La journée fut bonne, la mère raisonnable. Mme Pâquot ne revint pas, et
ce fut à sa fille que Toinette rendit avec reconnaissance une relique de
Sainte-Marguerite, que la grosse sage-femme avait, avant l'accouchement,
glissé sous le chevet, avec l'adresse d'un escamoteur.
Mme Rollin loua tout et trouva l'enfant superbe.
La fièvre de lait fut intense et l'enfant, ayant tété un peu trop tôt,
attira une grande quantité de lait dans les seins gonflés qui, presque
aussitôt, gercèrent. André, de plus, par imprudence força sa femme à
prendre des bouillons gras, trop nourrissants, qui accélérèrent
dangereusement la sécrétion lactée.
Cependant on n'avait point d'inquiétude encore.
Déclarer sa fille, en présence de témoins, la montrer au médecin de la
mairie venu exprès à la maison, un pauvre homme las, qui mit dans un
coin sa canne et fit tenir son chapeau dessus, occupèrent
prodigieusement André. Sa vie lui parut toute changée. Sur un petit lit
dressé dans le cabinet de travail, il se réveillait la nuit, prêtant
l'oreille, pris de peurs sans cause. Entendre pleurer l'enfant lui
semblait doux: ce bruit attestait que l'on vivait à côté.
Marthe fut baptisée selon le rite catholique. On dut attendre longtemps
le prêtre à l'église. Mme de Mercy fut marraine avec Crescent,
représentant le grand'père Rosin, absent. On ramena du baptistère
l'enfant à sa mère. Elle s'était levée pour la première fois. On eut le
tort de la laisser dîner. André lui versa du bordeaux; elle éprouvait
une ivresse inconnue, sachant sa fille baptisée. Le lendemain elle était
malade.
Les seins tuméfiés versaient, du côté droit, un lait rare et difficile,
à travers les gerçures innocemment faites par les lèvres de l'enfant, et
qui arrachaient à Toinette des cris de douleur. Un abcès se forma.
Chose étrange, la petite fille, venue au monde ses mamelles pleines de
lait, que l'on pressait chaque jour et qui se remplissaient le
lendemain, avait bientôt elle aussi, au même sein que la mère, un abcès.
Devant la crainte de tous, l'impuissance de Mme Rollin, l'appel brusque
du médecin, Mme de Mercy prit un grand parti et dit à son fils: «Une
garde est indispensable. Je vais écrire aux soeurs du Bon-Secours de
Reims.»
Le lendemain sonnait à la porte et entrait, joviale, une grosse soeur
sans âge, rougeaude et puissante, aux yeux malicieux et fureteurs. La
soeur Ursule aussitôt, avait avant toute chose fait son lit
minutieusement, congédié Mme de Mercy épuisée de fatigue, et déjeuné de
grand appétit, montrant dans tous ses actes l'habitude de la règle, et
cette pratique des religieuses, qui, habituées à veiller jour et nuit
les malades, ménagent leur santé afin de rendre des services durables. À
André, elle dit pour premier mot:
--Cette petite femme ne pourra pas nourrir.
Gros crève-coeur pour le jeune mari. Et une tristesse plus grande
l'envahissait, de voir l'enfant rejeter le lait maternel trop échauffé,
et pleurer et crier, pendant des heures. Sur sa plate petite poitrine
pointait déjà un deuxième abcès. Le médecin opéra la mère, et pensif,
sachant bien que c'était une triste et coûteuse nécessité, il déclara à
regret:
--Il faut que vous preniez une nourrice.
Mme de Mercy leva les yeux et dit simplement:
--Il y en aura une dans une heure.
Et vaillamment, courant à pied chez elle prendre de l'argent, elle
emmenait soeur Ursule, qui exigea, d'abord, un grand bureau; elle y
choisit, naturellement, une femme mariée, une paysanne pâle, à qui l'on
promit soixante-cinq francs par mois: chiffre exorbitant. Mme de Mercy,
par un grand sacrifice, se disait:
--C'est moi qui paierai.
Elle ne pensa pas un instant à éloigner la petite, à la confier à une
mercenaire de la banlieue, sachant combien fréquents, affreux,
arrivaient chez elles les accidents. Puis, priver les parents de leur
enfant, n'était-ce pas bien dur? Et elle se disait, égoïste
volontairement, et comme pour donner le change à son dévoûment:
«C'est pour moi que j'agis, c'est pour jouir de cette petite chérie!»
Et elle se sentait une tardive, une nouvelle maternité. Au retour, elle
trouva Toinette pâle, gardant le froid du bistouri entré dans sa chair;
elle examinait avec André, douloureusement, la poitrine de leur fille,
dont le sein portait maintenant trois gros abcès, livides et fermés. À
démailloter le triste petit corps, ils désespéraient: les côtes,
soulevées par la respiration saccadée, semblaient prêtes à trouer la
peau maigre; les cuisses et les jambes déjà s'atrophiaient.
L'enfant cria, la mère l'approcha de ses seins tuméfiés et gercés, mais
il ne put téter, sans force.
À ce moment entra la nourrice. Toinette tristement, sans la regarder,
lui tendit l'enfant. La nourrice le mit à ses mamelles; et il but;
avidement, la bouche en suçoir, les yeux démesurément ouverts. Le lait,
soulevant sa gorge, descendait avec un petit bruit dans tout son corps;
à cette vue, Toinette ne put réprimer ses regrets, et elle éclata en
sanglots.
Le lendemain, un quatrième abcès venait à la petite. Mécontent, gardant
un silence de mauvais augure, le médecin donna deux coups de bistouri
dans cette chair d'enfant. Puis il regarda la nourrice et hocha la tête.
Dans l'antichambre il dit à André la vérité.
--C'est bien grave, bien dur, quatre abcès pour un si pauvre petit
corps. Si l'enfant tétait pourtant... elle est entre la mort et la vie.
Dures paroles, qui firent qu'André resta morne, n'osant rentrer, le coeur
étouffé, dans la chambre des malades. Quelles graves responsabilités
pesaient maintenant sur lui! Comme cette femme, cet enfant, tout cet
entourage qu'il avait créé par sa volonté seule, retombaient de tout
leur poids sur lui!...
La vie l'emporta, grâce au régime suivi par la soeur, une vieille
expérimentée; les abcès sous des cataplasmes coulèrent d'eux-mêmes.
Marthe vécut. La mère se remit. Le docteur, discrètement, se retira en
se frottant les mains. Seule la soeur Ursule restait quelques jours
encore. Et elle faisait plaisir à voir.
Rassurée et rassurante, elle n'avait plus sa figure de gendarme, ne
grondait plus Toinette, la bordait doucement, et après l'avoir irritée
et choquée, elle faisait maintenant sa conquête.
Près de la petite fille, être sans plainte, résigné et pourtant obstiné
à vivre, dont la peau devenait blanche, le sourire plaisant, et les
sombres yeux bleus attentifs à la flamme des bougies, la soeur avait un
verbiage, des mots répétés qui frappaient l'enfant; sa virginité
religieuse faisait place à une maternité provisoire, attendrie et
babillarde. Marthe souriait vaguement, comme si elle avait conscience
qu'elle revenait de bien loin. Alors l'expression sérieuse qui montait à
son petit visage, expression vieillotte qu'ont certains petits enfants,
troublait André et le bouleversait jusqu'au fond de l'âme.
La soeur Ursule faisait de bons sommes, abandonnait le soir les deux
jeunes gens pour aller au salut, surveillait la nourrice, déjeunait et
dînait largement, avec une bonhomie souriante; et sa grande joie
enfantine était qu'on lui servît de la salade de pissenlits. Elle
fredonnait alors, de sa grosse voix, avec un sourire sur sa figure sans
âge, une chanson de son pays qui se rapportait à cela.
Un soir elle s'en alla, payée pour son couvent, et contente.
Tous les jours, sur la recommandation du médecin, on pesait la petite.
Quelques grammes de plus accusés par l'aiguille sur le cadran,
remplissaient de joie André, et Toinette debout et rétablie.
La nourrice n'était plus pâle; arrivée de son pays exténuée et
taciturne, elle reprenait des forces, des couleurs.
Toinette faisait la toilette de la petite, et lui donnait des bains:
l'enfant y témoignait un calme heureux, des battements de bras, et dans
les yeux étonnés le reflet d'une joie animale.
Mais une maternité violente s'était emparée de Toinette, au point de
frapper et de peiner son mari. Il semblait n'être plus rien à sa femme.
S'il lui parlait, elle était distraite ou désobéissante. Pour son
enfant, elle avait des crises de tendresse, des étouffements de baisers,
qui marquaient en rouge dans la cire moite du petit visage; et André
reconnaissait, avec malaise, chez sa femme, une brusque apparition de
l'hérédité maternelle, croyait revoir Mme Rosin, si férue de son
Alphonse. Il restait troublé devant cette manifestation physiologique où
la volonté de sa femme n'était pour rien, et qui l'envahissait et la
dominait toute.
Cela allait jusqu'à énerver Toinette si son mari prenait l'enfant. Elle
était pleine de défiance; il la tenait mal. Longtemps elle resta
bouleversée ainsi, s'étonnant d'être devenue mauvaise; puis, au bout
d'un ou deux mois, ces fâcheuses dispositions cessèrent; elle reparut
bonne et tendre, se laissa reprendre, câline, aux bras d'André.
* * * * *
Mme de Mercy, discrète, étant rentrée dans l'ombre, Toinette accepta le
sacrifice de sa belle-mère, les mille francs nouveaux dont elle se
priverait pour eux. Il fallut, trois mois après, payer le médecin, le
pharmacien.
André apprit alors qu'il ne restait rien des dix mille francs que lui
avait donnés sa mère; et qu'elle-même, vaillante pour les grandes
choses, si elle défaillait souvent pour les petites, avait déboursé plus
de deux mille francs à elle, prélevés sur le maigre capital qu'elle
possédait.
Elle en parla froidement, noblement. Mais l'avenir de misère n'en était
pas moins là, menaçant.
«Mon Dieu! disait-elle tout bas, pourvu qu'ils n'aient pas de sitôt un
enfant!»
Voeu légitime, mais ingénument absurde. Les jeunes gens, mariés de la
veille, se priveraient-ils donc à jamais de s'aimer? fermeraient-ils
leurs lèvres? desserreraient-ils leurs bras? seraient-ils, dans leur
propre maison, des étrangers l'un à l'autre?
André, bien des fois, l'avait trouvée horrible et contre nature cette
peur bourgeoise des enfants, et quand sa mère tout bas lui dit:
--Mon Dieu! puissiez-vous n'en pas avoir pendant quelques années!
... André, tout homme et expérimenté qu'il fût, ouvrit de grands yeux
clairs, puis baissa la tête, et il lui sembla que sa mère et lui, sans
le vouloir, remuaient des choses louches. Il rougit, et riant:
--Ah! ça, vois-tu, on n'y peut rien...
Mme de Mercy faillit répondre, puis elle se tut, tant la matière était
pénible et délicate.
Ses craintes n'étaient que trop justifiées. Trois mois, après la
naissance du premier enfant, Toinette redevint enceinte.
De ce jour, ils prirent le grand parti de déménager, d'habiter un
appartement moins cher, éloigné.
Tout absorbée qu'elle fût par son ménage, le soin de nourrir
suffisamment la nourrice, fort exigeante, Toinette n'accepta pas
qu'André s'occupât seul du choix d'un logement. Elle l'accompagnait à sa
sortie du bureau. Longuement ils exploraient des quartiers différents.
Un besoin de luxe la poussait vers les grandes maisons neuves en plâtre
humide, du côté du Trocadéro, et vers les avenues désertes aboutissant à
l'Arc de Triomphe, où s'alignent des hôtels, loin des fournisseurs et
des marchés. Il combattit difficilement ces goûts, et ramena Toinette
vers les centres populeux où abonde et grouille la vie. La rue
Saint-Antoine lui plut par sa vie ouvrière, ses ressources et le bon
marché des loyers. Ils se logèrent à la Bastille, dans un coin de rue
coupée par le boulevard Henri IV. L'endroit calme aboutissait au canal.
Les maisons ne longeaient qu'un trottoir; en face, de grands entrepôts
de bois de démolition étageaient des amoncellements rectangulaires. Sur
le trottoir, tout le jour, des polissons jouaient à la marelle, tandis
que, d'un cabaret aux murs peints en vert-pomme, sortaient des chocs de
verre et des clameurs d'hommes.
Plus que son mari, Toinette discuta les prix, inspecta l'appartement,
petit et donnant sur la cour, auquel on arrivait difficilement, en
suivant plusieurs escaliers numérotés.
La maison, immense, divisée en plusieurs corps de logis, était bondée de
petits bourgeois, d'ouvriers descendant le matin, avec un bruit de gros
souliers. Dans l'escalier noir on frôlait toujours, sans savoir qui, des
femmes plaquées contre le mur, des vieillards raides, et des enfants qui
dégringolaient à toutes jambes.
Tout cela déplaisait à Toinette, mais non à André.
Il avait, dans sa pauvreté décente, souffert de la maison de
Saint-Sulpice, où il sentait les réserves faites par les concierges. Il
aimait mieux vivre ici, au troisième, dans une maison pleine de vie, au
milieu de ces ménages pauvres. Socialement, c'était descendre, mais qui
donc viendrait le voir? Sa mère?--Elle reconnaissait, la pauvre femme,
au prix du peu d'argent qui lui restait, la nécessité formelle pour son
fils de restreindre au plus strict ses dépenses.
Le logement étant vacant, ils se préparèrent à déménager. Faute
d'argent, ils durent supporter les papiers vilains des murs, mais André,
ingénieux, utilisa de vieilles étoffes, des soies éteintes dont Mme de
Mercy gardait une malle pleine, reliques du beau temps; il les drapa aux
murs et, tirant parti de ce piètre décor, au grand étonnement de
Toinette joyeuse, il le rendit fort acceptable.
Seule Mme Ouflon se prêtait avec regret à ce changement de vie; sa
dignité en était offusquée. Elle commença à négliger son service et
parut absorbée. Elle cassa de nouvelles assiettes avec un mépris
tranquille, comme si elle en avait plusieurs services de rechange. Tous
les jours le facteur lui apportait une lettre, et, dès qu'elle l'avait
lue, Mme Ouflon fondait en larmes, puis essuyait ses yeux rouges et
grimaçait de bonheur. Elle mettait plus de distance entre ses maîtres et
elle. Elle reparlait plus que jamais du temps où elle était dame, et de
sa propriété dans le Nord, et de son mari, qui l'avait battue et ruinée;
elle s'animait à ces détails, les ressassait avec satisfaction, comme si
rien ne lui avait été plus agréable.
L'avant-veille de leur installation définitive, et comme il ne restait
plus dans l'appartement quitté que les gros meubles et les malles,
Toinette et André, assez intrigués, entendirent sonner à la porte.
Mme Ouflon, parée d'un cachemire, ornée d'un chapeau, et les mains dans
le manchon jaune, fit la révérence et entra.
--Excusez-moi, madame,--dit-elle avec cérémonie, et passant dans le
cabinet de travail, elle s'assit sur une chaise qu'on ne lui offrait
point. Là, prenant un air de visite, souriante, elle dit, avec beaucoup
de dignité:
--Mon fils est nommé sous-chef de gare, madame, j'irai le rejoindre
demain. Quels regrets pour moi d'interrompre nos bonnes relations!
J'espère que nous ne nous oublierons pas. Pour moi, je garderai un
excellent souvenir de vous, madame, et de monsieur,--fit-elle en
saluant.--Je compte partir demain soir.
Et se levant, Mme Ouflon salua cérémonieusement, ouvrit la porte
elle-même et, au lieu de disparaître, alla droit à la cuisine, où, ôtant
cachemire, chapeau et manchon, elle se mit à éplucher des navets et à
plumer un canard.
Quelque fierté que lui eût causée sa visite, elle daigna servir à table,
et, pour couronner son temps d'épreuves et sceller son affranchissement,
calme, avec un bon sourire d'indifférence, elle cassa en deux le grand
saladier.