VII

Ce déménagement, et aussi la santé de Toinette, modifièrent fâcheusement

son caractère. Déjà sa première maternité, développant la femme, lui

avait fait perdre ce qu'elle gardait encore d'enfantin. Ses habitudes,

ses instincts, ses défauts, refrénés les deux premières années, se

manifestèrent, sous le coup de l'irritation sourde où la jetaient

l'exiguïté de leurs ressources, et le rapetissement progressif de leur

vie. Alors elle montra de la sécheresse, devint impatiente et

volontaire, comme si le sacrifice lui pesait, et qu'il lui fallût le

temps de s'habituer au devoir et à l'abnégation.

C'était par un matin d'octobre. Ils s'éveillèrent.

Peu faits encore à leur nouveau logis, ils eurent ensemble le même

dépaysement, et ce malaise qui accompagne le réveil dans les auberges

inconnues. Ils se sentirent à l'étroit dans ce logis très petit.

Toinette en souffrait, ce qui se traduisit sur-le-champ en mauvaise

humeur et en paroles pointues; à propos de quoi? elle-même n'en savait

rien.

Taciturne, André d'abord ne répondit pas, puis, haussant les épaules, il

l'invita à supporter la situation, puisqu'il le fallait. Après tout, ils

étaient comme des milliers de gens, et, même ainsi, plus heureux et plus

riches que tant d'employés et de petits bourgeois. Raisonnements dont la

justesse agaçait Toinette, qui sentait, et ne raisonnait point.

--Et pas de bonne!--fit-elle avec exaspération. (On venait d'en

congédier une, au bout de huit jours.)--Oh! je n'irai pas au marché

toute seule, la nourrice m'accompagnera, je ne porterai pas le panier!

--Peuh!--dit André, qui n'avait pas ces scrupules,--dans le quartier

tout le monde fait ses affaires, on ne te regardera seulement pas. Nous

ne sommes pas à Châteaulus!

Ce léger sarcasme manqua son but, et suggéra à Toinette d'âpres regrets.

À Châteaulus, elle n'avait jamais été au marché. C'était bon pour la

cuisinière. Elle ne se promenait que sur le cours, et en toilette de

dimanche. Elle regretta sa province.

--Eh bien! emmène la nourrice,--dit André qui cédait toujours pour les

petites choses,--mais l'enfant?

--Vous le garderez bien?--dit-elle avec intrépidité.

Et elle le laissa seul. D'abord, il marcha dans la pièce, le front

soucieux, puis se rapprochant du berceau, il regarda la petite Marthe

dormir.

Les premiers jours, déconcerté par ses sensations nouvelles, il n'avait

su aimer l'enfant. Maintenant, elle l'attirait, par ses vagues sourires,

ses regards sérieux, et ses remuantes petites mains qui semblaient

dévider un perpétuel écheveau de fil.

Un rayon de soleil taquinant le visage blanc et paisible, il alla tirer

le rideau et se rassit, ému. L'enfant dans le sommeil se contournait,

les doigts perdus dans les plis de la couverture. Sa respiration

s'entendait à peine, entre les lèvres rouges, ouvertes comme une petite

fleur. André se sentit triste, sans savoir pourquoi. Dans la solitude

momentanée, naissent ces impressions brèves, tant l'homme est habitué à

voir et à entendre vivre autour de lui...

«Pauvre petite Marthe! venue au monde pour on ne sait quelle destinée

singulière. Serait-elle heureuse? Qui épouserait-elle?» Ces pensées

vieillirent soudain André, et le transportèrent dans l'avenir. Sa

mélancolie s'accrut. Il entrevit son existence probe, étroite,

laborieuse. Serait-il sous-chef de bureau à telle époque? Il songea aux

maigres appointements, à la vie sans aises. Sa femme, ingénument

coquette, n'aurait pas souvent, des robes neuves.

Il pensa aux jupes que porterait Marthe, ces jupes qui, après deux ou

trois ans, trop courtes, attestent la pauvreté. Et il chercha, pour la

baiser, la petite main de l'enfant.

L'idée du prochain bébé le harcela, lancinante. C'était trop! Et

toutefois que faire? N'aimait-il pas sa femme; elle et lui étaient

jeunes, pourtant.

Il tourna court, parce que ces pensées, l'attristaient et l'inquiétaient

toujours.

À qui ressembleraient les petits? De qui tiendraient-ils?

Il cherchait sur le visage de Marthe une ressemblance impossible encore.

Jamais la conscience des différences existant entre sa femme et lui,

n'avait surgi si nette.

«Si les enfants tiennent d'elle, pensa-t-il, ils seront vifs, légers,

colères, sanguins.

«S'ils tiennent de moi, ils seront froids, mélancoliques, rêveurs,

patients.»

Puis il sentit qu'il s'arrêtait aux qualités et aux défauts

superficiels, et que, pour lui comme pour sa femme, il n'osait pousser

jusqu'au fond de sa pensée.

Sa tristesse grandit: c'était un malaise gros de choses qu'il ne voulait

pas s'avouer, clair d'une évidence contre laquelle il se débattait. Il

n'était pas heureux. Mais elle-même, Toinette n'était pas heureuse,

certainement!

Mais la cause? Il n'osa reconnaître qu'elle était en eux-mêmes, car ce

n'est que tard qu'on fait cette constatation cruelle; il se dit

seulement:

«Notre pauvreté est seule coupable. Tout nous la rappelle. Elle nous

condamne à une promiscuité de petits actes. Je ne puis prendre trois

sous dans la bourse, sans que Toinette ne le remarque, et moi de même

pour elle... Cependant on pourrait être heureux étant pauvres. Les

Crescent sont l'un et l'autre.»

Marthe s'éveilla, il eut peur qu'elle ne pleurât, et que sa femme ne

s'en prît à lui, mais la petite fille sourit, s'agita; se penchant sur

le berceau, il lui fit des risettes et, pendant deux ou trois minutes,

il fut joyeux, oublia.

Une clef grinça dans la serrure, Toinette parut les joues en feu, suivie

de la nourrice rechignée.

--Regarde Marthe, comme elle me rit gentiment,--dit André.

Toinette passa sans regarder, mécontente, éprouvant, si peu que ce fût,

de la jalousie.

--Qu'as-tu donc?--demanda-t-il, passant dans la chambre voisine.

Elle ne répondit pas.

--Voyons, Toinon, dis-moi ce que tu as?

--J'ai que je ne sortirai plus sans bonne, que la nourrice ne veut pas

porter le panier, et que j'ai l'air de je ne sais quoi...

Il n'essaya même pas de combattre l'amour-propre de sa femme.

--Une bonne,--dit-il,--justement je voulais t'en parler. Cela nous

coûterait trop cher à nourrir; où la coucherions-nous d'ailleurs? Ne

penses-tu pas...

Elle lui coupa la parole, le dévisageant:

--Vous croyez que je vais faire la cuisine? Ah non! par exemple!

--Qui te parle de cela? tu pourrais avoir une femme de ménage qui

viendrait à l'heure des repas?

--Il est trop tard, dit Toinette, le boucher m'a recommandé une bonne,

elle viendra cet après-midi.

--Sans me consulter?--dit-il doucement.

--Je regrette,--fit-elle d'un ton sec.

--Eh bien! tu la remercieras,--dit André d'un ton calme et décidé;--je

n'ai pas de quoi la payer, nous prendrons une femme de ménage.

Toinette faillit se révolter, mais le regard de son mari lui fit baisser

les yeux; elle se vengea en bousculant la nourrice, qui se plaignit

amèrement.

«Voilà, pensa André, le front aux vitres, elle est égoïste...» Et après

un temps d'arrêt: «Elle est jeune, on l'a gâtée, elle se corrigera.»

Mais de toute la journée, il resta sérieux, le coeur triste.

* * * * *

Entrée à la maison, si maigre et avec si peu de lait, que la soeur Ursule

avait failli la congédier, la nourrice, autrefois assise continuellement

avec une pose raide et un profil maladif, devenait rapidement, à force

de nourriture dont elle se crevait, une rougeaude commère remuante,

poussant partout sa courte et grosse personne. Polie et timide naguère,

elle acquérait de l'aplomb, répliquait. Et la femme de ménage la gâta

complètement.

Élisa, une maigre et sèche femelle d'ouvrier usée par le labeur, avait

une figure plate, le nez pointu, et des lèvres fendues au couteau.

D'abord obséquieuse et prolixe, elle devint muette, fit son service avec

une précipitation, une rage froide, toute déçue de ne pouvoir glaner

dans le petit ménage, un reste de pain ou d'os, car la nourrice,

bouleversée par des fringales imaginaires, dévorait tout. À elles deux,

elles emplissaient la cuisine. S'étant déplues d'abord, bientôt elles

s'associèrent.

Ce furent des causeries interminables, où elles s'excitaient à demander

des gages plus forts.

Quand les maîtres s'absentaient, elles passaient la revue des buffets,

des armoires. Marthe, quelquefois, criait dans le berceau, Élisa en

blêmissait de colère.

Elle avait trois enfants, dont un boiteux, et un mari qui la battait.

Elle était bilieuse, méchante et fausse. La nourrice la craignit; Élisa

la méprisa. Mais leurs rancunes communes contre le servage, les liaient.

André ne s'occupait point des domestiques; il partait tôt pour son

bureau, rentrait tard.

Mais Toinette ne dédaignait pas d'entendre causer les femmes; à travers

les murs, les cancans de la maison lui arrivaient; et elle s'y

intéressait, comme en province.

Elle annonça à André que le petit ménage d'en face était juif; un petit

garçon leur était né, le rabbin était venu, on avait circoncis l'enfant,

tellement, paraît-il, qu'il avait failli mourir.

André souriait, indifférent.

La cour de la maison était pleine de musiciens ambulants; tous les

dimanches un groupe d'Italiens revenait, jouant les mêmes airs. Une

fenêtre s'ouvrait, une pâle figure de femme se penchait, écoutant la

musique:

--C'est l'Italienne,--disait vivement Toinette,--elle est séparée de son

mari, tu sais qu'elle leur jette chaque fois une pièce d'or.

--Pas possible!

--Il n'y a rien de plus vrai, elle est poitrinaire, elle regrette son

pays, vois comme elle leur sourit.

Et quelques semaines après:

--Tu sais, la dame est morte, elle a laissé par testament sa fortune aux

musiciens qui venaient chanter, eh bien! le mari, crois-tu, le mari a

défendu au concierge de dire aux Italiens qu'elle était morte, parce

qu'ils réclameraient la fortune, tu comprends?

--Quelles bourdes!

--Ah! toi, tu ne crois à rien!--et de dépit elle haussait les épaules.

Ces puérilités l'occupaient.

Élisa prenait de l'influence. Quand elle était maussade, elle ne

desserrait pas les dents, servait d'un air grognon. Alors Toinette la

désarmait par un petit cadeau, qui faisait ouvrir des yeux de boeuf à la

nourrice.

André, forcé de reconnaître la puérilité de sa femme, compta sur le

sevrage prochain, le soin de deux enfants, la nécessité de les élever.

D'ailleurs si Toinette, médiocre ménagère, préférait faire une jolie

tapisserie que de ravauder des bas, elle flattait, par certains côtés,

son amour-propre. Elle était gracieuse, coquette. Ses rapports avec Mme

de Mercy étaient bons; bons, parce que celle-ci n'apportait plus dans le

ménage ses observations inquiètes, ses suggestions craintives, mêlées de

remarques vexées. Mais ce silence gardé pesait à Mme de Mercy; ses yeux,

malgré elle, prenaient une expression de sévérité ou de blâme, ses mains

fines et maigres, sa bouche avaient d'imperceptibles tressaillements

nerveux. Son air affecté d'indifférence décelait l'agitation de son

esprit. Toinette voyait cela, et intérieurement en ressentait des

petites joies mauvaises. André, par une lâcheté qui était de la

lassitude, fermait les yeux, et se dérobait en termes vagues, quand sa

mère, s'ils étaient seuls, se plaignait des dépenses. «N'étaient-elles

pas inévitables? On ne mangeait cependant qu'à sa faim.»

Et sourdement irrité contre les deux femmes, il leur donnait dans sa

pensée successivement tort. Il exécrait leur politesse menteuse qui

recouvrait tant de sentiments amers ou injustes, qu'il présageait

grandir avec l'âge, et contre lesquels nul raisonnement n'aurait prise.

Cependant, par cela même qu'il fuyait les explications, évitait

d'accepter à déjeuner seul, chez sa mère, force lui fut de s'avouer

l'accaparement de plus en plus grand qu'il subissait. D'autres petits

faits lui revinrent. Rentrait-il tard du bureau, invariablement Toinette

s'en étonnait, le questionnait sur l'emploi du temps, l'usage de cinq

sous, les gens vus par lui et ce qu'ils lui avaient dit. Ce besoin

jaloux, qu'elle avait de savoir et de dominer, l'inquiéta, et il voulut

y échapper.

La première année, il s'était montré doux, patient, poli, craignant

toujours de blesser sa femme. Néanmoins il avait eu alors le verbe franc

et clair, n'avait pas craint d'exposer sa façon de voir, d'imposer sa

façon de faire.

Maintenant, il en convint, il avait changé, s'était amoindri; ses

réserves, ses concessions ne partaient plus du même motif: elles avaient

pour cause, moins une délicatesse exagérée, qu'une fatigue, une soif de

repos. C'était une abdication: céder pour avoir la paix.

Mais n'avait-il pas tort? ne manquait-il pas à son devoir? N'avait-il

pas charge d'âmes? Ayant épousé une femme, n'en avait-il pas la

responsabilité?

Si; mais comment agir? Est-on le maître des petits événements? comment

modifier des caractères vieillis comme celui de sa mère, déjà formés par

vingt ans d'éducation, comme celui de Toinette?

Au bout de ces réflexions, il trouva le mot qui le condamnait: «sa

faiblesse».

Bon et tendre, comment n'eût-il pas été faible? Par pudeur, par dignité

même, il souffrait en silence. Son grand malheur était de voir dans sa

femme son égale, de la traiter et de lui parler en conséquence; mais

tout jeune mari n'y est-il pas porté? D'ailleurs, le mal accepté,

Toinette envisagée avec ses qualités et ses défauts, comment

faire?--Accepter la situation. Pour romanesque ou inconsidéré qu'il

avait pu être, ce mariage, consommé maintenant, scellé par la naissance

d'un enfant, et bientôt d'un second, lui créait des devoirs inévitables.

Il se résigna donc, et compta sur l'avenir, c'est-à-dire sur l'inconnu.

Mais rien n'advint. On se raidit ainsi bien souvent en pure perte. Et

tandis qu'André se préparait à des situations extrêmes, sa femme,

ennuyée, maussade ou tendre, selon la couleur du temps et le jour de la

semaine, allait et venait d'un air pensif, ou assise, les traits

fatigués, bâillait joliment, en agaçant du pied, sur le tapis, Marthe,

roulée en boule comme une chatte.

Jours d'épreuve: Moeurs bourgeoises · 第 19 / 34 题