IV

Toinette tenait un de ces petits almanachs, alors à la mode, illustrés

par Kate Greeneway.

--Il y a déjà quatorze mois, mon cher mari, que vous êtes venu à

Châteaulus.--Et d'un lent mouvement de femme souffrante, elle se coula

près de lui:

--Te rappelles-tu?

Et passant à une autre idée:

--Dis, sera-ce une fille ou un garçon?

--Je ne sais pas...

--Oh, mon Dieu, je vais devenir laide, tu ne m'aimeras plus?

--Mais si! bien plus.

--Et pendant que... je serai malade, tu ne penseras pas à voir d'autres

femmes?

--Veux-tu bien! vilaine.--Et il l'embrassa.

--Oui, tu dis cela!... L'aimeras-tu au moins, ton enfant?

--Non, c'est toi que j'aimerai en lui.

--Ah! que c'est long: encore cinq mois, crois-tu? Souffrir tout le

temps, de ces horribles maux de coeur! C'est qu'il pèse déjà, je

t'assure. Non? Si, il pèse, je le sens bien.

Elle babillait avec des intonations d'enfant gâtée, quand sa voix

changea, devenant sérieuse:

--André, c'est terrible, j'ai fait les comptes du mois, c'est cher!

c'est cher!

--Oui, mon amie, je sais que tu fais ton possible, ne te chagrine pas,

je tâcherai d'avoir au ministère du travail supplémentaire. Le tout,

vois-tu, est d'équilibrer nos dépenses, d'arriver à une moyenne fixe

chaque mois.

Mais cette moyenne ne se rencontrait jamais.

Toinette se plaignait ainsi souvent, accusant les fournisseurs, la

maladresse de Mme Ouflon, etc. Elle-même ne pouvait savoir. Ce n'était

pas sa faute.

--Eh non, qui t'accuse?--finissait par dire André avec un peu

d'impatience.

--Toi, tu m'accuses,--reprenait-elle en boudant un peu.

--Je ne dis rien!

--Mais tu n'as pas l'air content?

Alors force lui était de rire.

Deux mois plus tard, Toinette eut une grande joie, son enfant avait

remué; puis elle douta, jusqu'à ce que de nouveaux, fréquents, intimes

tressaillements, l'assurassent qu'il était là, bien vivant. Chaque

secousse lui causait une douleur, qui se transformait en joie, après.

Et il fallait la rappeler à l'ordre, la supplier d'être sage, de ne se

point fatiguer. Car elle avait des jours de turbulence où elle courait

les rues, regardait les magasins; des semaines de langueur et maussades

succédaient. La tête emplie de rêvasseries vaines et de terreurs

vulgaires, elle voulait se faire tirer les cartes, ou craignait d'avoir

des envies.

Elle n'en eut aucune.

Elle et son mari parlaient le moins possible de Mme de Mercy. André

avait reconnu la jalousie des deux femmes. Comment arriverait-il à les

faire s'aimer, s'entendre? car il le fallait à tout prix, pour le

bonheur commun.

Quand sa belle-mère venait, Toinette se montrait avenante, aimait à

parler, à rire. Mais dès que, les nouvelles échangées, la conversation

se ralentissait, pour peu que Mme de Mercy s'adressât à André, Toinette

s'enfonçait en des mutismes défiants; si sa belle-mère touchait à

quelque objet ou dérangeait un meuble, Toinette, après son départ,

remettait, sans parler, les choses à leur place. D'autres fois, ses

préventions injustes tombaient. Elle se montrait alors affectueuse et

douce.

Mme de Mercy supportait ces écarts de caractère avec une grandeur d'âme

exagérée.

Elle disait tout bas à André:--C'est pour toi que je souffre sans me

plaindre!--Puis elle offrait à Dieu ses chagrins.

Quand Toinette avait été raisonnable, elle guettait un regard

reconnaissant de son mari. Et lui, sentant qu'il était la cause

involontaire du conflit ou de l'accord entre ces deux femmes, souffrait

en silence, s'efforçant de se résigner, et de penser à autre chose. Il

comptait sur le temps, qui éteint les passions vives; parfois il eût

voulu être plus vieux, avoir des enfants grands, vivre calme.

Il s'isolait dans son cabinet de travail, après avoir, d'une main rapide

de copiste, fait quelques travaux obtenus, non sans peine, au ministère,

et assuré par là un petit supplément d'argent à la fin du mois. En

entendant dans la chambre voisine sa femme se mouvoir, donner des ordres

à Mme Ouflon, il pensait:

«Il y a deux ans, j'étais seul, malheureux. Aujourd'hui le décor de cet

appartement, ces meubles, cette vie nouvelle, et la jeune femme qui est

là, qui porte mon nom, et va avoir un enfant de moi, tout, jusqu'à la

servante qui l'écoute, c'est moi qui, par ma volonté, l'ai créé.

«Rien de cela n'existait. J'ai voulu que cela fût: Cela est!»

Il ajouta: «Cela est mien, et cependant distinct de moi: un petit monde

qui marche avec moi, que j'entraîne. Peut-être sera-ce lourd plus tard?»

Et il entrevit une responsabilité, des devoirs lourds.

Sans oser se demander s'il était plus ou moins heureux qu'auparavant,

écartant ce doute, il ne pouvait s'empêcher d'admirer le pouvoir que

l'on a de diriger sa vie dans un sens ou dans l'autre, et d'être, selon

son plus ou moins de sagacité ou de raison, l'artisan de sa joie ou de

sa douleur.

Mais la vie n'aurait-elle pu tourner autrement?

Il en doutait. Tous les événements, les accidents qui l'avaient heurté,

il les reconnaissait inévitables et croyait à la fatalité. En cela, il

différait de sa mère, âme tourmentée, toujours prête à déplorer sa

faiblesse, à s'accuser comme d'un crime de ce qu'elle avait fait ou

laissé faire.

Tout ce qu'André éprouvait, il le renfermait en lui, par pudeur. Mme de

Mercy ne sut jamais rien de ses troubles secrets. Bien que Crescent fût

d'âge mûr et de bon conseil, André jamais ne lui confia le fond de ses

pensées.

Au ministère, Crescent, soucieux, lui disait, un matin:

--Voilà le père de ma femme très malade; vous savez qu'il n'a jamais

rien fait pour sa fille, et que sa femme le mène. Il paraît qu'il

s'affaiblit beaucoup. Moi qui ai une vie très rude, et l'avenir de mes

enfants à assurer, je me demande si le père aura été subjugué par cette

femme au point de dépouiller complètement sa fille, j'en ai peur.

Et après un moment de silence:

--Enfin! on travaillera encore.--Et il regardait André avec un bon

sourire, tout en soufflant d'un air fatigué.

Crescent, outre son travail au ministère, donnait des leçons; il se

levait à cinq heures, se couchait à onze, avec un fonctionnement de

machine. Mais à la fin il s'usait; et toujours cette expression de

lassitude résignée et courageuse avait frappé André.

Il en parla à sa femme.

--Pourquoi travaille-t-il tant?--demanda-t-elle ingénument.

--Et vivre, ma chère, et nourrir les enfants?

Elle hocha la tête et écouta une lecture qu'André reprit tout haut, des

vers de Victor Hugo. En dessous, il observait sa femme, prêt à

s'interrompre, craignant que son esprit ne fût ailleurs ou qu'elle ne

comprît pas.

--André, je voudrais tant savoir, apprends-moi, je t'en prie?

--Quoi donc?

--Tout, je sais si peu de chose, on ne m'a rien enseigné.

Alors il lui pardonna ses inattentions. Peut-être devait-il lui faire

des lectures plus simples. Mais lesquelles? Balzac n'intéressait pas la

jeune femme. Et elle n'avait même pas achevé les _Trois Mousquetaires_.

D'abord déconcerté, il en avait pris son parti. Pourtant, il trouvait

pénible de ne pouvoir parler à son gré, et qu'elle ne le comprît pas.

Parfois il se résignait, comptait qu'elle serait bonne mère, bonne

ménagère, n'en demandait pas plus.

Il la regarda. Paisible et fatiguée, elle tirait la laine de sa

tapisserie.

«Ah! les beaux, essors du rêve, les passions de roman, ce menteur idéal

sacrifié courageusement en se mariant, tourmentaient encore André. Il

pensait aux heurts de l'amour et de la jalousie, aux enlèvements, à

l'adultère, aux douleurs tragiques, à la passion. Cela, il ne le

goûterait jamais! Mais n'était-ce pas chimérique? et n'avait-il pas pris

le meilleur lot, le bonheur terre à terre, strict et résigné, mais sûr?

«À quoi pensait-elle en ce moment?

«Suivait-elle les mêmes réflexions mélancoliques, regrettait-elle un

idéal cavalier, une vie de rêve, tout un romanesque de jeune fille?» Il

voulut le savoir et se penchant, lui prit la tête, la leva vers lui et

la regarda.

Sous le jour qui tombait, il se vit reflété dans les prunelles de sa

femme, comme en un miroir: impression douloureuse. Pourquoi ne

pouvait-il pénétrer au fond de ces beaux yeux bruns? pourquoi, alors

qu'il voulait la connaître, était-ce lui-même qu'il rencontrait, dans ce

reflet? Il pensa que Toinette, de même, se mirait dans ses yeux à lui,

et il sentit qu'ils étaient à mille lieues l'un de l'autre, que même aux

heures où se mariait leurs âmes, ils étaient deux, et ne pourraient

jamais, jamais être un! Cette constatation le rendit égoïste, et il eut

des regrets, mais elle, dont le regard ne l'avait pas quitté, lui dit:

--N'est-ce pas que tu m'aimes, _tout de même_?.

Hasard ou divination, la pensée de Toinette avait répondu à la sienne.

Troublé, il sentit des larmes lui monter aux yeux, et plein de pitié

pour elle, pour lui, il la prit dans ses bras, brusquement.

--Prends garde! fit-elle.

Il eut horriblement peur:

--Pardon!

--C'est passé!

L'idée que sa femme serait bientôt mère l'attendrit; cela lui créait de

nouveaux devoirs. Alors il congédia les rêves impossibles, les espoirs

trahis, les voeux stériles; il s'en fit ensuite un mérite, et d'instinct,

et par raisonnement, se dit qu'il fallait accepter la vie, ne lui rien

demander d'impossible, et en tirer ce qu'elle contient de bon.

Déjà elle s'annonçait inquiète, nécessiteuse.

Le terme d'octobre approchait.

Ils connaissaient déjà ce souci périodique dont on s'effraye d'avance,

pour en rire après: comme beaucoup de gens, ils n'avaient pas la somme

nécessaire pour le payer. Seulement, cette fois sa mère ne pouvait

avancer à André de l'argent; il le savait. Elle-même vivait

parcimonieusement, se privant de robes et allant en omnibus; elle

craignait d'être rencontrée par les d'Aiguebère ou par d'autres.

Ce fut Toinette qui, avec un sens inquiet de ménagère, et sachant

qu'André n'avait nul moyen de se procurer de l'argent, et qu'il ne

voulait pas emprunter, lui dit:

--Voici le terme, comment ferons-nous?

Il essaya de plaisanter.

--Si nous profitions de l'occasion pour rappeler humblement à tes

parents la modeste pension qu'ils nous ont promise? Soit dit sans

reproche,--ajouta-t-il avec la secrète rancune qu'on a pour les mauvais

payeurs,--il s'est déjà écoulé plusieurs mois sans qu'ils aient daigné

nous manifester leur bon vouloir.--Il s'arrêta, regrettant ces mots;

Toinette toute rouge se retenait de pleurer.

--Pardonne, dit-il, ce n'est pas ta faute, mais songe aux sacrifices que

ma mère a faits; eux, là-bas, vivent tranquilles, égoïstement. Tu es

fière, n'est-ce pas, autant pour ton mari que pour tes parents?--Puis

avec la lassitude soudaine d'un homme délicat que ces sujets révoltent:

--N'en parlons plus, c'est trop mesquin.

--Ce n'est pas cela, dit Toinette, c'est que je leur ai déjà écrit,

et...

--Et?

--Ils ne m'ont pas répondu.

--Qu'à cela ne tienne!--fit-il vivement,--je m'en charge...

Puis il hésita, en proie à des scrupules, et parlant haut comme pour

penser clair, il allait et venait dans l'appartement.

--Voyons, d'abord, amie, ne t'afflige pas, cela arrive dans tous les

ménages. Les beaux-parents transportés de joie promettent, puis ne

tiennent pas; moi je ne leur demanderais rien, si je m'écoutais.

Cependant ils ont promis, donc ils doivent. À tel point que cet argent,

tu t'en souviens, était destiné à payer nos termes. Si j'étais plus

riche, j'aurais l'orgueil de ne jamais réclamer un sou. Le puis-je ici?

le dois-je? Non, que diable. Il est juste que tes parents nous aident

dans la mesure du possible. Est-ce vrai?

--Oui, dit-elle, sans conviction.

«D'autant plus, n'osa-t-il dire tout haut, que ma mère se sacrifie bien,

elle qui n'a rien promis, qui ne doit rien.»

Il reprit:

--Dans tous les pays du monde, on aide les enfants.

--Chez moi,--dit-elle tristement,--ce sont les hommes qu'on aide, vois

Guigui, il a mangé tout l'argent de ma soeur et le mien.

--Oui, dit André, aussi je n'en fais guère compliment aux tiens. Que

faire? Dicte-moi ma conduite, vois, décide.

--Écris!--dit sa femme. Et lui passant les bras autour du cou, elle

abdiqua bravement ce qu'elle avait d'orgueil et

d'amour-propre.--Seulement, ajouta-t-elle, écris gentiment!

André s'adressant aux Rosin, fit valoir dignement ses droits, rappela

leur promesse, dit combien les difficultés d'un jeune ménage étaient

pressantes, impérieuses, fit appel à leur tendresse et à leur

dévouement.

Ce fut le père qui répondit. Sa lettre portait comme toujours l'en-tête

des Chemins de fer, et calligraphie et paraphe étaient d'une netteté et

d'un calme admirables. Il faisait l'étonné. Les jeunes gens n'étaient

donc pas assez riches? Quoi! ils demandaient à des gens plus vieux

qu'eux, et qui avaient toujours travaillé? Il les exhortait avec bonté à

ne pas se décourager, et il leur envoyait sa bénédiction paternelle.

De la rente promise, pas un mot.

--C'est fort! dit André.

--Maman a dicté,--dit la jeune femme, et elle se sentit triste et

honteuse des siens. Leur mauvaise foi la frappait. André ne l'aimerait

plus. Il la serra fortement dans ses bras, et dit, comme par acquit de

conscience.

--Écrirai-je à ta mère?

--Si tu veux!...--Elle n'espérait plus.

La réponse de Mme Rosin fut un chef-d'oeuvre.

«André parlait d'une rente, l'avait-on stipulée? Elle en doutait, car

nul souvenir ne lui était resté. D'ailleurs, quatre cents francs par an

étaient une somme énorme, écrasante; où aurait-elle pu les prendre? Elle

était la plus malheureuse des mères, elle en pleurait,--il y avait en

effet des taches d'humidité sur le papier--elle aurait donc toujours des

chagrins? Ah! si elle n'avait pas de consolation dans son propre fils...

Il allait bien. Dimanche dernier, on avait fait une partie aux environs,

c'est Alphonse qui avait le mieux dîné, il avait chanté des chansons à

faire mourir de rire. Elle embrassait ses enfants de Paris en leur

recommandant de travailler, d'être sages, et surtout de ne pas se

tracasser; les ennuis s'en vont comme ils viennent, mon Dieu!»

Cette lettre jeta André dans une stupeur qui se changea vite en colère,

mais Toinette le calma. Elle avait l'habitude de ses parents. C'était

ainsi, on n'y pourrait rien changer.

Alors tous deux se résignèrent.

Mais ces lettres échangées devaient longtemps leur rester sur le coeur.

Si André et sa femme s'étaient moins aimés, la malpropre question

d'argent les aurait aigris. Ils évitèrent cette brouille et se serrèrent

plus fort l'un contre l'autre.

Mais ce ne fut pas sans souffrir.

Ne parlaient-ils plus de cela, ils en gardaient le poids sur la

poitrine. En parlaient-ils, leurs paroles étaient choisies, mais

acerbes. Et André s'inquiétait. Toinette, qui maintenant souffrait de

ses parents, ne se laisserait-elle pas reprendre un jour à l'habitude?

Alors, excusant les siens, c'est son mari qu'elle blâmerait, pour ses

paroles justes, mais âpres.

Les Rosin, dans leur égoïsme, ne se souciaient guère de cela. Ils

écrivirent depuis sans jamais parler des conventions faites, comme s'ils

ne doutaient pas que leurs enfants fussent heureux, prospères, très

enviables.

Le terme échut.

Toinette demanda avec anxiété:

--Qu'allons-nous faire?

André se mit à rire.

--Je prêterai ma montre à une administration bienveillante, qui me

comptera une centaine de francs en échange; que veux-tu?--fit-il en la

voyant humiliée,--plus d'un Parisien y passe. Et puis personne ne le

sait. Enfin est-ce que devoir à un ami ne te gênerait pas davantage?

Toinette pensive ouvrit un écrin, choisit un bracelet et ajoutant sa

petite montre de jeune fille:

--Va, dit-elle, porte cela, mais confie-moi ta montre, je ne veux pas

que tu l'engages.

Le débat fut long, André céda et porta les bijoux de sa femme au

Mont-de-Piété. À sa gratitude attendrie, s'ajoutait un peu d'orgueil.

Elle comprenait donc son devoir. Elle se dévouait. Il l'en aima

davantage.

Le terme fut payé, mais d'autres dépenses surgirent, et comme on avait

là un moyen commode de trouver de l'argent, peu à peu, en moins d'un

trimestre, tous les bijoux partirent. Toinette semblait fière de ce

sacrifice. Mais André en souffrait, humilié et chagrin.

Il travailla double, en revanche. Mais avec tout le mal qu'il se donnait

et des travaux supplémentaires, il n'élevait pas son salaire mensuel à

plus de deux cent cinq francs par mois. Des réformes s'étant faites dans

le ministère, André retomba à cent soixante francs pour vivre.

Dur problème, insoluble. Le peu qui lui restait des sommes données par

Mme de Mercy fondrait avant six mois.

Toinette, qui avait supporté patiemment les premiers mois de sa

grossesse, trouvait les suivants pénibles. Le dernier surtout fut

intolérable. Cependant elle avait bon espoir. La jeune sage-femme qui

l'assistait était contente.

V

Un soir que Mme de Mercy devait dîner chez eux, vers six heures,

Toinette ressentit les premières douleurs.

Elles étaient courtes, lancinantes et espacées. Tandis qu'André gardait

sa femme, la mère, montée dans un fiacre, courut chercher la sage-femme.

D'abord vaillante, Toinette riait, bravant les douleurs qui se

rapprochaient, plus vives. Au bout d'une demi-heure, elle eut peur que

la sage-femme n'arrivât trop tard. Ce que lui disait André pour la

tranquilliser était vain. Elle prêtait l'oreille au bruit des voitures,

et debout, nerveuse, s'impatientait. Trois quarts d'heure passèrent

ainsi en un long silence. Toinette s'était assise, un peu pâle.

Sur sa figure fatiguée passait, par éclairs, l'expression d'une douleur

aiguë. Se retenant de crier, elle soupirait doucement.

Une sueur perla au front d'André. Il allait, son devoir l'exigeait,

assister au plus abominable spectacle, celui de la douleur ravageant et

défigurant la femme qu'on aime, un pauvre être faible qui va, dans la

torture, donner la vie à un être plus faible encore. Toute quiétude le

quitta, ainsi que l'image de leur bonheur et de leurs tendresses

passées. Il ne songea plus qu'à l'épreuve qu'ils devaient tous deux

subir, lui spectateur, non moins cruellement qu'elle; d'avance, il fut

pénétré de l'effroi des souffrances, et déchiré à l'idée de la mort

possible.

Deux coups de sonnette pressés retentirent. André courut à la porte, Mme

de Mercy était là, contrariée. Elle lui souffla à l'oreille:

--La jeune sage-femme n'a pu venir, c'est la mère que j'ai amenée, aie

confiance, mais préviens ta femme.

Quand elle sut que ce ne serait pas Mme Rollin qui l'assisterait,

Toinette poussa un cri, trépigna et se refusa absolument à recevoir la

vieille; et ce gros chagrin et ce refus entêté s'exhalaient en mots

colères, que la matrone, dans la pièce à côté, entendait sans

sourciller, avec la philosophie d'une femme qui en a vu bien d'autres.

Une nouvelle douleur, bien mieux que toute exhortation, coupa court au

débat. Toinette chancela, les yeux pleins de larmes, et dit, avec cet

air de souffrance animale qui attendrit les plus forts:

--Faites de moi ce que vous voudrez. Ah! mon Dieu!

Trois minutes après, elle et Mme Pâquot étaient bonnes amies.

--Rien à craindre avant cinq ou six heures,--dit la grosse femme, en

sortant de la chambre, à André et à Mme de Mercy qui, debout, anxieux,

se regardaient sans parler.

--Faut-il qu'elle se couche?

--Non, elle peut marcher, nous avons du temps devant nous.

--Alors,--proposa insidieusement Mme Ouflon, montrant sa figure

digne,--on pourrait peut-être dîner?

La sage-femme y consentit tout de suite, et l'on s'attabla sans

cérémonies. Mme de Mercy fit en cela preuve d'une condescendance réelle.

Car, elle n'ignorait pas que, dans les châteaux où la sage-femme se

vantait d'être continuellement appelée, il est séant de servir à part;

mais quoi! l'on était pauvre, il fallait s'accommoder, et elle découpa

elle-même, dînant peu, toute troublée. Mme Pâquot mangea placidement,

avec une expression de sérénité tout à fait rassurante. André ne put et

ne voulut rien prendre; il trouvait cruel de dîner, comme si rien ne se

passait, sous les yeux de sa femme, qui allait et venait, s'asseyant

près de lui, voulant le servir.

Après le repas, on prit les dispositions d'usage.

Le grand lit, dans le fond, resta vide. Toinette s'étendit sur un petit

lit bas, un drap jeté sur elle. Dans le foyer, de grosses bûches se

consumaient doucement, toutes rouges. Point d'autre bruit dans la pièce

aux rideaux tirés et aux tentures closes, que le tic-tac régulier d'un

cadran. Une lampe sur la cheminée tombait d'aplomb sur le lit; seule la

tête de la femme restait dans l'ombre; une veilleuse perdue dans un

coin, éclairait vaguement ses traits, qui pâlissaient à chaque minute

davantage.

Peu à peu les gros soupirs d'enfant, devenus une plainte, un sanglot

rauque, se changèrent en cris forts, plaintifs. Rien ne pouvait soulager

Toinette; elle devait, selon la parole cruelle, enfanter dans la

douleur. André lui avait livré sa main et son poignet; et cette main

d'homme et ce poignet vigoureux, Toinette les broyait par instants, dans

une étreinte violente, où les ongles crevaient la chair. Il la sentait,

cette pression désespérée, et il souffrait d'être impuissant; une colère

sourde montait en lui, contre l'injuste douleur. Le silence lui semblait

aussi trop calme, et l'immobilité des personnages l'angoissait. Il les

voyait, rigides dans l'ombre: Mme de Mercy pâle comme du marbre, avec

des yeux brillants et un sourire crispé; la sage-femme étendue dans un

fauteuil, tournant benoîtement ses pouces et dodelinant de la tête, déjà

presque assoupie.

Toinette aussi avait vu cela, et une colère et un chagrin lui

emplissaient le coeur. Comment pouvait-on être aussi indifférent? Mais la

vue de son mari la consola: il était blême et inondé de sueur.

Elle lui sourit, et ce faible sourire fit monter des larmes aux yeux

d'André. Une douleur la tordit, et elle poussa un grand cri.

--Oh! madame Pâquot! madame Pâquot--répétait-elle avec une intonation

enfantine, tout à fait navrante.

La sage-femme s'approcha et se pencha sur le lit, masquant la lumière;

alors dans l'obscurité monta une plainte horrible et une voix aiguë de

petite fille:

--Non, non! ne me touchez pas, je ne veux pas! je ne veux pas!--Et la

révolte mourut en un sanglot brisé; Toinette murmurait avec une douleur

monotone:

--Oh! que je souffre! oh! que je souffre!

--Courage, madame,--disait la bonne créature,--tout va bien, pensez au

bébé.

--Oui, madame Pâquot. Oh!...

André serra ses dents à les briser. Toinette lui racla le poignet contre

le pied du grand lit, et le mal qu'elle lui faisait le soulageait un

peu.

Une heure s'écoula, minute par minute: un siècle. Mme de Mercy tisonna

le feu, puis se rassit. Et le temps était comme arrêté. Le cadran avait

des tic-tac ralentis. Le drap du lit, agité de tressaillements nerveux,

semblait vivre, s'enfler d'une vie douloureuse; soudain la lampe baissa

brusquement, s'éteignit, troublant la somnolence de la sage-femme; et

dans cette obscurité de nouveaux cris éclatèrent, coup sur coup.

Tandis que Mme Ouflon apportait une autre lampe, mettait devant le feu

une bassine d'eau chaude, la sage-femme s'approchait de Toinette et

disait:

--Courage, madame!

Et se tournant vers André, elle lui fit signe que le moment approchait.

--Le champagne est-il là?--demanda-t-elle.

On prit la bouteille, dont le bouchon partit avec un bruit de fête.

--Qu'on lui en donne un verre, tenez, madame!

André, avec malaise, reprit le verre vide aux lèvres de sa femme; on la

soutenait, on la grisait pour qu'elle souffrît moins!

--André, viens! viens!

Il accourut, et les ongles rentrèrent dans sa chair, son poignet fut

tordu par une force surhumaine.

--Allons, madame, aidez-nous!

Les yeux de Toinette se convulsèrent, une plainte sourde, puis une

clameur prolongée, sortirent de sa bouche, horriblement tordue. Et André

regardait cela, les mains tremblantes, avec rage et pitié.

L'enfant ne venait pas. La sage-femme leva un front rouge et,

mécontente, échangea avec Mme de Mercy un mauvais regard, qu'André

surprit.

Alors il se fit un grand froid en lui, ses yeux se brouillèrent; la vie

qu'ils attendaient était douteuse, perdue peut-être; il eut la vision du

médecin appelé en hâte, de l'extraction par les fers, d'horreurs

glaçantes; et il lui sembla que, dans la chambre sombre où montaient aux

rideaux des reflets d'aube, dans deux heures, avec le jour, ce n'était

point la vie qui entrerait, mais la mort. Il détourna la tête, et ne

raisonna plus. Un désespoir sans pensées, un désert de ténèbres

l'enveloppèrent; alors ses yeux malgré lui, se fixèrent sur sa jeune

femme.

Elle claquait des dents, en même temps que de grosses gouttes de sueur

coulaient sur sa figure, comme des larmes. André prenant un grand

éventail, l'éventa machinalement. La matrone versa dans un nouveau verre

de champagne une poudre roussâtre, et s'approcha.

Mais les douleurs arrêtées reprirent avec violence. Trois cris se

succédèrent, le dernier désespéré sans rien d'humain, épouvantable. Mme

de Mercy maintenait sous le drap Toinette pâle comme une femme qu'on

assassine; puis il y eut un de ces silences qui suivent le dernier

soupir, et tout à coup de cette mort, s'éleva un vagissement de vie,

rauque et joyeux.

Tous trois comprirent, et André, le coeur retourné comme par une main de

fer, se mit à trembler de tous ses membres.

La sage-femme déjà donnait ses soins à l'enfant.

Une angoisse tourmenta le père, était-ce un garçon ou une fille?

Toinette n'y pensait pas... elle demanda seulement d'une voix faible:

--Est-il beau?

--Très beau, madame, ne vous agitez pas!

Elle regarda son mari, le fit se pencher à ses lèvres et, très bas, avec

des lèvres qui claquaient encore, elle lui dit des mots qu'il n'entendit

pas.

Pour ne pas la fatiguer, il répondit:

--Oui, oui! repose-toi, ma chérie.

Et les vagissements continuaient, et un petit corps vivant, net et

chevelu, se battait avec la sage-femme, qui l'essuya, après l'avoir

baigné. Alors André fut infiniment soulagé, la chambre lui parut un

palais; par les fenêtres, où le jour blanchissait, ce qui était entré

n'était point la mort, mais la vie!

La vie sous sa forme la plus belle, l'enfant, chair et âme nouvelles,

nées de deux chairs et de deux âmes, l'enfant, joies et chagrins, soucis

et espoirs, l'enfant, tout l'avenir!

Il était né! Il était là, tout grouillant de vie! Quel doux mystère!

On le donna à garder à André, qui s'assit sur une chaise basse, le

tenant gauchement dans ses bras. À sa joie succédait une stupeur presque

pénible.

«Comment! c'était à lui, ce pauvre être grimaçant, à la face indécise et

rouge, et dont il ne pouvait seulement deviner le sexe?...» Il regarda

sa mère; penchée vers lui, elle le baisa longuement au front, en disant

tout bas, afin que Toinette n'entendit pas:

--Une fille!

--Ah!...--Et il ne fut ni content ni fâché; c'était un enfant, le sien:

dans ce mot tenait tout son bonheur. Toinette le regardait, et d'une

voix douce et traînante:

--On ne veut pas me dire ce que c'est; je vous assure que ça m'est bien

égal; je n'ai pas du tout de préférence!

On finit par lui avouer une petite fille:

--Ah! tant mieux,--dit-elle. Et elle ferma les yeux, tout heureuse;

pourtant elle avait rêvé un garçon; mais en ce moment de calme, après de

si terribles épreuves, elle était bien contente que «ce ne fut qu'une

fille».

--Montrez-la moi, dit-elle; si je lui donnais le sein?

On lui apporta l'enfant, qui ne devait boire jusqu'au lendemain que des

petites cuillerées d'eau sucrée.

Alors elle se tourmenta de savoir si elle serait bonne nourrice.

Ce ferme désir, cette conscience qu'il était beau et nécessaire à une

mère, après avoir donné la vie à son enfant, de la lui donner

doublement, c'est André qui l'avait inspiré à Toinette. Ce n'était pas

la coutume dans la famille Rosin; seul, Alphonse avait été nourri par sa

mère, avec une telle frénésie maladive qu'elle avait été mauvaise

nourrice, et avait toujours dissuadé ses filles de l'imiter.

--Monsieur va m'aider,--dit la sage-femme--à transporter madame dans le

grand lit.

André prit Toinette dans ses bras, elle se suspendit à lui, épuisée et

tendre. Plein d'angoisse, il porta ce corps meurtri, dont la tête pâle,

renversée en arrière, souriait, avec l'expression d'accablement d'un

enfant qui a failli mourir.

Alors, un calme singulier, emplissant la chambre, pénétra les coeurs. On

éteignit la lampe et le feu fut couvert; une ombre blême envahit la

pièce, le berceau fut approché, et les grands rideaux du lit tombèrent

sur le sommeil de la mère et de l'enfant.

La sage-femme s'étendit dans un fauteuil; l'heure du repos était venue.

À pas muets, André et sa mère passèrent dans le cabinet de travail, ils

causèrent bas, longtemps, à la clarté d'une bougie, près des cendres.

Ils firent des rêves d'avenir, pour l'enfant à peine né. Ils éprouvaient

un accablement délicieux, et une surprise infinie de leur situation

nouvelle.

Lui était père; cela le vieillissait, lui imposait des charges, une

responsabilité. Elle était grand-mère, une vieille femme déjà, et elle

fit de ce jour le sacrifice du peu de jeunesse qui lui restait. Son

deuil même deviendrait plus austère, plus simple, comme si une dernière

coquetterie l'avait quittée.

Ils causèrent du passé perdu, plus riche et plus beau, résumèrent leur

vie aisée dans la maison de province, la mort du père, la liquidation

ruineuse et les procès perdus. Cela défila, mais avec moins d'amertume

qu'autrefois, car ils sentaient bien qu'en échange du passé, il venait

de leur naître un peu d'avenir et d'espoir, dans l'attendrissante petite

personne de l'enfant.

La vie était précaire, il fallait la subir. Le mariage d'André, en

somme, avait été nécessaire à ce garçon, différent des autres. Mme de

Mercy le comprit alors, et mieux, depuis que l'enfant était là, dans son

berceau, rendant irrévocable l'union du père et de la mère, la scellant

à jamais.

Cet entretien pacifia leur âme. Mais leur inquiétude resta entière pour

l'avenir. La pauvreté croissante menaçait:

--Que faire? demanda-t-elle.

Le jour entrait, un rayon de soleil pâle filtra dans la chambre où

mourait la flamme incolore d'une bougie, qu'André souffla. L'inquiète

demande de Mme de Mercy resta sans réponse.

Jours d'épreuve: Moeurs bourgeoises · 第 17 / 34 题