le lendemain, il dormait encore, d'un sommeil lourd de cauchemar, que
les rideaux étaient tirés, Toinette debout, et les enfants habillés.
--Eh bien André!--cria-t-elle, et elle le secoua légèrement.
Il ouvrit des yeux effarés, dont l'expression vague était douloureuse et
suppliante.
--Qu'est-ce que tu as?
--Mais rien, rien.--Et il fit effort pour se lever.
--Tu es malade?--Toinette lui prit les mains.
--Mais non, un peu fatigué, tout au plus.
La nuit, il eut une fièvre ardente, dont Toinette, presque hors du lit,
sentait la chaleur, comme près d'un brasier. Au matin elle ne voulut pas
le laisser se lever, et envoya chercher un médecin.
André avait la fièvre typhoïde.
Toinette le soigna, négligeant par accaparement jaloux, de prévenir sa
belle-mère, «pour ne pas l'inquiéter inutilement.» Elle avait relégué
les enfants dans une chambre, au second. Et redevenue calme, après le
bouleversement causé par la déclaration du médecin, elle s'installa au
chevet d'André et ne le quitta plus. Leur bonne, Félicie, la secondait.
Sa mère gardait les petits.
Les deux ou trois premières nuits laissèrent peu de repos à Toinette.
Elle sommeillait sur un fauteuil, par instants.
Ses griefs contre son mari n'étaient plus si nets; elle se disait
encore:
«Comme il était devenu grondeur.» Mais elle ajoutait: «C'est que la
maladie couvait en lui.» Puis elle reconnaissait presque ses propres
torts.
André eut le délire. Une nuit que Toinette relayait la bonne, elle eut
horriblement peur; il jetait des mots sans suite; elle entendit son nom
et des reproches incohérents, l'appel de ses enfants jetés d'une voix
brève et sans timbre, qui l'épouvantait, dans le silence de la petite
maison. Elle n'osait s'approcher de lui, craignant qu'il ne la frappât.
--Toinette!... répétait-il dans le délire.
Elle crut qu'il l'appelait; alors avec la même intonation que certains
jours:
--Tu me fais mal!--disait-il,--tu as tort!... Tu as bien tort!
Elle le regarda encore et, vaincue par la pitié, honteuse jusqu'au fond
d'elle-même, elle s'approcha, et de son mouchoir essuya la sueur qui
coulait sur cette figure décomposée.
Il se tut, devint plus calme.
«Quoi, même dans le délire, il criait ces mots qu'il avait dits déjà,
autrefois, quand elle était dure ou injuste pour lui. Il fallait donc
qu'il souffrît bien! Oh oui! elle avait tort, elle le sentait
violemment. Il était si bon, si dévoué, si laborieux. Elle, était
injuste, demandait trop.»--Et soudain ces mots d'André: «Tu as tort!...
tu me fais mal!...» tintèrent à son oreille, lui parurent avoir un sens
terrible. Mon Dieu! si André était très malade? le médecin avait l'air
bien grave; se faisait-elle illusion? s'il allait mourir!...
--André! André! cria-t-elle.
Il ne répondit pas, immobile et rigide.
--André! réponds-moi! mon André!
Il y eut un silence.
Alors l'idée terrible lui entra dans le coeur. André pouvait mourir! Et
ce serait de sa faute à elle, peut-être! mais seule au monde, que
deviendrait-elle, avec ses deux enfants? Ce n'est pas ses parents qui la
nourriraient; mendierait-elle aux Crescent l'aumône? À cette idée
Toinette souffrit mille morts, elle se précipita sur le lit de son mari,
mit la tête sur sa poitrine, épia son souffle; des larmes jaillissaient
de ses yeux, coulaient sur son visage, l'aveuglaient.
--Mon Dieu! mon Dieu!--répétait-elle et elle ne savait dire que cela.
Soudain elle se jeta à genoux, balbutiant à voix basse des prières
rapides, avec de grands soupirs. Reprise aux superstitions de son
enfance, elle invoquait Jésus, Marie et les Saints, leur promettait des
cierges. Elle se releva soulagée, sans oser croire à l'efficacité de ses
prières.
Ce ne fut que trois jours après que le médecin répondit d'André. Ensuite
vint la convalescence, longue. La première fois que son mari, après le
temps d'un régime sévère, put sucer une côtelette, Toinette pleura de
joie. Les enfants étaient sur le lit, à côté de leur père, étonnés. Car
il lui était poussé une barbe brune et drue, et ses yeux, cerclés de
bleu dans une figure jaune, avaient le regard d'un homme qui revient
d'un long voyage, en des pays mortels.
Toinette, malgré ses bons sentiments, ne lui demanda point pardon. Son
dévoûment avait parlé pour elle. À son tour, elle tomba malade, de
fatigue. Des soins la remirent.
La vie reprit son cours; en apparence rien n'était changé. Mais leurs
âmes avaient supporté une épreuve salutaire. Toinette pensait: «Dire
qu'il aurait pu mourir, pauvre André; que serions-nous devenus!» Et
comme le médecin et le pharmacien purent être payés sans trop de peine,
elle eut une petite joie d'orgueil, comme ménagère, et ne trouva plus la
vie si rude.
André se disait:
«Si pourtant j'étais mort, que seraient-ils devenus?» Et la vie, le
travail, à cette idée, lui semblèrent doux.
Un des derniers beaux jours d'octobre, il se promenait avec Toinette,
dans le parc. Les feuilles séchées criaient sous leurs pas, l'automne
épandait autour d'eux une froide mélancolie.
--Te souviens-tu, demanda André, de notre première promenade, ensemble,
aux portes de Châteaulus, à la campagne des Crescent?--Nous étions gais
et heureux alors.
--Nous étions jeunes,--dit Toinette; et elle crut avoir dit une
niaiserie, mais le sentiment qu'elle exprimait était juste.
--Oui, dit André, et maintenant nous sommes plus sérieux, n'est-ce pas?
--Oui,--fit elle, rêveuse.
De nouveau ils se regardèrent: ils avaient changé.
Sa barbe vieillissait André, mais lui donnait l'air plus mâle, plus
fort; il avait un regard bon, comme autrefois, mais plus grave.
Elle plus faite, plus forte, avait un charme de jeune femme, de jeune
mère.
Ils se sourirent, car ils étaient jeunes encore, après sept ans de
mariage, et ils éprouvaient un obscur désir, un besoin irréfléchi
d'action, de lutte et d'énergie. En eux-mêmes, ils sentaient que leurs
belles forces ne pouvaient être perdues, que quelque chose arriverait,
ils ne savaient quoi, qu'une vie nouvelle occuperait leur volonté, leurs
efforts. C'était en eux le mystérieux pressentiment d'un inconnu
certain.
Et Toinette murmura:
--Nous nous souviendrons de cette promenade.
Ils n'eurent pas besoin d'en dire plus, car les rêves qu'ils eussent
formulés en ce moment eussent été impossibles ou risibles, tandis que
dans le silence, de vagues espérances les flattaient.
--Voici bientôt l'hiver,--dit Toinette en montrant de sombres nuages.
--Le printemps reviendra, dit André.
Et l'espoir qui les berçait, était presque aussi net que cette
certitude, qu'après les jours de gel et de boue, apparaîtraient les
jours de soleil.
Un soir, au retour du bureau, voyant sa femme ranger des papiers, il eut
envie d'en faire autant; les tiroirs de son secrétaire étaient bourrés,
et il n'attendait qu'une occasion.
Entre beaucoup de lettres qu'il brûla, certaines lui parurent
intéressante, elles étaient de Damours.
Successivement, l'avocat y annonçait que son voyage à Alger s'était bien
effectué, que les distractions, les excursions avaient fait grand bien à
Germaine.
Puis venait une interruption, une ou deux lettres perdues.
Celle-ci, très longue, annonçait l'intention de se fixer à Alger, d'y
vivre. La réputation de Damours lui garantissait une grande clientèle,
très vite, une des premières places. André se rappelait même avoir dit à
Toinette:
--C'est une bonne idée.
À quoi elle avait répondu:
--Vous ne regrettez pas de ne pas avoir épousé Germaine?
--Pourquoi donc?
Elle n'avait pas osé répondre: «Parce qu'elle est riche!» sentant bien
que ce serait une méchanceté injuste.
Dans une autre lettre, venaient, selon la promesse donnée, des
appréciations sur la propriété des de Mercy, sise dans la plaine du
Chélif. L'avocat y constatait en substance, la beauté des terres, le bon
état de la ferme, mais aussi la mauvaise foi du fermier, le peu de
contrôle exercé par l'intendant d'une grande propriété, appartenant à
une ancienne amie de Mme de Mercy. Cet homme, ne dépendant pas d'elle,
acceptait des pots-de-vin, sa surveillance était nulle. «Il est
malheureux, écrivait Damours, que vous ne puissiez gérer votre terre
vous même, elle rapporterait le double.»
Ces lignes, André s'en souvenait, l'avaient frappé alors, comme émeuvent
certains rêves, avant que le réveil n'en montre l'inanité.
Et pourtant, ce mot d'Alger, et l'évocation de ce pays, le troublaient
de loin en loin, mystérieusement.
André, resté songeur pendant quelques jours, écrivit confidentiellement
à Damours, qui ne répondit pas directement, «mais pourquoi André, jeune
encore, ne s'intéresserait-il pas à l'agronomie, ne s'assimilerait-il
pas des connaissances dont il ne pourrait que profiter, cette petite
propriété devant, par la force des choses, lui revenir un jour?»
André eut alors un intérêt dans sa vie, mais il n'osa s'en ouvrir à sa
femme.