I
Une fois par mois, les de Mercy allaient à Chartrettes voir le petit
Jacques. D'un de ces voyages, André garda un pénétrant souvenir, plein
de douceur et de mélancolie.
Le printemps était revenu.
Descendu à la gare, seul, le matin, André suivait la grand'route
ensoleillée. Il avait plu pendant la nuit, et la terre exhalait un arôme
étrange. Les arbres, sous la feuillée neuve, d'un vert pâle, dressaient
leurs troncs noirs. Les feuilles, menues comme celles du cresson,
découpaient, palpitantes sur l'azur clair, leur délicieuse verdure d'or.
Et ce feuillage enfant avait l'humidité d'une couleur fraîche, prête à
rester aux doigts.
Dans les fossés, l'eau bruissait, rapide et sourde. Arrivé au pont,
André s'arrêta, regardant la Seine paisible couler, sous un flot de
soleil. À un endroit transparent, le fond d'herbes et de sable
apparaissait; des poissons fendaient cette zone, lumineux, puis se
fondaient dans l'eau sombre. Un vent frais la ridait, la brisait en
écailles qui miroitaient. Un peu de vapeur bleue, presque invisible,
s'évaporait sur la cime des bois, et à la mélancolie d'une heure sonnée,
égrenée par un cadran d'église, répondait, très faible, un écho de
sonnailles, agitées par des bêtes que l'on ne voyait pas.
André remonta la Seine en côtoyant la berge haute. De grandes herbes
embarrassaient ses pieds; un oiseau s'envolait, ou un poisson, jailli de
l'eau, étincelait dans un éclair. Les champs, pleins de rosée,
s'étendaient à perte de vue, bruns ou verts. La terre était pleine de
promesses; des carrés de blé, à tige courte, montaient.
Le coeur d'André se dilata. Il se grisait d'air et de lumière. Par un
égoïsme involontaire, il se réjouissait d'être seul. Il oubliait bien
des soucis, des petites douleurs, un terre à terre mesquin et trivial.
Il ne pensait à rien, sentait l'odeur des herbes, respirait à pleins
poumons.
Bientôt les maisons sur la hauteur parurent, plus blanches, plus
grandes. Il retomba sur la route, gravit un raidillon, se trouva à
l'entrée du village et s'arrêta à une petite maison de peu d'apparence.
Un voile de dentelle sur la tête, une femme en vieille robe de chambre,
courbée sur les fleurs d'un étroit jardin, arrachait, avec un sarcloir,
les mauvaises herbes. André reconnut sa mère.
Il voyait ses cheveux gris, une partie de sa figure blême. Elle semblait
si calme, si résignée, qu'il se sentit honteux et triste. Comme elle
avait vieilli! Il n'osait bouger. Et pourtant elle allait le voir, elle
aurait une grosse émotion et cette surprise lui ferait mal. Tout à coup
des suggestions folles lui traversèrent l'esprit; pour la première fois
des idées de mort lui vinrent, dans le gai matin. Elle mourrait, la
pauvre femme, un jour il la verrait mourir! Une angoisse indicible lui
tordit le coeur; il poussa un cri:
--Maman!
Elle se retourna, comme si on l'eût frappée:
--Toi!...--Et elle courut à lui, bouleversée de joie, de surprise.--Tu
vas bien? Et Marthe? Et... ta femme? Mais entre donc, mon pauvre ami!
Dans la cuisine, la vieille bonne sourit à André.
--Mon Dieu! y aura-t-il de quoi déjeuner? dit Mme de Mercy.
--Eh oui! eh oui!--bougonna Odile enchantée.
La fenêtre de la chambre, au premier, regardait les champs, par delà la
rivière, les bois. André fut frappé, plus qu'à l'ordinaire, de la nudité
de la pièce. Un paravent peint masquait le foyer; sur la cheminée
reposaient deux grosses coquilles de mer; une vieille pendule, sous
verre, dormait, arrêtée. Un petit lit très simple occupait un des côtés
de la pièce, un fauteuil était près d'une table portant une écritoire et
quelques livres familiers. Le papier de tenture, à fleurs bleues, se
déchirait par places, sur le plâtre du mur.
Le parquet de bois blanc était propre, mais de tous les meubles paysans
et de l'armoire s'exhalait une odeur un peu sure. André rechercha des
objets délicats dont sa mère se servait à Paris; elle les y avait
laissés. C'était une privation pour elle, mais son mobilier si ancien,
si ruiné, serait plus en sûreté au Garde-meuble, que heurté en des
déménagements provisoires.
Ce déjeuner fut intime et cordial, parce que André et sa mère évitèrent
de parler de choses qui les attristaient toujours; Mme de Mercy était
heureuse; il lui semblait qu'André lui revenait, était garçon, lui
appartenait. Mais aussitôt on parlait du petit Jacques, et reprise du
bonheur d'être grand'mère, elle s'écriait:
--Tu vas le voir, on l'apportera après le déjeuner, il est si gentil, si
tu savais, il rit, m'appelle «gand'mèe», crois tu? à son âge?...
Et André souriait, ravi de parler de son fils. Un fils! Ce mot résonnait
à son oreille plus grave que le mot de fille; son fils, qui réaliserait
les ambitions paternelles, qui... Pauvre être encore, petite chair
débile!
--Et il est fort! colère! il faut faire tout ce qu'il veut!
Le père souriait, fier que son fils eût déjà une volonté.
--Allons le voir!--dit-elle impatiente, et lisant le même désir dans les
yeux d'André.
Dans la rue une douce paix régnait. Des chiens dormaient au soleil. Les
portes de bois étaient closes, le village semblait désert. Quelquefois
un rideau se soulevait; on distinguait un visage indécis, deux yeux
curieux. Sur un banc, à l'ombre, un vieux tout cassé, regardait sans
voir le clocher de l'église, marquant une heure.
Mme de Mercy poussa une porte à claire-voie, entra dans une cour. Près
d'un tas de fumier, des canards barbotaient dans une mare noire, des
poules picoraient, des poussins se pressaient autour d'elles et deux
coqs, la tête en l'air, se promenaient, provocateurs. L'un d'eux avait
le cou et le corps à demi plumés par son rival. Dans l'encadrement d'une
porte, une vieille femme parut, mettant une main sur ses yeux.
C'était la mère de la nourrice; on la salua. Placide, elle les
introduisit dans une salle basse, carrelée; une grande horloge à poids
et à balancier faisait entendre de lents et gros tic-tac. Le grand-père,
un vieil homme déjeté comme un cep de vigne, se leva, souriant dans sa
barbe frisée, couleur de mousse roussie.
La nourrice arriva, tenant l'enfant. Il venait de s'éveiller, il riait.
André, doucement, délicatement le prit, sans que Jacques pleurât. Les
paysans s'extasièrent sur la ressemblance. Était-ce vrai? Il chercha sur
la figure, dans les yeux troubles, quelque chose de lui-même. Et ce
qu'il éprouvait était amer et doux.
On leur proposa de passer au jardin. Des rosiers y poussaient pêle-mêle
avec les choux et toutes sortes de légumes. Les roses n'avaient pas
encore fleuri. Mais les pêchers et les abricotiers étaient en fleur,
roses et blancs. Au vent frais qui les secouait, les pétales, comme une
neige parfumée, tombaient sur André et l'enfant. Mme de Mercy se
taisait. La nourrice récoltait sur la haie des pièces de lessive qui
avaient séché; au bout d'une heure, Jacques ayant pleuré, elle lui donna
à téter.
L'enfant avait un mouvement de cou joyeux, on sentait le lait descendre
en lui, gonfler sa petite poitrine.
--Il boit bien!--dit Mme de Mercy avec admiration.
--Oh! il boit!--reprit la nourrice avec énergie, comme si on eût pu en
douter.
-Il boit!--faisait André en hochant la tête d'un air béat.
Le temps passa trop vite. André embrassa l'enfant et prit congé. Les
vieux parents firent un mouvement.
--Va devant!--dit Mme de Mercy.
Il l'attendit dehors, un instant.
--Eh bien?
--Rien! rien!--dit-elle. Mais pendant le trajet elle parla peu; elle
pensait aux exigences des paysans qui, n'osant grossir le prix convenu,
réclamaient des compléments en nature.
De nouveau, ils se retrouvèrent dans la petite chambre de Mme de Mercy;
l'heure de partir était venue.
Déjà!
Le ciel était aussi bleu, le soleil aussi beau, et André se sentait
triste, profondément triste.
Une angoisse poignante le suffoquait maintenant, dans ce dépaysement de
la campagne, de la maison pauvre, des meubles laids. La grandeur, la
simplicité du sacrifice de Mme de Mercy, lui apparurent entières. Et du
passé se levaient tous les dévoûments, tous les héroïsmes maternels; ils
pesaient sur lui, l'accablaient. Il sentit que sa mère morte, il ne
serait jamais quitte envers elle, ne lui aurait jamais rendu le quart de
ce qu'elle avait fait pour lui.
Il craignit qu'elle ne le devinât; aussi se détournait-il vers la
fenêtre. Il pensa:
«Non, je ne m'acquitterai pas envers elle, mais envers mes enfants. Le
dévoûment ne se paye pas à qui en fait preuve, mais à ceux qui en ont
besoin à leur tour. La loi du devoir se transmet de père en fils, et
c'est ainsi que je paierai ma dette.»
Alors il se sentit plus calme et son chagrin n'eût plus rien d'amer. Sa
mère n'était-elle pas résignée? Lui de même devait l'être, et les
enfants, en grandissant, bénéficieraient de leur mutuel amour.
--Adieu, mère, il est temps.
--Je vais t'accompagner un peu.
Ils descendirent, suivant la grand'route. Des nuages blancs moutonnaient
dans le ciel. Bien qu'ils marchassent lentement, on arriva au tournant,
et Mme de Mercy fatiguée s'arrêta.
Ils se dirent adieu.
Longtemps, en se retournant, André l'aperçut, immobile dans la
poussière, et qui lui faisait signe de la main. Quand il franchit le
pont, il ne la vit plus. Alors, il hâta le pas, sans regarder autour de
lui.