Sa grande préoccupation était pour le mois de janvier. Serait-il
augmenté au ministère? Dans les bureaux, chacun pensait à cela et
discutait les chances, les droits, avec une mélancolie inquiète. Le
manque de fonds au budget retardait, depuis longtemps déjà, l'avancement
réglementaire, situation fausse, à laquelle les ministres, à tour de
rôle, ne remédiaient point, et dont les employés, anxieux, souffraient
sans se plaindre.
«Et comment se fussent-ils plaints?--pensait André,--quiconque eût
murmuré se fût vu révoqué le lendemain: célibataires pauvres, pères de
famille prolifiques, les employés ne pouvaient pas même se mettre en
grève, comme les ouvriers. Et cependant il fallait vivre; était-ce
possible avec des traitements dérisoires, sur lesquels on retenait
encore quelque menue monnaie pour la retraite?»
C'étaient thèmes à longues causeries, dans le petit bureau de Crescent.
--Convenez-en,--disait André,--la position des employés est fausse et
injuste.
--Injuste, non; pourquoi prennent-ils ce métier?
--Soit, mais enfin, ils l'ont, ils le font!
--Vous savez ce qu'on répond; leur travail est maigre et le temps qu'ils
dépensent minime.
--Ah! voilà ce que j'attendais, dit André; les employés sont des
paresseux, ils sont assez payés pour ce qu'ils font; je vous dirai comme
dans Molière: «Et pour ne rien faire, monsieur, est-ce qu'il ne faut pas
manger?» D'abord je vous ferai observer que dans certains bureaux, le
mien, par exemple, la besogne n'a jamais manqué. Ensuite, croyez-vous
que les employés, tous sans exception, n'aimeraient pas mieux double
besogne et double salaire? N'est-il pas indécent de recevoir cent
soixante-deux francs par mois, quand on a une femme et des enfants à
nourrir?
--Ne vous mariez pas.
--Tant pis pour les pauvres, n'est-ce pas? Eh bien! non, c'est bête, je
le dis. Un employé jeune, intelligent, bachelier ou licencié, à quoi
l'emploie-t-on? À compulser des registres comme vous, ou à copier des
paperasses comme moi! ce qu'un garçon de bureau pourrait faire!
--Peut-être avez-vous raison de penser cela, mon ami, mais vous avez
tort de le dire, les murs ont des oreilles.
--Mais enfin,--dit André en baissant la voix,--est-ce juste, est-ce
moral? Le règlement veut que je sois augmenté tous les trois ans; si je
ne le suis pas en janvier, comme j'ai cinq ans de service, c'est deux
ans qu'on me vole; si je suis augmenté, c'est deux ans de perdus. Sortez
de là!
Crescent se mit à rire, ses contradictions n'étaient pas sérieuses, mais
il était devenu sceptique:
--Il y a dix ans, je parlais comme vous. Aujourd'hui je suis résigné. Si
pénible que soit votre situation, estimez-vous encore heureux qu'il ne
vous arrive rien de pire. C'est ma devise, vous savez!
André pensif, regagna son bureau. Et pendant toute la semaine, il se
dit:
«Serai-je ou non augmenté! Ce souci est grotesque? Non: vingt-cinq
francs de plus par mois sont une somme énorme dans un petit ménage.»
Puis il haussait les épaules, trouvant la vie trop mesquine.
Janvier arrivé, André n'eut pas d'avancement. Peu d'autres en eurent,
mais cela lui semblait plus amer à lui, qui avait de lourdes charges.
Crescent non plus n'eut rien. Peut-être malgré ses objections d'une
bonhomie sceptique, s'était-il attendu à une augmentation méritée; car
ce jour-là, il semblait, assis dans un fauteuil, plus fatigué, malgré
son bon sourire, avec sa respiration courte, annonçant l'asthme.
Plusieurs mois passèrent.
Un dimanche les Damours déjeunaient chez les de Mercy.
Le père et la fille étaient arrivés en noir, contrastant tellement entre
eux, qu'on ne leur trouvait aucun air de famille. D'abord régnait un
silence pénible, tandis que Toinette empressée aidait Germaine à ôter
son chapeau. Damours se dégantait lentement, avec pesanteur, comme s'il
faisait un effort extraordinaire. Ses gants tirés, il parut soulagé,
regarda autour de lui les murs du petit cabinet de travail d'André:
--Ah! voilà votre père, dit-il, il est bien ressemblant!--Et pour mieux
voir la photographie, il se leva. Son dos voûté inspirait de la
tristesse. Cependant Toinette pressait le déjeuner, qu'on servit.
--Des huîtres!--fit Damours avec un sourire vague.--Ah! vous nous avez
gâtés!
Ils s'attablèrent. Damours mangea de grand appétit.
--Je n'ai pas grand'faim,--disait-il.
Germaine mangeait comme un oiseau; elle avait pâli et semblait plus
petite, plus mignonne.
«Quoi! pensait André, si je m'étais obstiné, elle serait ma femme,
aujourd'hui, tout ce qui m'entoure lui appartiendrait, je l'aurais là,
assise, en deuil, toute triste; mais alors Toinette?...» Et il lui vint
au coeur un malaise indéfinissable. Certes, Germaine n'était pas la femme
qui lui eût convenu, mais Toinette l'était-elle plus?
«Peut-être elle et lui... s'étaient-ils mépris? Triste idée!...»
--Oui, mon cher, disait Damours, nous partirons à la fin du mois;
Germaine a besoin de distraction: nous ferons un voyage à Alger; de tout
temps j'ai voulu le faire, et même si j'avais cru les médecins, j'y
aurais mené plus tôt (il étouffa sa voix) ma pauvre femme. Oui, j'aurais
dû, peut-être cela aurait-il (il toussa, comme étranglé) prolongé sa
vie!...--Mais les affaires, le travail, l'argent, tout cela m'a retenu;
nous sommes de misérables égoïstes.
Il s'arrêta indécis, vit son verre et le vida.
--C'est un voyage nécessaire, nous en avons tous deux besoin.--Il
regarda Germaine, à qui les larmes montaient aux yeux.
--Ma mère a une propriété dans la plaine du Chélif,--dit André
vivement;--la visiterez-vous?
--Certainement.
--C'est un coin de terre, mais je ne crois pas que cela rapporte ce que
cela devrait donner; les fermiers, vous savez... et puis nous n'avons
pas un contrôle bien sûr, là-bas. Vous qui vous y connaissez,
voulez-vous vous rendre compte de ces choses? cela m'obligera, et ma
mère surtout.
--De grand coeur,--dit l'avocat. Et il y eut un silence.
À cet instant une musique se fit entendre dans la cour.
--Oh! ce sont les Italiens,--cria Toinette,--venez-vous voir? ils ont un
singe.
Germaine la suivit, bien quelle n'en eut guère envie. Tout le temps du
repas, à la dérobée, elle avait examiné Toinette, sa façon de se tenir,
de parler; elle-même était restée distraite, parlant peu.
Seuls, André offrit à Damours de fumer.
--Je ne fume plus, dit celui-ci.
--Comment, vous qui fumiez toute la journée!
--Oui,--et il fut embarrassé,--Germaine est beaucoup plus seule, vit
davantage avec moi et elle... Bref, je ne fume plus; c'est une mauvaise
habitude de perdue.
André regarda son vieil ami et fut touché; cet homme, à quarante-six
ans, se privait d'une habitude invétérée, par tendresse pour sa fille.
--Vous ne fumez pas, d'ailleurs,--dit Damours; et d'un air vague:--Les
jeunes gens fument moins que de mon temps. Affaire de mode, sans doute?
Le silence retomba. Derrière la porte on entendait les femmes. L'avocat
leva les yeux sur André comme pour une confidence; mais gêné il se tut:
--Madame de Mercy est charmante,--dit-il enfin,--vous êtes heureux!
André sourit, sans conviction, acquiesçant, comme par politesse.
--Votre petit appartement est très bien arrangé,--et Damours se remua
sur sa chaise, regardant autour de lui.
André souriait toujours, muet.
Damours devint rouge.
--Je pense que vous êtes parfaitement satisfait? sans soucis d'aucune
sorte, n'est-ce pas? Ma vieille amitié, et bref,--dit-il en rougissant
encore,--si jamais... vous aviez besoin d'argent, un jour... (il perdait
pied), j'en ai, moi...--dit-il brutalement.
--Mon ami!... Et André fit un geste confus.
--Ne m'en veuillez pas. J'ai été l'ami de votre père, je suis le vôtre;
et si vous m'estimez un peu et qu'un jour... Eh bien! ne vous adressez
qu'à moi!
--Merci de coeur, mon bon cher ami, mais je vous proteste...
--Oh! je sais!...--s'écria l'avocat, se défendant de paraître avoir
deviné l'état précaire du jeune ménage.--Mais enfin, avec la politique
du jour, les changements de ministère...
--Qu'ai-je à craindre?
--Sans doute, sans doute; enfin, ne m'oubliez pas! Voilà ce que je
voulais vous dire, je m'y suis mal pris, je n'ai pas de délicatesses.
Votre main, voulez-vous?
Leur étreinte fut silencieuse et forte.
Peu de jours après, les Damours partaient pour l'Algérie.
--Les voilà embarqués, dit André; à l'heure qu'il est, ils sont en
pleine mer, demain matin, ils verront la côte d'Algérie. Quel beau pays
ce doit être! Mon père en parlait avec admiration. La mer y est bleue;
mais le soir on respire dans les jardins; les bananes, les goyaves, les
ananas y poussent. Les Arabes aussi sont beaux.
S'apercevant qu'il avait parlé avec emphase, il s'arrêta court.
Étaient-ce seulement des réminiscences qui flottaient en lui? Non, mais
l'attrait du merveilleux, des pays inconnus.
Toinette semblait distraite. Il reprit:
--Sais-tu ce que disait mon père, quand j'étais encore au collège?
«Quand nous serons ruinés (il était déjà accablé de procès), nous nous
en irons tous à Alger, nous habiterons la ferme et nous cultiverons la
terre; nous serons des gentilshommes paysans!»--Cette idée, m'est
souvent revenue! Ah! si je savais seulement distinguer le blé de
l'avoine, si nous pouvions nous résigner à vivre là-bas, ce ne serait
pas si sot!
--Je ne vous vois pas en paysan,--dit Toinette;--et moi je ne me vois
pas en paysanne.
Étonné de cette voix sèche qui coupait toujours son rêve:
--Peut-être,--dit André. Et il parla d'autre chose.
X
Forcé d'apporter beaucoup de circonspection aux amitiés de sa femme, il
s'étonnait qu'elle ne se liât pas davantage avec les Crescent. Quant à
s'épancher avec Mme de Mercy, à tâcher, au moins par devoir, d'égayer un
peu la solitude de la vieille femme, Toinette, là-dessus, ne donnait
aucun espoir.
Ses relations se bornaient à deux ou trois jeunes femmes, dont André, au
cours de la vie, avait rencontré les maris. De loin en loin les de Mercy
offraient une tasse de thé, ou, sans cérémonie, perdaient la soirée chez
les uns ou chez les autres. Parmi les femmes, pas plus que parmi les
hommes, aucune figure saillante, aucun esprit qui dépassât la moyenne.
C'étaient de ces personnages qui donnent la réplique, jouent dans
l'existence un rôle de comparses. Là non plus, Toinette ne se fit pas
d'amie.
Pour André, il vivait dans une solitude d'esprit douloureuse. La
lecture, qu'il aimait passionnément, emplissait pour lui des heures, et
longtemps dans la nuit. Il regrettait de n'être ni peintre, ni musicien;
il eût voulu savoir écrire, mais n'avait point là d'ambitions vulgaires;
un instinctif respect des choses de la pensée et des arts l'empêchait de
s'y essayer.
Son coeur, bien que mal rempli, avait au moins de l'affection pour sa
femme et sa mère. Mais son esprit restait solitaire; il remuait des
pensées pour lesquelles un confident manquait, et que n'eût compris
personne de son entourage.
Il lisait le matin le journal avec détachement, s'intéressant peu aux
articles de première page, où s'épuise la chronique quotidienne; il
parcourait rapidement la gazette des théâtres, dans lesquels il n'allait
plus du tout,--grande privation pour Toinette!--il s'arrêtait aux
articles de biographie, rares, courts, faits à la diable. Ce qui
l'attirait de préférence était la gazette des tribunaux, souvent
intéressante comme un roman.
Une fois, il dit négligemment:
--Tiens! nous avons un nouveau ministre.
--Pourvu qu'on t'augmente!
--C'est peu probable, ma chère; les employés n'existent guère pour un
ministre; il ne nous connaît pas, n'a pas affaire à nous.
--Comment est-il, ce nouveau?
André fit un geste de parfaite ignorance.
--Je ne sais pas, je ne l'ai jamais vu; ce que je pourrais te dire,
c'est comment est son cocher!
--Pourquoi?
--Parce que la voiture de Son Excellence attend dans la cour près du
perron; si je ne connais pas le ministre, je connais le cocher; or tu
sais qu'on dit: «Tel maître, tel valet!» Eh bien! mon avant-dernier
cocher était un petit homme gros, rouge, éclatant dans sa culotte,
tandis que le dernier était grand comme un cierge et glabre comme un
prêtre.
Toinette sourit et elle fit, en lui montrant ses dents blanches:
--Tu es drôle!--du même ton qu'elle aurait dit: «Tu es bête.»
D'abord on ne s'aperçut guère, dans les bureaux, du changement
ministériel; tout allait comme devant, les paperasses ne s'augmentaient
ni ne diminuaient. Quant au nouveau cocher, il était sec, sombre, tout
pareil à son cheval, un grand trotteur noir à l'oeil méchant.
Le ministre était installé depuis huit jours quand un effroi bouleversa
l'administration; on parlait d'épurations de personnel, de renvois, de
mises à la retraite; un grand vent de terreur courbait les têtes. Les
employés, tremblants et pâles, apportaient plus d'application à leur
besogne; leur écriture devenait meilleure, leur exactitude exagérée.
Et, coup sur coup, l'orage éclata. De vieux commis, sous-chefs et chefs,
qui s'éternisaient sur leurs ronds de cuir, furent mis à la retraite, de
jeunes employés auxiliaires congédiés comme inutiles, des employés
anciens révoqués à la suite de dénonciations viles, qui amenèrent des
pugilats. André figurait sur la liste de renvoi, un des premiers.
Ce n'était pas qu'on eût à se plaindre de lui, mais son nom avait attiré
l'attention:
--«Bon! un noble, un réactionnaire!»
Et sans en savoir plus, le ministre l'avait biffé.
André, dans son bureau, causait avec Malurus tout blême, tout remué par
ces exécutions sans cause, quand le chef de bureau entra annonçant la
mauvaise nouvelle.
C'était un homme grand et fort; il bredouillait en jetant autour de lui
des regards de lièvre. Il expédia les regrets, les condoléances, puis se
sauva.
Malurus et André, seuls, se regardèrent.
Le vieil employé avait un tremblement nerveux, l'oeil atone.
--Heuh! heuh!--Et il fut pris d'un accès de toux sèche, péniblement,
regardant André faire ses préparatifs de départ. À ce moment, Crescent
entra rouge, indigné, la bouche ouverte; mais voyant Malurus, il se tut,
par prudence.
André était pâle. Que faire? Il avait envie de se précipiter dans les
couloirs, de forcer les portes, de parler de force au Ministre et de lui
réclamer, avec colère, son gagne-pain perdu; une haine le soulevait
contre ce politique riche qui, bien assis dans un fauteuil, rayait, d'un
seul coup de plume, des existences entières. Si encore André s'était
affiché d'une façon quelconque; mais, depuis son mariage surtout, il
travaillait avec patience, enfermé dans sa besogne.
Il serra ses affaires, endossa son paletot, tandis que sans parler, dans
le grand silence du ministère terrifié, Crescent et Malurus le
regardaient.
Ce qui étreignait André à la gorge était la nécessité de rentrer chez
lui, d'annoncer sa révocation à sa femme, de lui dire: «Je n'ai plus
d'emploi.» Et demain il faudrait vivre. Comment?
Il se couvrit, jeta un regard à la salle triste, où moisissaient les
cartons, à la cheminée où rôtissaient d'énormes bûches, à son bureau
d'une propreté neutre et triste, aux plumes dont il s'était servi comme
un manoeuvre, et au grand mur de moellons qui, maintenant, semblait le
narguer encore.
Il serra la main de Malurus, accompagna Crescent dans un couloir. Là,
ils se séparèrent, encore stupides de ce coup imprévu; puis André, sans
dire adieu à personne, descendit par un obscur petit escalier de
service, et blême comme quelqu'un qu'on chasse, s'en fut. Comme il
passait le porche, il recula; un coupé traîné par un cheval noir,
conduit par un cocher qu'il reconnut, entrait: le Ministre, dans sa
voiture, et l'employé à pied se regardèrent sans se connaître, d'un oeil
vide.
André n'osait pas rentrer chez lui. L'humiliation était trop forte:
quoi! il avait diminué, ravalé son existence afin de ne devoir rien à
personne; il vivait modeste et laborieux, et on lui enlevait sans
raison, par arbitraire, son strict gagne-pain! Il erra par les rues; le
temps lui semblait ne vouloir passer.
Alors, par faiblesse, ou par cette confiance qui fait qu'on aime mieux
chagriner le coeur éprouvé d'une mère que celui, incertain encore, d'une
jeune femme, André monta chez Mme de Mercy et lui dit tout.
Elle ne pleura pas.
Il l'avait souvent vue gémir ou récriminer pour des faits sans
importance; mais là, elle se leva stoïque, et se raidissant contre la
douleur:
--Va, André, va retrouver ta femme, nous arrangerons cela, mon enfant!
Et sa voix, décisive le raffermissait, sans qu'il sût pourtant vers quel
espoir se tourner.
--N'y pense pas trop, dit-elle, il viendra un temps meilleur.
Et elle se tut, ayant besoin de toute sa force.
Ils s'embrassèrent. Alors, un peu soulagé, mais fiévreux, André alla à
pied vers la Bastille. Qu'allait dire sa femme? Et un doute cuisant lui
tenait au coeur. Serait-elle à la hauteur de l'épreuve? Allait-elle se
répandre en doléances inutiles? Hélas! c'est à cette heure qu'il
sentait, quoique innocent, la responsabilité terrible de ses devoirs de
mari et de père. Cet entourage qui ne vivait que parce que sa propre
volonté l'avait créé, cette femme aux qualités et aux défauts d'enfant,
cette petite fille frêle, ces deux servantes mercenaires, cet
appartement plein de meubles familiers, tous les êtres et les choses qui
entouraient André, qu'allaient-ils devenir?
Et dans le brouillard de la fin d'hiver, trébuchant sur le pavé gras, il
remuait mille doutes, souffrait mille angoisses.
Il monta résolument l'escalier, puis s'arrêta, n'osant sonner, devant la
porte.
Elle s'ouvrit. Toinette, derrière, avait deviné sa présence. Elle le
regarda aux yeux, le vit furieux, navré, et se jetant dans ses bras:
--Qu'y a-t-il? Un malheur?
--Oui! on m'a révoqué de ma place, sans cause, par bêtise, parce que je
porte un nom noble.
--Oh!--fit-elle atterrée.
Il se dégagea, jetant avec violence son chapeau. Quoi! ne le
comprenait-elle pas? Allait-elle pleurer maintenant? Elle ne le lâchait
point, tout contre lui, elle le préservait de ses bras contre un malheur
pire.
--André,--cria-t-elle et de tout son coeur,--ne te fais pas de chagrin,
ça n'est rien!
Et comme il se taisait, elle l'embrassa doucement, le mena à un
fauteuil. Une maternité nouvelle, une pitié douce; se révélaient en
elle. Elle courut chercher l'enfant, l'apporta sur les genoux d'André,
et murmura:
--Petit père, ne vous faites pas de chagrin; ayez courage, petit père;
embrassez-nous, petit père.
Il regarda sa femme et son enfant, puis il les embrassa gauchement et
laissant tomber sa tête sur l'épaule de Toinette, il pleura, doucement.
Quand il fut plus calme, et plus tard quand des scènes pénibles, comme
dans tous les ménages, éclatèrent, André se souvint de cet instant de
tendresse. Et parce qu'elle n'avait pas douté de lui à ce moment cruel,
et qu'elle avait mis ses lèvres, avec pitié, sur ses yeux pleins de
larmes, il lui pardonna beaucoup et ne cessa point de l'aimer.
Ce soir-là, ils n'osèrent ou ne purent prendre de résolutions. Ils se
sentaient seuls, abandonnés, et pour la première fois, avaient
conscience du peu que tient la vie d'une famille dans la grande mêlée
des hommes.
Des roulements de voitures leur mouraient aux oreilles. Tout se taisait
dans la maison, le feu s'éteignait dans la cheminée, la lampe baissait,
les choses elles-mêmes étaient tristes. Et eux restaient assis, les
mains ouvertes, trompant leur angoisse par de vaines paroles.
Pour éviter le supplice de se sentir vivre ainsi, à vide, ils se
couchèrent, se pressant dans leur faiblesse, l'un contre l'autre.
--André,--disait Toinette,--tâchons de dormir.
Et ils feignirent le sommeil, avec la respiration pénible des gens
éveillés. Tous deux ressassaient l'intolérable question:
--Que devenir?