Depuis quelques jours, Crescent évitait, par délicatesse, André, dont la
scrupuleuse amitié voulait rendre des comptes et n'accepter que moitié
du prix des leçons.
On le vit pour le baptême, car il fut parrain: attention qui le toucha
plus que toute autre. Ensuite il disparut jusqu'à un certain premier
mars dont Toinette se souvint toute sa vie.
Crescent la trouva seule; il avait un air mystérieux qui intrigua et
émut la jeune femme.
--Vous apportez une bonne nouvelle?
--Bonne, c'est selon, ça dépend d'André.
--Comment?
--Auriez-vous du plaisir à le voir rentrer dans l'Administration?
--Mais...--Toinette devint rouge, sans qu'on sût si c'était de plaisir
ou d'humiliation.--Expliquez-vous.
--Eh bien, les mesures prises par le Ministre ont soulevé des
protestations; l'influence de plusieurs sénateurs et députés a fait déjà
réintégrer quelques employés. Le ministère a fait soigneusement reviser
le dossier des révoqués, bref, celui d'André est bon, sans grief à sa
charge, et à l'heure qu'il est, André est rétabli dans ses fonctions,
appointements, etc..--Voici le papier, je m'en suis procuré copie.
--Ah!--dit Toinette songeuse: cette réparation tardive lui faisait
sentir plus vivement l'injustice récente.--Le coup a été dur pour lui,
on ne s'est pas soucié de savoir s'il aurait du pain; les puissants
agissent sans réfléchir assez.
Elle se tut:
--Conseillez-moi?
--Tout dépend d'André. Son orgueil et son coeur ont souffert, veut-il
continuer à ne demander de ressources qu'à lui-même, qu'à son énergie,
je ne pourrais l'en blâmer, d'autre part, c'est chanceux. Préfère-t-il
rentrer dans la maison d'où il est sorti, c'est humiliant peut-être,
mais il gagnera moins péniblement sa vie, il aura moins d'imprévu.
--Mais, dit Toinette, si un autre ministre?...
--Je ne le crois pas, ces mesures radicales épouvantent les nouveaux
venus. Le nôtre est une exception, heureusement. André peut rentrer sans
crainte... Ah! je sais bien,--fit-il avec une pause, que l'avenir
politique est incertain, mais quoi...--Et brusquement:--Je me sauve!
--Attendez André.
--Peut-être vaut-il mieux que vous lui expliquiez
vous-même!...--Toinette comprit la délicatesse de leur ami.
--Si j'osais vous donner un conseil, dit-il, n'influencez pas trop votre
mari, qu'il prenne librement son parti et surtout qu'il ne songe qu'à
lui, qu'à vous...--Et honteux d'en avoir dit tant Crescent se sauva,
laissant sur la table l'arrêté ministériel.
Toinette le relut, le palpa.
C'était une belle feuille double, frappée d'un timbre incrustant le
papier; une belle écriture de scribe la paraphait, indifférente.
«On ne doute de rien, pensait-elle. Si André refusait pourtant!»
Quand il rentra, elle dit:
--Quelqu'un est venu te voir. Devine?
--Ah! Qui donc?
--Devine?... Crescent!
--Qu'est-ce qu'il voulait?
--Te montrer quelque chose.
Et Toinette, en hésitant, présenta le papier, qu'André lut
attentivement, plia et mit dans sa poche. Il parut honteux et sifflota
pour dissimuler ses impressions.
Il était las de ses leçons et crotté de boue. Son visage trahissait la
fatigue et l'écoeurement; Toinette n'osa l'interroger. D'ailleurs le
dîner l'occupa. André, ayant changé de vêtements, jouait dans le cabinet
de travail, avec la petite Marthe. L'enfant, qu'on n'avait jamais
emprisonnée dans un maillot, avait, dans la liberté de la layette
anglaise, développé ses petits membres remuants. De jolis rires lui
partaient des lèvres, tandis que devant le feu, son père, agenouillé, la
chatouillait.
Toinette ouvrit la porte et regarda son enfant et son mari; se demandant
quelles pensées il roulait dans sa tête, elle attendit qu'il levât les
yeux.
Il enleva Marthe et l'installa dans sa chaise. Le dîner fut silencieux.
Toinette comprit qu'il ne fallait pas forcer André à peser tout haut ses
doutes et ses résolutions. Il souffrait; elle le voyait à de soudains
assombrissements passant sur sa figure. Pourtant, sans savoir ce qu'il
ferait, elle espérait un avenir meilleur.
Le sommeil d'André fut agité; au matin il s'habilla, se brossa
soigneusement, et demanda que le déjeuner fût avancé.
--Où vas-tu donc?--fit Toinette avec vivacité.
--Au bureau,--répondit-il.
Cette placidité apparente émut et déconcerta la jeune femme. Il y avait
beaucoup de résignation dans ce ton simple. André apprenait quelque
chose aux épreuves de la vie.
Il rentra par la grande porte et, froidement, alla saluer ses chefs,
serra la main de Malurus, suspendit son chapeau, épousseta son pupitre
et demanda de la besogne.
Malurus ne put se décider tout de suite à lui en donner. Il le regardait
avec étonnement et malaise comme s'il n'eût jamais cru le revoir. Alors
aussi André fut frappé de la mauvaise mine du commis: il s'était voûté,
cassé, son oeil se brouillait davantage, ses vêtements noirs étaient
aussi plus piteux, comme si, frappé par le désarroi soudain de
l'Administration, il avait crû sa dernière heure arrivée. Sa toux sonna
plus fêlée encore.
--Heuh! heuh! monsieur de Mercy, de la besogne? Grâce à Dieu, il n'en
manque pas, j'ai été très accablé, monsieur, pendant votre absence. Et
son regard semblait lancer un reproche, comme si André se fût prélassé
en congé.--Voici donc du travail!
On eût cru qu'il allait soulever une montagne de paperasses, mais il
apporta quelques expéditions.
«Allons, pensait André, rien n'a changé.»
Et il se remit à son insipide besogne, heureux de pouvoir restituer à
Crescent les leçons si généreusement prêtées.
* * * * *
La vie reprit, monotone, réglée. Du moins André ne s'excédait plus de
fatigue; il conserva ses travaux de librairie, c'était un surplus pour
le ménage. Puis au bout de trois mois, comme compensation minime et que
cependant l'on fit sonner bien haut, on lui accorda une augmentation de
trois cents francs.
Ils continuèrent à se passer de bonne. Une vieille femme de ménage
seulement venait pendant deux heures le matin.
Si pauvres qu'ils fussent, Toinette voulut fêter le troisième
anniversaire de leur mariage. Ce fut un dîner d'amis. Le lendemain, ils
en regrettèrent la dépense. Dans les fausses pauvretés, les plaisirs du
coeur ne sont jamais francs, la question d'argent les diminue, les salit.
Ils ne parlèrent bientôt plus du ministère; c'était la sécurité, faute
de mieux ils s'y résignaient.
André n'avait même plus ses anciennes mélancolies devant le mur,
l'horizon fermé. Au bout de six mois, complètement remis à la tâche
journalière, il avait pris ses aises; son travail fini, il lisait des
livres d'histoires ou de philosophie, tâchait de s'instruire, de
s'intéresser à autre chose qu'à lui-même et qu'à sa vie manquée.
Il eût voulu faire le moins attention possible aux misères quotidiennes,
élargir son esprit et hausser son âme au delà des questions terre à
terre. Il demanda aux livres de pensée de l'affranchir de ses tristes
préoccupations. Par la force de la volonté, il y arriva presque, se
développa, se mûrit. Il s'assimila beaucoup de choses, sans se faire des
idées personnelles et originales.
Quand il ne lisait pas, il jouait avec sa fille. La voyant peu à peu,
gracieuse, balbutier des mots, il pensait au temps où elle serait jeune
fille, à la nécessité de la marier. Et cette époque lointaine parfois
lui semblait proche; il avait une peur comique de la rapidité de la vie.
Envisagée ainsi, sa position lui coûta moins; il se résigna aux tristes
heures du bureau; son voisin de chaîne n'était pas gênant.
Hors les minutes où il remuait de vieux cartons, Malurus restait des
heures assis devant son pupitre, immobile, le nez sur le papier, la
plume au bout du dernier mot écrit. Dans ces mutismes, parfois l'appel
d'un timbre électrique le faisait tressaillir. C'étaient des sursauts
profonds, maladifs, un réveil effaré de la conscience perdue; et pendant
un instant, ses lèvres battaient l'une contre l'autre, peureusement.
À quoi pensait-il dans ces moments de stupeur? Le long passé d'une
pauvreté prudhommesque et navrante s'affichait dans ses tristes loques,
et sa laideur falote d'homme sans âge.
Un après-midi, André à demi retourné vers Malurus, se faisait toutes ces
questions. Avoir dit de l'employé: «Bah! un fou!» ou bien: «Un crétin!»
n'était pas expliquer grand'chose. Il devait y avoir eu sous ce crâne
déprimé des douleurs muettes, l'angoisse d'une vie ratée, des tendresses
peut-être stériles, la honte de se sentir chaque jour ratatiner le corps
et l'âme.
Et André se disait: «À quoi et à qui peut donc servir une existence
pareille?».
À ce moment le timbre du chef de bureau eut un appel sec et pressant.
André s'attendit à voir frissonner Malurus qui ne bougea point.
La sonnette électrique vibrait impérieusement.
--Malurus, on sonne!
Le vieux restait immobile, André cria:
--Malurus!
Pas de réponse.
--Est-ce qu'il dort? ce serait la première fois.
Et s'approchant du commis qui s'appuyait sur le coude, il le toucha.
Le bras s'abattit roide, la tête choqua la table, avec un bruit sourd.
André devint pâle, crut à un évanouissement, releva Malurus par les
épaules, mais le corps se renversa, les bras pendirent, la tête se
rabattit en arrière, montrant un cou saillant, une bouche grande
ouverte, des narines noires et, dans la lividité du visage,
l'épouvantable regard mort des prunelles.
André cria, appela au secours.
On enterra Malurus le surlendemain. Aucun membre de la famille ne parut,
malgré le fait divers des journaux. On ne trouva rien dans ses papiers.
La pièce où habitait André lui sembla insupportable; qu'on lui mit un
compagnon, cela lui paraissait également pénible.
Par bonheur, il obtint d'être placé seul, dans un sombre petit réduit,
donnant sur une cour étroite et vitrée. Le relent des cabinets voisins
rendait l'endroit plus malsain encore.
Du moins André y était seul. Et il ne voyait plus le grand mur.
Après six ans d'Administration, ce lui fut une grande joie. Il ne
présageait pas que cette solitude lui deviendrait, plus tard, un
supplice.
On ne le dérangeait guère. Il avait à l'ancienneté acquis le droit
d'être tranquille. Il était exact aux heures et au travail. On l'oublia.
L'hiver, il avait trop chaud, étouffait, se préservait mal du feu par un
grand paravent verdâtre; l'été, il suffoquait. Par la porte et la
fenêtre passait l'odeur des plombs. Son bureau, sa chaise tenaient
presque toute la place. Sur la cheminée, il y avait une cuvette, dans la
cuvette une carafe. Des cartons vides occupaient les murs. Dans un des
cartons moisissait un vieux pot de confitures. C'est tout ce que trouva
André, dans l'inventaire qu'il fit de son nouveau bureau.
Il tâcha de s'y accommoder comme un homme qui sait qu'il doit vivre là
des années.