XI

André, le lendemain, se mit en quête d'une place. De huit jours il ne

trouva rien. Un homme intelligent pouvait donc mourir sur le pavé de

Paris, sans avoir su gagner un morceau de pain!

Toinette d'elle-même dit:--La nourrice coûte trop cher, Marthe va bien,

sevrons-la.

Cela fut fait, malgré les gémissements de l'énorme femme, à qui la

colère faillit donner un transport au cerveau. Bien que, par Mme Rollin,

une autre place lui fût trouvée dans la journée, elle ne décoléra pas,

et partit en jetant des injures, entre les portes qui claquaient.

Toinette passa les nuits, se réveillant toutes les heures, épiant le

souffle de l'enfant, pour lui présenter, à son premier cri, du lait

tiède. Le sevrage réussit. La petite fille s'accoutuma; aussitôt les

dents commencèrent à la faire souffrir. Après un souci, l'autre.

Quinze jours après:--À quoi sert Élisa, disait Toinette, ne pouvons-nous

faire le ménage nous-mêmes?--Ainsi fut fait.

Le soir, un peu tard, on sonna à la porte; fatigués, ils faillirent ne

pas ouvrir.

Crescent parut, disant à André, sans préambule et d'un air gêné:

--Voulez-vous me rendre un service?

--Certes! fit l'autre étonné.

--Je suis souffrant, accablé par mes leçons,--Crescent en donnait

beaucoup,--je n'ose les perdre et cependant je ne puis les mener toutes

de front.

Il s'arrêta, visiblement déconcerté.

--J'ai pensé,... ne voudriez-vous pas m'aider... en vous chargeant d'une

partie, moi de l'autre? ce serait un véritable service que...

--Je ne suis pas dupe,--dit André en se levant, et il serra la main de

Crescent:

--J'accepte, et merci!

Il s'étonna de ne ressentir nulle honte, comme si entre braves gens, la

reconnaissance était légère, agréable.

Par un camarade, André obtint aussi quelques travaux de librairie, une

soixantaine de francs par mois.

Déjà Mme de Mercy avait apporté sa part de dévouement, et pris une

résolution grave pour elle, qui n'aimait que Paris. Elle donna congé de

son appartement, quoi que son fils lui pût dire, et fut s'installer en

Seine-et-Marne, à la campagne, dans une petite maison de paysans.

--Vois-tu, disait-elle, là je dépenserai moins, car je suis à bout de

ressources. Quand l'enfant naîtra, vous me le confierez, je le mettrai

en nourrice au village, je le verrai plusieurs fois par jour, et vous

n'aurez pas à vous en occuper.

--Mais, mère, vous ne pensez pas rester toute votre vie là?

--Mon enfant, quand vous n'aurez plus besoin de moi, je pense qu'avec

mes faibles revenus, je prendrai pension dans un couvent; ce sera mon

dernier morceau de pain, et je sais que vous ne me l'enlèverez pas.

Ce n'était pas un reproche; et que sa mère sauvegardât un jour la

dignité de ses dernières années, André l'entendait bien ainsi; toutefois

il souffrit, se reconnaissant la cause, bien qu'involontaire, de ces

privations.

Donc il avait eu tort de se marier? Les gens pauvres ne se marient

point! Que ne s'était-il éteint, dans une pauvreté fière, ne léguant à

personne le poids de son nom?

Ces pensées l'eussent assombri; l'activité forcée à laquelle il était

condamné le sauva; certes, à cette heure douloureuse, chacun fit son

devoir, mais fébrilement, comme lorsqu'on traverse une période de

transition: si cela avait duré, tous le sentaient, la persévérance eût

été impossible.

Toinette se levait à six heures du matin. Aidée, d'André, elle faisait

la chambre, habillait l'enfant, sortait faire son marché, servait le

déjeuner, passait sa journée à coudre ou à frotter les meubles,

entretenait, par orgueil provincial, une propreté exagérée, puis on

dînait, et André et elle, sitôt Marthe couchée, lavaient la vaisselle.

Ils avaient beau s'aimer, l'amour fut parti au bout de quelques mois.

Quoique leur orgueil les raidît, ils ressentaient une humiliation, se

sentaient déchus, devant leur passé commun de douceur relative, leur

passé de maîtres. À présent, ils étaient domestiques.

Cette humiliation sourde, André l'éprouvait aussi en courant Paris pour

donner des leçons; il se trouvait cuistre, s'amoindrissait, à ce métier,

car il n'avait pas la bonne humeur philosophique de Crescent. Pourtant,

à la pensée que ces leçons, Crescent les avait prélevées sur les

siennes, André oubliait sa peine, ému de reconnaissance. Le soir, il

corrigeait des épreuves d'imprimerie ou rédigeait des compilations.

Les silences qui duraient alors entre sa femme et lui, avaient quelque

chose d'orgueilleux et d'amer. Ils se taisaient, contre l'injustice du

sort. À la dérobée, ils se considéraient. Lui, souffrait de voir les

mains de Toinette rougir: elle, plaignait les yeux cernés, la fatigue de

son mari.

Mme Crescent avait dit des prières pour eux, planté deux cierges à

Sainte-Antoinette et à Saint-André. Car elle était d'une piété naïve,

trouvait des joies d'enfant aux petites pratiques du culte, et ne

pouvait s'expliquer la froideur religieuse de la jeune femme.

Toinette en effet, pratiquant comme jeune fille, avait, au courant de

son mariage, délaissé peu à peu ses habitudes pieuses. Elle avait fait,

d'elle-même, à son mari, le sacrifice de la confession; peut-être

avait-elle des pudeurs délicates, elle aussi, ou le souvenir pénible

d'un prêtre indiscret. Elle suivit d'abord la messe, peut-être, pour se

prouver qu'elle était ferme dans sa foi. André, avec son respect des

croyances, la laissait libre, et quelquefois l'accompagnait.

Peu à peu les besoins du ménage absorbant Toinette, elle manquait la

messe. Quand elle sortait au bras de son mari, devant le portail d'une

église il lui disait:

--Veux-tu entrer?

Elle acceptait, et tandis qu'il regardait les grands vitraux, vite

agenouillée sur un prie-Dieu, devant quelque petite chapelle illuminée,

elle récitait une prière, et l'on sortait.

Mais il ne voyait point dans ses yeux cette flamme dont il avait vu,

autrefois, le visage de sa mère ou de sa soeur s'éclairer.

Toinette, dont la foi était toute de superstition, de pratiques, et sans

racines, entra moins dans les églises, cessa d'y aller.

Cette crise qu'ils traversaient, la ramènerait-elle à la religion des

femmes: simulacres dévots, petites prières, bonnes résolutions, qu'on

oublie par légèreté, une fois dehors?--Il n'en fut rien.

Il s'en étonna, sans s'en réjouir; sur quoi s'appuierait Toinette?

Pourrait-elle, sans idées fortes et profondes, marcher cependant droit?

Il y repensait souvent, s'étonnait de l'incurie d'âme, de l'indifférence

de la jeune femme sur ces questions éternelles qui règlent et

déterminent notre vie.

Mme de Mercy s'était décidée pour Chartrettes, un joli village, sur un

coteau, dominant la Seine et la plaine de Bois-le-Roi. Elle ne serait

pas trop loin de Paris.

La solitude lui semblait cruelle à son âge, mais elle, qui n'eût su

modifier les petits défauts de son caractère, était capable des plus

grands sacrifices. Aussi bien les chagrins ne lui avaient pas manqué.

L'abbé Lurel était parti. Sa vieille amie Mme d'Ayral, perdue au fond

d'un château de Bretagne, y vivait, paralysée, attendant sa fin.

Ses chères affections se détachaient d'elle.

La meilleure, André, ne lui appartenait plus. Il était à une autre, et

cette autre, hélas! n'aimait point la mère de son mari.

Mme de Mercy avait éprouvé un grand trouble en embrassant Marthe pour la

première fois. Un moment, elle avait espéré rattacher sa vie déracinée à

la frêle existence de l'enfant. Elle eût voulu que celle-ci grandît vite

et l'aimât. Elle cherchait sur le petit visage la ressemblance d'André,

sa ressemblance à elle-même. Mais comment assouvir sa soif de tendresse?

le bébé était encore dans les limbes, de pâles sourires erraient sur son

petit visage, ses mains s'agitaient à vide, dans une vie inconsciente et

heureuse. Alors elle s'attendrissait:

«Pauvre petite, que de peines elle aura; sans fortune, trouvera-t-elle

un mari? sera-t-elle heureuse?»

Quand Marthe eut six mois, et qu'elle commença à rire et à reconnaître

les figures, c'eût été pour Mme de Mercy une joie douce de la prendre,

de la faire sauter, de la couvrir de baisers; mais Toinette

l'abandonnait rarement à sa grand'mère; d'un air méfiant elle regardait

celle-ci porter l'enfant, et s'il pleurait, elle le reprenait vite,

accusant tout bas la vieille femme de maladresse, injuste elle-même,

cruelle, sans s'en douter. Et sous les yeux ternes de sa belle-mère,

Toinette secouait alors follement sa fille, la roulait par terre,

relevait en l'air, avec des cris de tendresse, l'exaltation d'un amour

égoïste, tandis que Mme de Mercy, le coeur gros, souffrait d'être si peu

comprise.

Aussi était-elle bien changée, pâlie. Les craintes de l'avenir, le

chagrin de voir le ménage de son fils si pauvre, l'avaient rapidement

vieillie et comme usée. Malgré son effroi devant les lourdes dépenses

d'un accouchement, elle attendait que l'enfant, un garçon,

espérait-elle, fût né.

Un garçon! Il saurait agir, se débrouiller plus tard, servirait d'aide

et de protection à sa soeur. Et d'abord ce petit serait à sa grand'mère,

à elle seule, au moins pendant une année. Elle l'aurait sous la main,

dans le village, elle lui tricoterait des bas et des guimpes, elle seule

aurait ses sourires, ses pleurs, elle le consolerait, le ferait rire.

Le neuvième mois étant venu, les couches de Toinette furent heureuses.

André n'avait eu que le temps de courir chercher et de ramener la jeune

sage-femme. Elle et lui préparèrent le lit; à peine était-on prêt à le

recevoir que l'enfant naquit. Mme Rollin, selon son habitude,

dissimulant le sexe, ces retards alarmèrent l'accouchée, André et

surtout la grand-mère. Ils eurent un pressentiment.

«C'est une fille», pensaient-ils, et l'idée d'en élever une seconde les

effrayait.

Mais la sage-femme dit:

--C'est un garçon!

Alors un beau sourire fier éclaira le visage de Toinette, André se

frotta nerveusement les doigts, Mme de Mercy soupira, et ses traits

s'animèrent d'une tardive espérance.

Jacques-Jean de Mercy, héritier du nom, s'agitait, démesurément petit,

dans des langes trop larges, et criait avec une vivacité colère. La

petite Marthe réveillée dans son berceau se mit à pleurer aussi. La vue

de son frère l'indigna. Elle se refusa à l'embrasser, et elle se

reculait avec peur aux bras de son père. On la recoucha. Le nouveau-né

s'endormit aux bras de sa grand'mère. Et le calme et le repos

descendirent encore une fois dans la famille augmentée. Le surlendemain,

arrivèrent la nourrice de la campagne, et pour garde une soeur novice.

Toutes deux, prenant possession de leurs fonctions se tenaient au pied

du lit de Toinette, la dévisageant.

La nourrice grande, jeune, belle, avait des joues rouges et d'admirables

seins. Mme de Mercy, à qui les propriétaires de sa petite maison et le

curé de Chartrettes l'avaient fait trouver, en était toute fière.

La novice était pâle, chétive, avec la poitrine rentrée, l'oeil pâle et

le regard indéfinissable des phtisiques.

--Ma soeur, voulez-vous donner l'enfant à la nourrice, que je le voie

téter?--demanda la jeune femme.

La novice, rigide dans sa robe noire, prit gauchement l'enfant, et le

tendit à la nourrice, dont apparut la gorge blanche et le sein au

mamelon pointu. Et les deux femmes se regardèrent. La nourrice souriait

avec un orgueil naïf, pleine de vie. La soeur semblait ravaler le dégoût,

l'horreur physique que lui inspirait la vie grouillante de l'enfant, et

la mamelle gonflée de la femme.

Deux jours après, la nourrice et Mme de Mercy partirent; ce fut un

déchirement, mais on devait se revoir.

Dans le cabinet de travail:

--Tiens, André, dit sa mère, voici pour Mme Rollin, voici pour le

pharmacien, et rien pour toi, mon pauvre garçon. Courage!--Et elle

disparut. André referma la porte. La vie lui semblait étrange.

Par sa faute, sa mère, réduite à des rentes dérisoires, allait végéter

dans un trou de campagne; un nouvel enfant venait ajouter aux soucis

d'hier des dépenses et des chagrins.

Cependant l'orgueil d'avoir un fils lui releva la tête: Jacques serait

grand, puissant et riche. Il relèverait le nom, ferait des coups

d'éclat.

Voeux ridicules! André, ex-copiste, scribe dans un bureau, baissa le

front: que léguerait-il à son fils, en vérité?

À cet instant, par une fenêtre mal fermée, s'engouffra une bouffée

d'air, et André eut une aspiration suprême, violente comme l'effort d'un

prisonnier pour desceller les barreaux de sa prison.

«Ah! s'en aller, murmura-t-il, en tendant les bras dans un geste de

fatigue écoeurée, chercher une vie nouvelle, être paysan, plutôt qu'un

monsieur ridicule comme moi, habillé d'une redingote râpée, et méprisé

par son concierge!...»

Et sans qu'il sût d'où lui venait cette association d'idées, il pensa à

Damours qui était en Algérie et à la terre que Mme de Mercy y possédait.

Mais avant d'avoir suivi le fil de son rêve, André s'arrêta: «Il ferait

un triste fermier, vraiment!»

--Mais il y a un courant d'air ici!--cria une voix, et la soeur parut,

fermant la fenêtre.

André frissonna avec malaise et crut sentir retomber sur lui le

couvercle de sa vie fermée.

Bien différente, la soeur novice, de la gaillarde soeur Ursule, qui avait

régenté toute la maison, soeur Louise, asservie à la règle, faisait son

service strictement, mais elle ne parlait ni ne mangeait, et se mouvait

sans gaîté. Quand le médecin était là, incapable de lui faire un

rapport, elle baissait les yeux, répondant par monosyllabes.

Les regards la gênaient. Elle n'avait point de sympathie pour la petite

Marthe, devenue cependant gentille. Plus que la règle religieuse,

quelque chose d'invisible la séparait de la vie et des vivants; et

c'était le mal qui ne pardonne point, dont elle se mourait.

Quand elle égrenait son chapelet et que les prières couraient sans bruit

sur ses lèvres, André, glacé par ce détachement froid, impassible, des

êtres et des choses, devinait lointaine, ailleurs, la pensée de la soeur;

ses yeux semblaient dire: «Que m'importe tout cela? puisque je vais

mourir.»

Il eut un soulagement quand elle partit. Elle aussi parut allégée. Elle

souffrait dans les intérieurs bourgeois, elle soignait de préférence les

misères populaires dans des chambres froides et infectes.

Quelques mois après, la supérieure, qui pendant son séjour venait

l'inspecter, apprit à Toinette, rencontrée dans la rue, la mort de soeur

Louise.

Une femme de ménage provisoire, engagée pour le temps des relevailles,

fut congédiée. Alors Toinette et son mari reprirent leur vie impossible.

Elle leur parut beaucoup plus lourde. L'idée qu'ils faisaient leur

devoir les consolait bien un peu mais l'avenir restait effrayant, sans

sécurité, sans issue. André, bachelier, ne pouvait aller bien loin en

donnant des leçons; et ses travaux de librairie, peu payés, étaient

aléatoires.

Jours d'épreuve: Moeurs bourgeoises · 第 22 / 34 题