Quant à Sillery, voici ce qu'Amelot de la Houssaye (t. 1, p. 539) dit
de l'origine de sa maison; cela nous dispense de parler aux
généalogistes: «_Brulart_. Cette maison est originaire d'Artois et
vient d'un Adam Brulart, seigneur de Hez audit pays, lequel Filippe de
Valois fit grand maître des engins, cranequiniers et arbalestriers de
France.»
L'amour de la généalogie m'entraîne. Les Villarceaux sont des Mornay
de la branche d'Ambleville et Villarceaux. Ils se manifestent ainsi
dans le monde:
Pierre de Mornay, assassiné en 1626, épouse le 6 avril 1616
Anne-Olivier de Leuville, morte en 1653.
De ce mariage:
1º Louis, mort le 21 février 1691, à soixante-douze ans, après avoir
épousé, en 1643, Denise de La Fontaine, d'où trois fils et une fille;
2º Claude, mort jeune;
3º René, mort le 2 septembre 1691;
4º Madeleine, abbesse de Gif;
5º Charlotte, qui épousa (1643) Jacques Rouxel, comte de Grancey,
maréchal de France, etc. (morte le 6 mai 1694).
J'ai fait l'éloge de Mercoeur. Ce Somaize qui, en somme, apprend peu
de chose, apprend qu'il aima une demoiselle Sciroeste d'Avignon (t. 1,
p. 215). Ce fut sans doute littérairement et en tout honneur. Il ne
faut pas nous gâter nos bons maris, qui sont rares dans la société
dont nous faisons l'histoire.
Villars étoit peu de chose par la naissance, avons-nous dit.
Saint-Simon (t. 1, p. 26) n'y va pas de main morte; il écrit:
«petit-fils d'un greffier de Coindrieu». Bagatelle.
Nous ne sommes pas très riches de documents sur le compte des
Manicamp. N'oublions donc pas un fait, si petit qu'il soit (Amel. de
la Houss., t. 2, p. 430). «Le maréchal d'Estrées, frère de Gabrielle,
a pour troisième femme Gabrielle de Longueval, fille d'Achille de
Manicamp.»
La terre de Manicamp est une terre de Soissonnois érigée en comté
(octobre 1693) pour Louis de Madaillan de l'Esparre, marquis de
Montataire (Expilly).
Et je n'ai plus qu'un ou deux mots, l'un pour madame de Bonnelle,
l'autre pour Guitaut.
Le surintendant Bullion, père de M. de Bonnelle, soutient en 1636,
après Corbie, le courage du cardinal. Cette année même il fait nommer
son fils président à mortier à la place de Le Coigneux. En 1643, à la
rentrée en grâce des proscrits, le président Le Coigneux demande sa
place; on fait Bonnelle conseiller d'honneur et cordon bleu (Amelot de
la Houssaye, t. 2, p. 100). Le président Bellièvre, son beau-frère, le
trouva bien accommodant.
C'est peu de chose que nous dirons de Guitaut:
Le vieux Guitaut est mort le 12 mars 1663, à quatre-vingt-deux ans.
Notre Guitaut est né le 5 octobre 1626, et est mort le 27 décembre
1685. On comprend bien qu'il y a de l'intérêt, dans une Histoire
amoureuse, à savoir au juste l'âge des gens.
C'est dans la rue Saint-Anastase, et non dans la rue
Culture-Sainte-Catherine, où elle alla demeurer plus tard, qu'il est
voisin de madame de Sévigné (Walck., t. 4, p. 68).]
[Note 68: Quel duelliste que Boutteville, le père de madame de
Châtillon! Il alloit provoquer quiconque étoit devant lui cité comme
une fine lame. Chaque matin, chez lui, dans une salle basse, il y
avoit assaut de braves; le vin et le pain étoient en permanence sur la
table avec les fleurets (Amelot de la Houssaye, t. 2, p. 262). On sait
quelle fut sa mort. Avant de monter sur l'échafaud, Cospean l'amena à
se convertir (La Houssaye, t. 1, p. 518).
Sa fille, madame de Châtillon, ne sera que trop souvent sur la scène.
Boutteville laissa aussi un fils posthume, né en 1627, François-Henri
de Montmorency, qui devint Luxembourg. Dans sa tendre jeunesse, il ne
paroît pas si bravache que son père: le chevalier de Roquelaure lui
donne un soufflet qu'il accepte (Tallem., chap. 202, t. 6, p. 178). Il
est assidu auprès de Condé, son parent. En 1649 il fait partie de la
confédération des nobles contre les tabourets de quelques duchesses
(Mottev., t. 3, p. 375); il figure chez Renard à côté de Jarzay (La
Rochefoucauld, p. 431) et provoque Beaufort, qui refuse de se battre
avec lui, le 23 janvier 1650. Il aimoit alors la belle et jeune
marquise de Gouville; mais le temps des amours tranquilles étoit
passé: il faut qu'il combatte pour Condé. Il s'enferme alors dans
Bellegarde avec Tavannes. La ville est dégarnie; qu'importe? «Ils
arborent sur le rempart (Désormeaux, _Vie de Condé_, t. 2, p. 351) un
drapeau blanc, semé de têtes de morts, pour annoncer qu'ils étoient
bons François, mais qu'ils se défendroient jusqu'au dernier soupir.»
C'est là l'apprentissage du futur _tapissier de Notre-Dame_. Il
partage la fortune de Condé chez les Espagnols; il est fait prisonnier
après l'engagement de Furnes (Montglat, p. 331). Il se marie, le 17
mars 1661, avec l'héritière de Piney-Luxembourg.
Sa jeunesse, si agitée, ne ressemble pas entièrement à celle des
langoureux Guiche et Candale; d'ailleurs, il avoit le malheur d'être
contrefait. On a toutefois écrit avec beaucoup d'abondance l'_Histoire
des amours du maréchal de Luxembourg_ (1695).
Saint-Simon, qui ne l'a point connu jouvenceau et qui ne peut lui
pardonner ce qu'il a fait pour passer du dix-huitième rang des pairs
au second (chap. 9, 1694), a plus d'une fois taillé pointue sa plume
pour dire de lui le mal qu'il en pensoit. Ce n'en fut pas moins,
lorsque l'heure arriva, l'un de nos plus habiles capitaines.
Saint-Simon l'avoue, au reste (t. 1, p. 144): «Rien de plus juste que
le coup d'oeil de M. de Luxembourg, rien de plus brillant, de plus
avisé, de plus prévoyant que lui devant les ennemis ou un jour de
bataille, avec une audace, et en même temps un sang-froid qui lui
laissoit tout voir et tout prévoir au milieu du plus grand feu et du
danger du succès le plus imminent; et c'étoit là où il étoit grand.
Pour le reste, la paresse même.»
Luxembourg est mort le 4 janvier 1695 (V. Dangeau). Sa mère[A],
également mère de madame de Châtillon, lui survit; elle meurt à 91
ans, en 1696, après avoir (Saint-Simon, t. 1, p. 215) vécu «toute sa
vie retirée à la campagne».]
[Note A: Élisabeth, fille de Jean Vienne, président en la chambre
des comptes (Saint-Simon, t. 1, p. 134), mariée en 1617.]
[Note 69: Gaspard IV de Coligny, marquis d'Andelot, puis duc de
Châtillon, promettoit d'être un jour un général. Dès 1641 il est nommé
maître de camp du régiment (Daniel, t. 2, p. 381) de Piémont, quoique
son père vînt de perdre la bataille de la Marfée.
En 1644, le père de mademoiselle de Vigean, que Condé aimoit, s'entend
avec le maréchal de Châtillon pour marier sa fille à son fils
(Mottev., t. 2, p. 129). C'est alors que Condé pousse le fils à aimer
passionnément et à enlever mademoiselle de Montmorency. Châtillon
s'attache de plus en plus à son protecteur; il combat près de lui à
Lens. Condé l'envoie raconter sa victoire et demande pour lui le bâton
de maréchal (Mottev., t. 3, p. 3); il n'obtient qu'un brevet de duc
(t. 3, p. 117) à la fin de l'année 1648 (et non 1646.--Saint-Simon, t.
1, chap. 8). Saint-Simon l'appelle «bon et paisible mari». Pourquoi
cela?
Quoi qu'il en soit, c'est lui qui commence la réputation de Ninon (V.
Saint-Evremont); il étoit beau et vraiment aimable. Le coup de canon
ou la balle qui le tua à Charenton, en 1649, fut détesté dans les deux
partis (Guy Joly, p. 20). Chavagnac a raconté cette triste mort (9
février). Diverses pièces, publiées alors, contiennent son
panégyrique; elles sont numérotées 22706, 22707, 22708, dans la
_Bibliothèque_ du P. Lelong. Châtillon ne laissa aucuns biens (Omer
Talon, 331). «Il étoit beau», avons-nous dit déjà, «bien fait de sa
personne et brave au dernier point.» Au moment où il mourut, il aimoit
mademoiselle de Guerchy. «Dans le combat (Montp., t. 2, p. 47) il
avoit une de ses jarretières (bleues) nouée à son bras.»
Son frère aîné, Coligny, a été, avec le duc de Guise, le héros du duel
romanesque de la place Royale, que M. V. Cousin a raconté dans son
_Histoire de madame de Longueville_; mais il en a été le héros
malheureux.]
[Note 70: Nécessité sera de s'y prendre à deux et à trois fois
pour dire ce que je puis avoir à dire de madame de Châtillon. Ce ne
fut pas seulement une dame galante, comme madame d'Olonne; ce fut
aussi une femme politique, une Aspasie, une Impéria. Mais je n'ai pas
à l'encenser, car elle n'a été que belle et n'a pas été aimable.
Les notes que nous consacrerons à éclaircir ou à garantir l'histoire
que Bussy a faite de madame de Châtillon ne peuvent avoir la
prétention de former un ensemble chronologique: ce sont les traits
épars d'un tableau qui ne diffère pas de celui qu'il a peint. M.
Walckenaer, dans le premier volume de ses Mémoires, a d'ailleurs
étudié avec soin toute cette histoire.
On ne doit pas se fier éperdument à l'_Histoire véritable de la
duchesse de Châtillon_, Cologne, Pierre Marteau (Hollande, à la
Sphère), 1699, petit in-12 (catalogue Le Ber, nº 2224). Madame de
Châtillon est née en 1626; elle a été mariée à Coligny en 1645; elle
est devenue veuve en 1649; elle s'est remariée en 1664 au duc de
Mecklembourg; elle est morte le 24 janvier 1695. Boutteville avoit
laissé trois enfants: madame de Châtillon (Isabelle-Angélique),
Marie-Louise, qui fut madame la marquise de Valençay, et enfin
François-Henri, qui devint le maréchal de Luxembourg. On voit dans les
_Prétieuses_ de Somaize (t. 1, p. 191) cette prédiction, qui
s'applique à madame de Châtillon sous le nom de _Camma_ (1661):
«L'amour se deffera de sa puissance entre les mains de Camma et luy
donnera tout ce qu'il possède, ce qui s'appellera du nom de
_Métamorphose galante_.»
Presque partout nous citons Somaize: c'est que tout notre monde a vécu
de la vie précieuse, c'est que tous ces libertins et toutes ces femmes
légères ont filé dans les ruelles le parfait amour avant de passer si
chaleureusement à la réalité. Les lettres et les dialogues de Bussy,
s'ils ne sont pas authentiques, sont parfaitement vraisemblables.
Ainsi s'exprimoit la galanterie la plus hardie. Madame de Châtillon
«faisoit la prude (Conrart, p. 231) et la sévère plus qu'aucune autre
dame.» Elle étoit Montmorency, elle étoit Coligny elle avoit du sang
d'azur dans les veines; elle se sentoit duchesse et bel-esprit.
Mademoiselle Desjardins a écrit pour elle le _Triomphe d'Amarillis_;
elle y passe divinité et y trône sur les nuages. Nous sommes loin des
gourgandines de Régnier avec ce monde beau parleur; nous sommes loin
aussi des vigoureuses passions de l'Italie ou de l'Espagne. Peu s'en
faut que madame de Châtillon ne figure parmi les dévotes. Parmi les
pièces justificatives de l'_Histoire de madame de Longueville_ par M.
V. Cousin, il y a quelques lettres de Madame de Longueville, de la
princesse douairière et de Madame de Châtillon: ce sont des mères de
douleur, des colombes chrétiennes; elles parlent le mielleux langage
de saint François de Sales. On a quelque peine à tenir ses lèvres
pincées lorsqu'on voit madame de Châtillon déposer solennellement en
faveur de la sainteté de la mère Magdelaine de Saint-Joseph (1655),
religieuse carmélite dont on poursuivoit à Rome la béatification.
Parlons d'abord de son second mari, de celui qui lui donna le nom de
Meckelbourg, pour qu'il n'y ait plus qu'à songer librement à madame de
Châtillon. C'est en février 1664, à trente-huit ans, qu'elle l'épousa.
Christian-Louis de Meckelbourg (Mecklembourg)-Schwerin, chevalier de
l'ordre le 4 novembre 1663, étoit veuf et avoit à peu près le même âge
qu'elle. Il est mort à La Haye en 1692 (Saint-Simon, _Notes à
Dangeau_, t. 2, p. 273). Il étoit rêveur, et sa femme lui donna de
quoi rêver. Madame de Sévigné nous apprend (30 décembre 1672) qu'on se
moquoit de lui volontiers. Madame (28 août 1719) dit: «C'étoit un
singulier personnage que ce prince. Il étoit bien élevé, il apprécioit
fort bien les affaires, il raisonnoit avec justesse; mais, dans tout
ce qu'il faisoit, il étoit plus simple qu'un enfant de six ans.»
Et le reste.
Il y avoit une chanson ainsi tournée:
Ventadour et Mecklembourg
Sont toujours tout seuls au cours;
Ce n'est pas que l'amour
Leur tracasse la cervelle,
Mais c'est qu'à la cour
On les fuit comme des ours.
Laissons ce malheureux, qui n'a pas mérité son sort, et qu'après tout
il ne faut pas plaindre s'il a tenu absolument à posséder la brillante
madame de Châtillon.
De très bonne heure, mademoiselle de Boutteville s'étoit montrée
encline à l'amour. D'abord elle s'imagine que Condé l'adore (1644).
Condé faisoit semblant de l'aimer par ordre de mademoiselle du Vigean,
qu'il aimoit en réalité (Motteville, t. 2, p. 130). Elle n'a que
dix-neuf ans quand Coligny l'enlève. Ce fut une scène de mélodrame: un
suisse de madame de Valençay, sa soeur, y périt vertueusement. La
mère poussoit des cris de Rachel désespérée. Un amant évincé, Brion,
faisoit chorus. Voiture n'y vit pas de mal (Oeuv., t. 2, p. 174), et
dit du ravisseur, dans un rondeau que nous approuvons:
Il a bien fait, s'il faut que l'on m'en croye.
On parloit beaucoup alors de la beauté de mademoiselle de Guerchy.
Madame de Châtillon apprit avec une grande joie que le jeune prince de
Galles la jugeoit plus belle que sa rivale (Montp., t. 2, p. 1, 1647);
mais M. de Châtillon devoit, au jour de sa mort, avoir la jarretière
de cette rivale nouée autour de son bras.
Je sais bien que les Mémoires de M. de *** ne peuvent pas être
considérés comme des mémoires d'une grande valeur et qu'ils
ressemblent à une compilation; je les appellerai toutefois en
témoignage. Ce qu'ils disent nous fait faire un grand pas dans notre
histoire, et, aux louanges méritées en 1648 par la beauté de la
duchesse, ils ajoutent déjà quelque chose des critiques sévères que sa
conduite postérieure va attirer sur elle.
«Élisabeth de Montmorency étoit de belle taille; son air et son port
étoient nobles et pleins d'agréments; ses traits étoient réguliers, et
son teint avoit tout l'éclat que peut avoir une brune; mais sa gorge
et ses mains ne répondoient pas à la beauté de son visage. Son esprit
vif et plein de feu rendoit sa conversation agréable, et elle avoit
des manières douces et flatteuses dont il étoit impossible de se
défendre. Elle avoit de la vanité et aimoit la dépense; mais, comme
elle n'avoit pas assez de bien pour la soutenir, elle obligeoit ceux
qui s'attachoient auprès d'elle à fournir à ses profusions. Bien
qu'elle eût beaucoup de discernement, après avoir vu à ses pieds un
prince aussi grand par ses belles qualités que par sa naissance, elle
s'abaissoit souvent à des complaisances indignes d'elle pour des
personnes qui lui étoient inférieures en toutes choses, mais qui
pouvoient être utiles à ses desseins.» (Mém. de M. de ***, _Collect.
Michaud_, p. 469.)
Mais il faut d'abord que la dame soit veuve; mariée elle est
contrainte; Châtillon expire donc dans l'une des premières journées
sérieuses de la Fronde.
«Ce jeune seigneur fut regretté publiquement de toute la cour à cause
de son mérite et de sa qualité, et tous les honnêtes gens eurent pitié
de sa destinée. Sa femme, la belle duchesse de Châtillon, qu'il avoit
épousée par une violente passion, fit toutes les façons que les dames
qui s'aiment trop pour aimer beaucoup les autres ont accoutumé de
faire en de telles occasions; et comme il lui étoit déjà infidèle et
qu'elle croyoit que son extrême beauté devoit réparer le dégoût d'une
jouissance légitime, on douta que sa douleur fût aussi grande que sa
perte.» (Mott., t. 3, p. 183.)
Voilà la veuve en campagne. Un prêtre que nous reverrons, Cambiac, M.
de Nemours, Condé et d'autres de ci et de là, lui enlèvent son
coeur, qu'elle expose fort aux surprises, peu par amour sincère, si
ce n'est pour Nemours, beaucoup par intérêt. Cambiac lui servit à
conquérir un pouvoir absolu sur la princesse douairière, qu'il
dirigeoit, et qui lui légua des rentes considérables (Lenet, p. 219).
On verra ce que signifia l'intrigue qu'elle eut avec Condé. En 1652,
au moment de la bataille Saint-Antoine, elle ne lui plaît pas encore
beaucoup, car il lui fait une rude grimace chez Mademoiselle (Montp.,
t. 2, p. 269). Le canon avoit tonné tout le jour. À dîner, «elle
faisoit des mines les plus ridicules du monde, et dont l'on se seroit
bien moqué si l'on eût été en humeur de cela». Un peu plus tard, la
même année (Montp., t. 2, p. 326), elle «mouroit d'envie de donner
dans la vue à M. de Lorraine. Elle vint un soir chez moi, dit
Mademoiselle, parée, ajustée, la gorge découverte», etc. «Dès qu'elle
fut partie, M. de Lorraine nous dit: Voilà la plus sotte femme du
monde; elle me déplaît au dernier point.»--La veille ou
l'avant-veille, elle avoit fait venir un joaillier, lui présent, et
avoit en vain essayé de se faire offrir quelque bijou.
En même temps elle aime Nemours, et la guerre n'y fait rien.
Mademoiselle est toujours bonne à interroger (t. 2, p. 214); elle nous
dira comment les amoureux couroient alors les grands chemins au
travers des mousquetades. Belle époque! et qu'un écrivain a récemment
eu raison (M. Feillet, dans la _Revue de Paris_) de traiter mal. Les
seigneurs mettent tout en révolution; ils jouent à la bataille, ils
écrivent des billets doux pendant que les campagnes succombent sous
une effroyable misère.
«Madame de Nemours partit aussitôt pour le venir trouver. Madame de
Châtillon vint avec elle jusqu'à Montargis; elle disoit qu'elle alloit
pour conserver sa maison de Châtillon. Mais comme elle fut arrivée à
Montargis, elle jugea que de là elle conserveroit bien ses terres, et
qu'il y avoit plus de sûreté pour elle à se mettre dans les filles de
Sainte-Marie, d'où elle ne sortoit que deux ou trois fois pour aller
voir M. de Nemours, quoique des officiers qui vinrent à Orléans en ce
temps-là me dirent qu'elle alloit tous les jours voir M. de Nemours
toute seule avec une écharpe; qu'elle croyoit être bien cachée, mais
qu'il n'y avoit pas un soldat dans l'armée qui ne la connût.»
Peut-être sera-t-il à propos de placer ici une relation qu'on est tout
étonné, tant elle entre dans le détail des choses, de trouver dans les
Mémoires de M. de *** (p. 533.--1652): «M. le Prince étoit plus
amoureux que jamais de la duchesse de Châtillon, et sa jalousie pour
le duc de Nemours avoit augmenté depuis qu'il n'avoit plus été le
médiateur de l'accommodement du parti avec la cour. Le prince de Condé
avoit prié cette duchesse de ne plus voir son rival, et, comme elle
crut que la guerre, si elle duroit, éloigneroit bientôt ce prince,
elle lui promit tout ce qu'il voulut, ce qui ne l'empêcha pas
néanmoins de chercher les moyens de voir le duc de Nemours sans que
Son Altesse en eût connoissance. Madame de Châtillon, ayant su que le
prince de Condé étoit retenu au lit par quelque incommodité, en
avertit le duc de Nemours et lui manda de la venir voir à dix heures
du soir. Cet amant ne manqua pas à l'assignation, et, pour ne point
faire d'affaire à la duchesse, il laissa son carrosse dans une rue
détournée, d'où il prit à pied le chemin de la maison, le nez
enveloppé dans un manteau.
«L'obscurité et le soin qu'il prenoit de se cacher lui firent manquer
la porte. Il entra dans une autre, qu'il trouva ouverte, et une fille
le conduisit sans lumière à une chambre où, après lui avoir dit que sa
maîtresse l'attendoit au lit, elle le laissa seul, tirant sur elle la
porte, qu'elle ferma à clef. Le duc de Nemours s'aperçut bientôt de la
méprise, parcequ'il ne s'attendoit pas à un traitement si favorable.
Il voyoit bien qu'il n'étoit pas loin de la maison de la duchesse, et
il savoit que dans celle qui touchoit à la sienne il logeoit une fort
jolie femme, qu'il avoit vue plusieurs fois chez madame de Châtillon;
il avoit même appris que le mari de cette femme étoit sorti de la
maison pour aller poser une sauvegarde que M. le Prince lui avoit
donnée, à la prière de la duchesse, pour une assez belle maison qu'il
avoit en Brie. Il résolut de profiter de l'occasion que la fortune lui
offroit, et se coucha auprès de cette dame. Elle lui fit la guerre sur
sa paresse, et il s'en excusa en termes généraux, pour ne rien dire
qui pût découvrir la méprise. Il comprit par la suite que c'étoit pour
moi qu'elle le prit et que le voisinage avoit fait notre connoissance.
J'avois l'honneur d'être connu de lui, et il savoit que mon père avoit
un beau château à un quart de lieue de La Queue, en Brie. Ainsi il lui
fut plus aisé de répondre juste à ses questions. J'y vins un quart
d'heure après, et, trouvant la porte fermée, je crus que le mari étoit
revenu, et je m'en retournai sans hésiter. Le duc passa la nuit avec
la dame, qui ne s'aperçut de son erreur que par le retour de la lune.
Elle alloit s'exhaler en reproches contre celui qui venoit de la
tromper d'une manière si peu civile; mais, ayant reconnu le duc de
Nemours, elle se contenta de le prier de lui garder le secret.
«M. le Prince, qui vouloit être éclairci si la duchesse de Châtillon
lui tenoit exactement parole, avoit mis des espions en campagne pour
investir la maison. Ils vinrent lui dire qu'ils avoient vu le carrosse
du duc de Nemours dans une rue voisine. Alors, oubliant ses
incommodités, il s'habilla et se fit porter en chaise chez la
duchesse. Elle fut surprise de sa visite, et craignit autant l'arrivée
du duc de Nemours qu'elle l'avoit désirée un moment auparavant. Le
prince de Condé demeura avec elle jusqu'à minuit, et il s'en alla sans
lui rien témoigner de ses soupçons. Le lendemain, après dîner, le duc
de Nemours envoya un page pour s'informer de ce que faisoit la
duchesse de Châtillon, et il apprit qu'elle étoit allée à la
promenade. Il se douta qu'elle étoit au Jardin des Simples,
parcequ'elle cherchoit les promenades éloignées. Il s'y rendit
aussitôt, et, ayant vu son carrosse à la porte, il la chercha partout.
Après avoir parcouru le parterre et le bois, il monta jusqu'en haut en
tournant, et il l'aperçut entre deux palissades seule avec le duc de
Beaufort. Il prêta l'oreille, et il entendit que madame de Châtillon
disoit à ce duc qu'elle n'avoit jamais aimé que lui, et que ses seuls
intérêts l'avoient empêchée de conclure le traité de M. le Prince avec
la cour. Il alloit sauter les palissades pour suivre les transports de
sa jalousie, lorsqu'il vit faire la même chose au prince de Condé,
qui, sans rien dire au duc de Beaufort, accabla la duchesse de
reproches et jura de ne la voir jamais.»
Le lendemain, duel de Nemours et sa mort.
Elle se console (Montp., t. 2, p. 292), et voici, pour cette fois, un
dernier texte invoqué en preuve: «Son Altesse Royale et M. le Prince
entrèrent et s'approchèrent; elle leva son voile et se mit à faire une
mine douce et riante. Je crus voir une autre personne sous cette
coiffe: elle étoit poudrée et avoit des pendants d'oreilles; rien
n'étoit plus ajusté. Dès que M. le Prince alloit d'un autre côté, elle
rabaissoit sa coiffe et faisoit mille soupirs. Cette farce dura une
heure et réjouit bien les spectateurs.»]
[Note 71: Celui-ci, c'est Gaston Jean-Baptiste, né en 1615, et
marquis de son nom. Il étoit fils d'Antoine, baron de Roquelaure,
maréchal de France, né en 1543, mort en 1625, après avoir donné le
jour à dix-huit enfants: 1º du premier lit, à cinq filles et à un fils
mort en 1610; 2º du second lit, à quatre filles et à huit fils, dont
Gaston est le troisième.
Voici la notice que consacre à notre Roquelaure le livret intéressant
du _Musée de Versailles_ (t. 2, p. 630), livret qui a la valeur d'un
ouvrage sérieux et qui fait honneur à M. Eudoxe Soulié: «Fils du
maréchal Antoine de Roquelaure, né en 1615, il porta d'abord le nom de
marquis de Roquelaure, servit dans les armées du roi comme capitaine
de chevau-légers, puis comme colonel d'un régiment d'infanterie, et
fut fait deux fois prisonnier, en 1641, au combat de la Marfée; en
1642, à la bataille d'Honnecourt. Maître de la garde-robe du roi, il
combattit à Rocroy en 1643, fut fait maréchal de camp, fit les
campagnes de Flandre et de Hollande, et devint lieutenant général en
1650. Louis XIV érigea sa terre de Roquelaure en duché-pairie en 1652
et le fit chevalier de l'ordre du Saint-Esprit en 1661. Il se trouva à
la conquête de la Franche-Comté en 1668, à celle de Hollande en 1672,
fut gouverneur général de Guyenne en 1676, et mourut à Paris le 11
mars 1683.» Tels sont les états de service de l'homme.
On voit à Bordeaux, en 1650, un chevalier de Roquelaure (Lenet, p.
381) dans le parti de Condé. Le marquis appartient au parti de la
cour, et va, cette année-là même, à Bordeaux (Mott., t. 4, p. 77) avec
le maréchal de la Meilleraye. Il ne se gênoit pas d'ailleurs pour
garder des intelligences dans le camp ennemi, ce qui, un moment, en
1649 (Mott., t. 3, p. 267), le fait éloigner par Mazarin. Il étoit
«hardi, grand parleur et gascon». Peut-être voudroit-on que dans cette
note un pareil personnage fût moins officiellement décrit, car le nom
de Roquelaure a le privilège, au temps des lectures sournoises du
collége, de tenir en éveil notre gaîté; mais c'est surtout le fils de
notre Roquelaure qui a été friand de scandale. Celui-ci, déjà doué
d'une langue de hâbleur, n'a pas aussi hardiment sauté par dessus les
bornes. Ce fut, d'ailleurs, un maréchal de France _in petto_ (Monglat,
p. 287).
N'allons pas jusqu'à réduire la vérité: il fatigua plus d'une fois ses
contemporains. Dans le _Ballet des Noces de Thétis et de Pelée_, en
1654, Benserade lui fit chanter malignement, sous le costume d'une
dryade:
Il n'est point de forêt qui ne soit indignée
Du fracas ennuyeux que j'ai fait tant de fois,
Et, sitôt que je hante une souche de bois,
Il vaudroit tout autant qu'on y mît la cognée.
Lorsque Lauzun fut disgracié, Roquelaure demanda, sans vergogne, ses
lods et ventes à Louis XIV (La Place, t. 3, p. 216), qui lui répondit:
«Il ne faut pas profiter de la disgrâce des malheureux.» Attrape,
camarade! Tallemant lui a consacré son chapitre 234; il le taxe
d'impertinence, doute de sa bravoure, mais reconnoît qu'il étoit «bon
abatteur de bois». Nous savons ce que parler veut dire.
Tallemant parle aussi de sa femme, Charlotte-Marie de Daillon, fille
du comte du Lude, «une des plus belles, pour ne pas dire la plus belle
de la cour». Loret (septembre 1653) n'a pas oublié ce mariage.
Roquelaure étoit riche; il donne à sa fiancée douze bourses parfumées
contenant 6,000 pièces d'or de 11 livres 10 sous: cela faisoit 69,000
livres, et feroit quelque chose comme 200,000 livres. Lorsqu'elle fut
accouchée deux fois, Loret la trouve encore
Plus fraîche et plus belle que Flore.
«Assurément, c'est une belle créature», dit Mademoiselle. Quant à
madame de Sévigné, elle déclare que madame de Roquelaure battoit
toutes les autres à plate couture. Elle aimoit Vardes lorsqu'elle se
maria, et ne put jamais s'habituer à se plaire en son état de femme
mariée. Douce, rêveuse, plaintive, elle fut peut-être touchée, vers la
fin, de l'amour que témoignoit pour elle le duc d'Anjou. Elle mourut
en 1657. Le lendemain de sa mort, le duc d'Anjou va à confesse,
communie et fait dire mille messes (Montp., t. 3, p. 268).
Roquelaure ne fut jamais duc vérifié. En 1663 Louis XIV lui fit
défendre de soumettre son brevet au Parlement (Mott., t. 5, p., 196).
La Bibliothèque nationale possède (Catal., t. 2, nº 3668) une affiche
faite au sujet du ban et arrière-ban de Normandie, le 21 août 1674, au
nom de Roquelaure, commandant en chef des troupes de la province.
Son fils, Biran, voluptueux sans scrupule (Saint-Simon, t. 5, p. 77),
épouse mademoiselle de Laval, fille d'honneur de la dauphine et
maîtresse du roi. Une fille lui arrive trop vite: «Mademoiselle,
dit-il, soyez la bienvenue; je ne vous attendois pas si tôt.» Il se
rua dans le bas comique et accepta cavalièrement son rôle de mari
avantagé (V. Caylus, V. les _Lettres de Madame_, t. 1, p. 236). On
voit dans les _États du comptant_ pour 1685 (Pierre Clément, _le
Gouvernement de Louis XIV_, p. 283): «Au sieur duc de ----, pour le
parfait paiement de ce que Sa Majesté a donné à ladite duchesse par
son contrat de mariage, 40,000 livres.»
Lui aussi, ce Roquelaure, fut un duc à brevet; il étoit ami intime de
Vendôme. Saint-Simon (t. 1, p. 150) a raconté une scène terrible que
lui fit au jeu, en 1695, cet ami redoutable. L'affront fut digéré, et
les plaisanteries, interrompues un instant, rejaillirent de plus
belle.
Roquelaure le fils est mort en 1734. Dès 1718 on avoit publié en
Hollande _le Momus françois_, ou les Aventures divertissantes du duc
de Roquelaure. C'est un recueil de sottises et d'ordures.]
[Note 72: Tout le monde a lu ses mémoires. Il est né en 1614 et
fut élève de saint Vincent de Paul. Tallemant des Réaux l'a peint:
«Petit homme noir qui ne voit que de fort près, mal fait, laid, et
maladroit de ses mains à toute chose. Il n'avoit pourtant pas la mine
d'un niais; il y avoit quelque chose de fier dans son visage.»
Nous ne mettrons ici qu'un trait de son histoire: son amour et ses
projets pour madame de la Meilleraye. «Cela est bien fou!» dit un fou,
l'abbé de Choisy (p. 565, collect. Michaud). C'est Saint-Simon (t. 8,
p. 187) qui parle: «La maréchale de la Meilleraye (morte en 1710, à
quatre-vingt-huit ans) avoit été parfaitement belle et de beaucoup
d'esprit. Elle tourna la tête au cardinal de Retz, jusqu'à ce point de
folie de vouloir tout mettre sens dessus dessous en France, à quoi il
travailla tant qu'il put, pour réduire le roi en tel besoin de lui
qu'il le forçât d'employer tout Rome pour obtenir dispense pour lui,
tout prêtre et évêque sacré qu'il étoit, d'épouser la maréchale, dont
le mari étoit vivant, fort bien avec elle, homme fort dans la
confiance de la cour, du premier mérite, dans les plus grands emplois.
Une telle folie est incroyable et ne laisse pas d'avoir été.»
Que voulez-vous? Cet homme avoit une âme de feu quand l'amour lui
mettoit martel en tête.
Retz, quelque jugement qu'on porte sur sa vie politique, a fait une
fin qui ne manque pas de grandeur. Madame de Sévigné l'a aimé et
admiré fidèlement. Il est mort le 24 août 1679. Nous lui saurons gré,
avec le _Valesiana_ (p. 293), de sa constante sympathie pour les gens
de lettres.]
[Note 73: Henri II de Savoie avoit épousé, le 22 mars 1657, Marie
d'Orléans-Longueville, fille de Henri II de Longueville, née le 5 mars
1625, morte bien tard, en 1707, le 16 juin. Elle figure parmi les
précieuses sous le nom de _Nitocris_ (Prét., t. 2, p. 308). Elle
aimoit les romans de chevalerie. C'est à elle que l'abbé Cotin a dédié
le sonnet célèbre:
Votre prudence est endormie, etc.
Elle a laissé des Mémoires. Nemours (1624-1652) avoit un frère aîné,
Charles-Amédée, beau, brave, spirituel, ami de Condé (Lenet, p. 455).
Retz le juge sévèrement; «Moins que rien (p. 214) pour la capacité.»
Nemours est l'un des héros de la Fronde (Mottev., t.3, p. 103), et dès
le début. Il reçoit treize blessures à la bataille Saint-Antoine
(Mottev., t. 4, p. 340): il avoit ses prétentions comme un autre
(Montp., t. 2, p. 251). Nous avons dit comment on le rendit amoureux
de madame de Longueville, sa belle-mère, ma foi.
Il faut le regarder comme l'un des plus doux et des plus honnêtes
coureurs d'aventures de ce temps. Sa vie l'ennuyoit; il en étoit
presque honteux. Madame de Mottevile dit de lui quelque chose qui lui
fait honneur (t. 4, p. 348,--1648):
«Il avoit mandé au ministre que ses prétentions n'empêcheroient point
la paix, et qu'il renonçoit de bon coeur à tous ses avantages pour
rentrer dans son devoir, dont il ne s'étoit écarté que par malheur et
par l'engagement d'amitié où il s'étoit trouvé avec M. le Prince.»
La triste querelle de Nemours et de Beaufort (V. Conrart, p. 143) a
été racontée en détail par Mademoiselle (t. 2, p. 192, 288). Elle
coûta la vie à l'agresseur.
Chacun différemment témoigne son regret,
dit Benserade;
Les hommes en public, les femmes en secret.
De très nombreuses pièces de la Bibliothèque nationale (Catal., t. 2,
nos 2869-2878) s'y rapportent.
On peut lire avec intérêt l'ouvrage dont voici le titre (nº 2232 du
_Catalogue Leber_): _Le duc de Guise et le duc de Nemours_, Cologne,
chez Clou Neuf (Hollande, à la Sphère), 1684, petit in-12.
Pierre Coste (p. 60) dit bien que c'est aux eaux que Nemours aima
madame de Châtillon, depuis peu mariée. «On peut dire, remarque-t-il,
qu'il n'a eu de véritable inclination que pour cette duchesse.
Ajoutons ici quelques lignes tirées des Mémoires de Mademoiselle (t.
2, p. 51; 1649); elles confirment le témoignage de notre texte:
«M. de Nemours commençoit alors à faire le galant de madame de
Châtillon; cet amour avoit commencé dès le premier voyage de
Saint-Germain, et la galanterie de son mari qui avoit commerce en ce
temps-là pour Guerchy fit que celle de M. de Nemours lui déplut moins.
Auparavant rien n'étoit égal à leurs amours..., etc.
«... L'on remarqua que, le jour que l'on l'alla consoler de la mort de
son mari, elle étoit fort ajustée dans son lit.»]
[Note 74: Anne Doni, fille d'Octavien Doni, baron d'Attichy, et de
Valence de Marillac, morte en 1663.
«Elle passoit, quand elle estoit fille, pour la plus desreiglée
personne du monde en fait de repas et de visites, mais ce n'estoit
rien au prix de ce que c'est à cette heure, car elle a trouvé un homme
qui lui dame bien le pion. Il fait tout le contraire des autres.»
«Avec soixante mille livres de rente, et pas un enfant, ils n'ont
jamais un quart d'escu.» (Tallem. des R., t. 3, p. 160.)
Son mari étoit Louis de Rochechouart, comte de Maure, frère du duc de
Mortemart.
«Le désordre de ses affaires, dit Tallemant, autant que le bien
public, l'engagea dans le party de Paris.» Condé s'en moqua beaucoup
d'abord. On connoît les beaux triolets:
Buffle à manches de velours noir
Porte le grand comte de Maure,
qui sont de Bachaumont et de Condé lui-même.
Mademoiselle d'Attichy, fille d'honneur de la reine-mère, n'avoit
permis à personne de lui conter fleurette (Tallem., t. 2, p. 316).
Bautru lui disoit: «Vous n'êtes pas mal fine avec vostre sévérité.
Vous avez si bien fait que vous pourrez, quand vous voudrez, vous
divertir deux ans sans qu'on vous soupçonne.»
La Mesnardière (p. 437, édit. in-4 de 1656) atteste son esprit en un
style fort alambiqué. C'est un triste poète lyrique que M. de La
Mesnardière.
Attichy, dont l'esprit est brillant et solide,
Aime les chants du choeur qui sur Pinde réside,
Et veut que l'air facile et la sublimité
Y marquent la Naissance et la Capacité.
D'après un bon juge, madame de Motteville (t. 3, p. 249; 1649), madame
la comtesse de Maure, «nièce du maréchal de Marillac, étoit une dame
dont la beauté avoit fait autrefois beaucoup de bruit. Elle avoit une
vertu éclatante et sans tache, de la générosité avec une éloquence
extraordinaire, une âme élevée, des sentiments nobles, beaucoup de
lumière et de pénétration.»
M. V. Cousin, l'historien de madame de Sablé, l'a représentée en son
logis de la place Royale, à côté de son amie, toutes deux en leur
chambre isolée, cloîtrées, couchées, craintives d'un courant d'air,
effarouchées d'un bruit, les volets fermés, la lampe allumée à midi au
mois de mai, restant trois mois sans se voir et s'écrivant dix fois
par jour. Jamais épicuriennes n'ont raffiné plus voluptueusement les
délicatesses de l'amour de la vie et de la crainte de la douleur.
(Tallem., t. 3, p. 137.)
Voici un extrait de _La Princesse de Paphlagonie_: «Il n'y avoit point
d'heure où la princesse Parthénie (madame de Sablé) et la reine de
Misnie (madame de Maure) ne conférassent des moyens de s'empescher de
mourir et de l'art de se rendre immortelles.»
Ce sont là les précieuses, non plus de l'amour et du beau langage,
mais de la philosophie préservatrice et conservatrice. Elles inventent
des pâtes reconfortantes, des sirops veloutés, des élixirs de vie
perpétuelle.
Achevons le portrait avec _La Princesse de Paphlagonie_:
«La reine de Mysie estoit une femme grande, de belle taille et de
bonne mine; sa beauté estoit journalière par ses indispositions, qui
en diminuoient un peu l'éclat. Elle avoit un air distrait et resveur
qui lui donnoit une élévation dans les yeux et qui faisoit croire
qu'elle mesprisoit ceux qu'elle regardoit; mais sa civilité et sa
bonté raccommodoient ce que les distractions pouvoient avoir gâté.
Elle avoit de l'esprit infiniment.»
Le réduit de madame la comtesse de Maure, _Madonte_ (_Prét._, t. 1, p.
206) s'appeloit _le Palais Nocturne_.
La connoissant telle qu'elle étoit, nous pouvons nous étonner de la
voir en visite.]
[Note 75: J'ai déjà parlé des eaux de Forges.--Expilly leur
consacre toute une page. C'est, dit-il, d'un voyage que Louis XIII y
fit avec Anne d'Autriche que date leur fortune. Saint-Simon (t. 6, p.
104; 1707) les regarde comme bien inutiles.
Il y avoit aussi les eaux d'Aix-la-Chapelle (Saint-Simon, t. 5, p.
36), qui jouissoient d'une grande vogue. Ici il est question des eaux
de Bourbon, non pas de Bourbon-l'Ancy, (Expilly, t. 1, p. 729), dans
l'Autunois, qui avoit des sources minérales assez estimées, mais de
Bourbon l'Archambault (Expilly, p. 731), près de Moulins.]
[Note 76: À la fête des Rois, en janvier 1649.]
[Note 77: Bussy a servi sous le maréchal de Châtillon (_Mémoires_,
t. 1, p. 65). Né en 1584, le 26 juillet, il est mort le 4 janvier
1646. C'étoit le petit-fils de l'amiral. Bon François et courageux,
mais général médiocre, bon homme au fond, mais brutal, débauché et
prodigue, il avoit épousé le 13 août 1615 Anne de Polignac, belle et
vertueuse personne, qui fut toute sa vie une protestante zélée et
mourut en 1651.]
[Note 78: Pendant que Benserade étoit jeune, il étoit fort plein
de lui-même et se piquoit d'être homme à bonnes fortunes. Un jour,
certaine jalousie l'ayant porté à faire des couplets de chansons fort
médisants contre des filles de la reine-régente, il fut chassé de la
cour pour ce sujet. Mais, comme la reine l'aimoit et le trouvoit
réjouissant, elle fit sa paix et obtint de ses filles qu'il seroit
rappelé. Une d'entre elles, qui n'y consentoit pas de bon coeur, ne
pouvant résister à une semblable intercession, prit le parti de se
venger par les armes dont elle avoit été attaquée, et fit ce quatrain
contre lui:
Revenez, revenez, beau faiseur de chansons;
La reine a commandé que l'on vous les pardonne,
Pourvu que votre rousse et suante personne
Change pendant l'été plus souvent de chaussons.
(Sénecé, éd. elzev., t. 1, p. 313.)
Ce bel esprit eut trois talents divers
Qui trouveront l'avenir peu crédule:
De plaisanter les grands il ne fit point scrupule,
Sans qu'ils le prissent de travers;
Il fut vieux et galant sans être ridicule,
Et s'enrichit à composer des vers.
(Sénecé, t. 1, p. 254.)
Benserade demeuroit au Louvre au moment où nous en sommes (_Prét._, t.
1, p. 46).]
[Note 79: Walckenaër (t. 1, p. 190) l'appelle le marquis de
Chaulieu. Il avoit été le compagnon d'armes de Bussy en 1638 (_Mém._,
t. 1, p. 54) et avoit été à Monsieur, comme on disoit (Montp., t. 2,
p. 47). Il se vit entraîné dans la Fronde, combattit et mourut à
Charenton en 1649 (février).
«Clanleu, qui la commandoit, y fut tué, se défendant vaillamment,
refusant la vie qu'on lui voulut donner, et disant qu'il étoit partout
malheureux et qu'il trouvoit plus honorable de mourir en cette
occasion que sur un échafaud.» (Mott., t. 1, p. 181.)
Les pièces 679, 680, 681, 682, 683, 691, du tome 2 du catalogue de la
Bibl. nat., ont rapport à cette mort regrettable. La dernière (nº 691)
lui donne le titre de baron.]
[Note 80: Gaston d'Orléans «a toujours eu l'esprit un peu page»
(Tallem. des R., t. 2, p. 290). On cite vingt plaisanteries de ce
prince qui ressemblent à de grosses malpropretés. «Les princes sont
des animaux qui ne s'échappent que trop.» C'est Tallemant (t. 2, p.
49) qui le dit, et il y aura du monde pour le croire. Gaston fut un
animal plein de la plus cruelle vanité. C'est celui-là qui tenoit à
l'étiquette chez lui; c'est celui-là qui parle à chaque instant de
faire jeter le monde par les fenêtres. Et il n'étoit pas méchant.
«Il étoit aimable de sa personne. Il avoit le teint et les traits du
visage beaux; sa physionomie étoit agréable, ses yeux étoient bleus,
ses cheveux noirs.» (Mott., t. 2, p. 233.)
Gaston étoit même assez bon prince quelquefois. À quoi bon rappeler la
triste figure qu'il a faite en politique? Ses amours et ses amourettes
sont nombreux.]
[Note 81: Quelle est encore cette demoiselle de Bordeaux et quel
est ce monsieur de Ricoux? Je vois Mademoiselle (t. 3, p. 54) qui
parle d'une dame de Ricousse, coiffeuse de madame de Châtillon.
Évidemment c'est notre demoiselle mariée à son ami.
En fait de Bordeaux, il y a madame de Bordeaux, mère de madame
Fontaine-Martel:
Bordeaux dispute à la Cornu
Le glorieux et bel avantage
De faire les maris cocus,
dit une chanson médiocre (_Nouv. Siècle de Louis XIV_, p. 97). Il y a
une dame de Bordeaux qui prend part à la fête donnée à Saint-Maur par
M. le Duc le 2 avril 1672. Il y a la femme de Bordeaux, intendant des
finances (Tallem., chap. 221) ou receveur général à Tours (Tallem.,
chap. 354); il y a aussi la femme du fils de ce Bordeaux, qui étoit
Bordeaux elle-même et d'une autre famille; il y en a d'autres encore.
Je n'ai pas de lumières pour les classer entre elles.
Pour ce qui est de l'époux de notre demoiselle, le même embarras
subsiste. Je vois un abbé de Richou ou Richoux, amant de madame de
Montglat (V. Montglat, p. 40). Est-ce un parent? Je vois un Ricous au
passage du Rhin (_Relation de Guiche_, Coll. Michaud, p. 338). Qui est
ce Ricous? Je vois un Ricousse que La Roche Foucauld prie de tuer le
cardinal de Retz (Retz, p. 298). Cela se rapproche. Et un M. de
Ricousse, que Condé donne à Gourville en 1653 pour leurs affaires
(Gourville, p. 509). Nous brûlons sans doute.]
[Note 82: Mazarin donna l'abbaye de Doudeauville à l'abbé Cl.
Quillet, qui lui avoit dédié le poème latin de la _Callipædia_, dont
le début n'a rien de trop élégant:
Quid faciat lætos thalamos, quo semine felix
Exsurgat proles...
Je ne prétends pas dire que c'est là le plus beau trait de sa vie et
l'action la plus utile à la France qu'il ait faite; mais cela ne
laisse pas de montrer qu'il entendoit la gaudriole. Ah! si l'on en
croyoit les Mazarinades! Si même on en croyoit La Porte, le valet de
chambre de Louis XIV! Voici au moins l'incontestable vérité: «Le
cardinal Mazarin avoit été soupçonné de n'avoir pas eu beaucoup de
religion; sa jeunesse étoit déshonorée par une mauvaise réputation
qu'il avoit eue en Italie, et il n'avoit jamais témoigné assez de
vénération pour les mystères les plus sacrés.» (Motteville, 5e p., t.
5, p. 94.)
Giulio Mazarini est né à Piscina[B], dans l'Abruzze, le 14 juillet
1602; il est mort à Vincennes le 9 mars 1661. Ce fut un grand homme
d'État, un homme d'esprit et un homme de coeur dans son genre. Il
paroît démontré qu'il fut l'heureux amant de la reine-mère (V. ses
lettres, _Société de l'histoire de France_, 1836, édit. Ravenel,
in-8).
On l'a raillé pour les travers de son humeur; on a fait de lui un
Harpagon: il achetoit des tableaux, il avoit une bibliothèque
admirable, il dépensoit un argent fou pour des machines d'opéra. En
1658 il monte une loterie gratuite (Montp., t. 3, p. 304) de cinq cent
mille livres! Et puis il aima les lettres et les gens de lettres sans
appareil de mécénat.
Nous ne songeons pas à le canoniser, pas même à l'absoudre du mal
qu'il a laissé faire dans l'administration du royaume; mais il faut
être juste pour sa mémoire, qui a été, comme sa vie, si agitée.]
[Note B: On vient de retrouver son acte de baptême.]
[Note 83: Henri d'Orléans, descendant de Dunois, né le 27 avril
1595, marié: 1. en 1617, à Louise de Bourbon, fille du comte de
Soissons, morte en 1637; 2. le 2 juin 1642, à Anne-Geneviève de
Bourbon-Condé, née le 27 août 1619. Il est mort le 11 mars 1663. Le
duc de Longueville, en sa jeunesse, étoit galant et brave. On lui
connoît une fille naturelle, l'abbesse de Maubuisson, morte en 1664.
Somaize a trouvé joli (t. 1, p. 187) de l'appeler _Léonidas_.]
[Note 84: Anne Poussart, fille de François Poussart, sieur de Fors
(Faure) et marquis du Vigean, et d'Anne de Neubourg, dame d'honneur de
la reine, puis de madame la Dauphine, épousa: 1. François d'Albret,
sire de Pons, comte de Marennes; 2. Armand-Jean du Plessis.
Il ne faut pas la confondre avec Judith de Pons, fille de Jean-Jacques
de Pons, marquis de La Caze, et de Charlotte de Parthenay, dame de
Genouillé, qui fut l'une des maîtresses, l'une des victimes du duc de
Guise (Motteville, t. 2, p. 202), qui étoit fille d'honneur de la
reine-mère (Tallem. des Réaux, 2e édit., chap. 232) et qui mourut
fille en 1688. Madame de Motteville dit qu'elle étoit «gloutonne de
plaisirs». Voyant que Guise ne se pressoit pas de se faire roi de
Naples et de la faire reine (Mottev., t. 2, p. 348), elle se livra à
Malicorne, son écuyer.
Deux nièces éloignées du maréchal d'Albret ont aussi porté le nom de
Pons. Mademoiselle de Pons l'aînée épousa le frère du maréchal
(François-Amanieu), s'appela madame de Miossens, et mourut en 1714,
sans enfants. Saint-Simon (chap. 22, t. 1, p. 367) dit qu'elle faisoit
peur par la longueur de sa personne. La cadette, «belle comme le
jour», fut mariée à un Sublet, qui devint d'Heudicourt, grand
louvetier.
Le roi avoit failli aimer cette seconde mademoiselle de Pons, qui s'y
seroit prêtée et auroit peut-être prévenu La Vallière, si la
reine-mère et le maréchal (1661) ne l'avoient fait enlever. Elle
revint tard à la cour et déjà sans jeunesse: aussi se maria-t-elle
avec joie. Vive, enjouée et badine, madame d'Heudicourt a paru aussi
un peu folle.]
[Note 85: «Il étoit de basse naissance, et, parmi quelques bonnes
qualités, il en avoit aussi de mauvaises.» (Mott., t. 3, p. 373.)
Louis Barbier de la Rivière, fils d'Antoine Barbier, sieur de la
Rivière, commissaire de l'artillerie en Champagne, est né en 1695 à
Montfort-l'Amauri (Amel. de la Houssaye, t. 1, p. 367). D'abord régent
de philosophie au collège du Plessis et de Navarre, il dut à l'évêque
de Cahors, Pierre Habert, d'être introduit auprès de Gaston, et à son
esprit agréable de lui plaire. Amelot de la Houssaye dit que Gaston,
qui aimoit Rabelais passionnément, fut bien content de trouver
quelqu'un qui le sût par coeur. Successivement premier aumônier de
Monsieur, abbé de quinze abbayes, ministre d'État pendant la Fronde,
chancelier des ordres, il est disgracié tout à coup pour s'être
attaché à Condé, malgré le duc d'Orléans. Néanmoins, il meurt (30
janvier 1670) évêque de Langres, c'est-à-dire duc et pair. Le château
de Petit-Bourg a été rebâti par lui. Il en a fait un château
remarquable, et y mena une vie assez douce (Omer Talon, p. 381) pour
se consoler de n'être pas devenu cardinal. L'abbé de la Rivière avoit
eu de nombreuses intrigues: il aima, entre autres, la présidente
Lescalopier (Tallem. des Réaux, ch. 202).
Dans les _Honny soit-il_ de Maurepas il y a celui-ci en son honneur:
S'advancer et se mesconnoître,
Vendre deux ou trois fois son maître,
Trahir son pays par argent,
Mépriser avec insolence
Ceux qui l'ont veu estre indigent:
Honny soit-il qui mal y pense!
]
[Note 86: Turenne a aimé beaucoup et long-temps les femmes. C'est
ce que ne disent ni l'abbé Raguenet, ni Ramsay, ni les diverses
histoires de Turenne approuvées par les archevêques de Tours et de
Rouen.
Personne n'ignore qu'il fut très épris de madame de Longueville.
Pierre Coste (p. 87) ne le cache point, tout en affirmant que Turenne
n'étoit pas d'un naturel impétueux:
«Quoique le vicomte de Turenne ne fût pas fort porté à l'amour, le
commerce continuel qu'il eut alors avec cette belle princesse l'ayant
rendu plus sensible qu'à son ordinaire, il tâcha de s'en faire aimer.
La duchesse de Longueville non seulement ne répondit point à son
amour, mais le sacrifia à La Moussaye, qui étoit alors gouverneur de
Stenay.»
Ramsay (t. 2, p. 155) explique l'histoire à sa manière. C'est comme
dans les panégyriques ou dans les oraisons funèbres: tout est sagesse,
mouvement de l'esprit, politique profonde. Le coeur humain, la
nature, ne paroît point.
«Quoique madame de Longueville fût dans une dévotion si grande qu'elle
ne se mêloit d'aucune cabale, néanmoins son esprit avoit tant
d'ascendant sur les personnes qu'elle les faisoit pencher du côté où
elle avouoit bien que son inclination la portoit, c'est-à-dire du côté
de Monsieur son frère.»
Turenne «aimoit naturellement la joie». (_Mém. de Grammont_, ch. 4.)
Avec la joie il aima extrêmement, jusqu'à la compromettre, madame de
Sévigné. Il avoit soixante ans quand il soupiroit aux pieds de madame
de Coaquin (Choisy, p. 354), et se laissoit arracher le secret de
l'État. En 1650, tenant campagne contre le parti de la cour, il
entretenoit à Paris, dans la rue des Petits-Champs, une jolie grisette
(V. les _Mémoires de Retz_).]
[Note 87: Bussy doit une fameuse chandelle à madame de
Longueville. Aussitôt après l'apparition de l'_Histoire amoureuse des
Gaules_, les officiers et jusqu'aux valets de Condé poussent des cris,
s'empressent autour du maître, demandent à tuer l'auteur de cette
histoire. Condé n'est apaisé que par sa soeur. (_Recueil de la
Place_, t. 7, p. 88.) Plus tard, elle travailla en vain à protéger
celui qui l'avoit flattée si peu.
Nous pourrions tout uniment renvoyer le lecteur au livre de M. Cousin,
qui est un ardent panégyrique; du moins nous ne traînerons pas la note
en longueur.
L'affaire dramatique, dans cette vie si occupée, c'est, en 1643, le
duel de Maurice, comte de Coligny, frère de notre Châtillon, contre le
duc de Guise. Madame de Motteville (t. 2, p. 44) en a parlé
suffisamment.
Tallemant des Réaux (_Historiette_ de Sarrazin) dit que madame de
Longueville aima Charles de Bourdeilles, comte de Mastas en Saintonge:
c'est le Matha des _Mémoires de Grammont_, mort en 1674. Je ne sais si
on peut dire qu'elle aima son frère Conti. Celui-ci, du moins, a conçu
pour elle une passion très vive. M. de Longueville, à qui d'autres
sont plus favorables, «avoit la mine basse», si l'on en croit M. de
*** (p. 470), «et n'avoit dans sa personne aucun des agréments qui
peuvent plaire aux femmes.» Ce même M. de *** dit de madame de
Longueville: «Le duc de Châtillon avoit eu ses premières inclinations,
et comme ce duc, après son mariage, n'eut plus pour elle les mêmes
empressements, elle conserva toujours contre la duchesse une haine
secrète.»
Et M. Cousin (2e édit., p. 28): «Elle a pu être touchée du dévoûment
de Coligny, qui donna son sang pour la venger des outrages de madame
de Montbazon; elle prêta un moment une oreille distraite aux
galanteries du brave et spirituel Miossens; plus tard, elle se
compromit un peu avec le duc de Nemours; mais elle n'a aimé
véritablement qu'une seule personne: La Rochefoucauld; elle s'est
donnée à lui tout entière; elle lui a tout sacrifié, ses devoirs, ses
intérêts, son repos, sa réputation. Pour lui elle a joué sa fortune et
sa vie; elle est entrée dans les conduites les plus équivoques et les
plus contraires. C'est La Rochefoucauld qui l'a jetée dans la Fronde.»
Madame de Longueville, née le 27 août 1619, a été réellement une femme
d'une très grande beauté. En 1647, madame de Motteville (t. 2, p. 240)
fait son portrait avec un certain enthousiasme: «Quoiqu'elle eût eu la
petite vérole depuis la régence et qu'elle eût perdu quelque peu de la
perfection de son teint, l'éclat de ses charmes attiroit toujours
l'inclination de ceux qui la voyoient; et surtout elle possédoit au
souverain degré ce que la langue espagnole exprime par ces mots de
_donayre brio y bizaria_ (bon air, air galant); elle avoit la taille
admirable, et l'air de sa personne avoit un agrément dont le pouvoir
s'étendoit même sur notre sexe. Il étoit impossible de la voir sans
l'aimer et sans désir de lui plaire. Sa beauté, néanmoins, consistoit
plus dans les couleurs de son visage que dans la perfection de ses
traits. Ses yeux n'étoient pas grands, mais beaux, doux et brillants,
et le bleu en étoit admirable: il étoit pareil à celui des turquoises.
Les poètes ne pouvoient jamais comparer aux lis et aux roses le blanc
et l'incarnat qu'on voyoit sur son visage, et ses cheveux blonds et
argentés, et qui accompagnoient tant de choses merveilleuses,
faisoient qu'elle ressembloit beaucoup plus à un ange que non pas à
une femme.»
On a une lettre de mademoiselle de Vandy (_Manuscrits de Conrart_, t.
8, p. 145) où il est dit qu'elle a un «teint de perle, l'esprit et la
douceur d'un ange». Le mot _ange_ se retrouve ailleurs encore.
Félicitons-en M. de La Rochefoucauld.
Madame de Longueville a été précieuse. C'est tantôt _Léodamie_
(Somaize, t. 1, p. 241), tantôt _Ligdamire_ (t. 1, p. 141): «Du temps
de Valère (Voiture), lorsqu'elle donnoit un peu plus de son temps à la
galanterie, c'estoit chez elle que la parfaite se pratiquoit, et, à
présent qu'elle a d'autres pensées, c'est chez elle que l'on apprend
les plus austères vertus.»]
[Note 88: Charlotte-Marguerite de Montmorency, née en 1593, mariée
le 3 mars 1609 à Henri II de Bourbon-Condé, est morte le 2 décembre
1650. Son extraordinaire beauté fit faire à Henri IV bien des folies.
Toute jeune qu'elle étoit, et mariée, elle y trouva de l'agrément. On
croit qu'elle espéroit, à la suite d'un double divorce, arriver
jusqu'au trône de son admirateur. Cela aussi étoit bien fantastique.
Elle montra de la tête, au temps de la Fronde, lorsqu'il fallut
soutenir Condé. Alors elle est chef du parti, elle délibère.
Désormeaux (_Vie de Condé_, t. 2, p. 354) en donne un exemple: «La
nuit venue, la princesse douairière assembla un petit conseil, où elle
n'admit que la princesse sa bru, la duchesse de Châtillon, sa parente
et sa favorite, la comtesse de Tourville, Lenet, conseiller d'État,
l'abbé de La Roquette et quatre gentilshommes.»
Le Père Lelong (n. 22,711 et n. 23,096) et le catalogue de la
Bibliothèque nationale (_Histoire_, t. 2, n. 1682) indiquent diverses
pièces mises alors sous son nom par les fabricants de livres
politiques. Mais plus qu'habile elle avoit été et elle étoit restée
belle. Croyons-en Voiture:
La belle princesse n'est pas
Du rang des beautés d'ici-bas,
Car une fraischeur immortelle
Se voit en elle.
M. Cousin (Longueville, 2e édit., p. 180) cite des vers de fête qui
lui furent adressés. Le titre en est un peu bien pompeux: _La Vie et
les miracles de sainte Marguerite-Charlotte de Montmorency, princesse
de Condé, mis en vers à Liancourt_.
Jamais sainte ne fut canonisée si facilement. Madame la Princesse
douairière étoit d'abord la fierté en personne. Madame de Motteville
(t. 4, p. 91) est bien informée: «Cette princesse étoit dans un âge
qui pouvoit encore lui faire espérer une longue suite d'années; elle
paroissoit saine, elle avoit encore de la beauté, et l'on peut croire
que l'amertume de sa disgrâce contribua beaucoup à sa fin. Elle étoit
un peu trop fière, haïssant trop ses ennemis et ne pouvant leur
pardonner. Dieu voulut sans doute l'humilier avant sa mort pour la
prévenir de ses graces et la faire mourir plus chrétiennement.»
Passe pour l'arrogance. Madame la princesse étoit une Madeleine non
repentie, et quelle Madeleine pour la grace, pour la pénitence, pour
la béatification! Dans l'Église ce n'est pas l'Église elle-même,
l'épouse du doux Jésus, qu'elle avoit aimée. Madame de Motteville (t.
4, p. 94) garantira ce qu'on avance: «Madame la Princesse avoit été
fortement occupée de l'amour d'elle-même et des créatures. Je lui ai
ouï dire, un jour qu'elle railloit avec la reine sur ses aventures
passées, parlant du cardinal Pamphile, devenu pape, qu'elle avoit
regret de ce que le cardinal Bentivoglio, son ancien ami, qui vivoit
encore lors de cette élection, n'avoit point été élu en sa place,
afin, lui dit-elle, de se pouvoir vanter d'avoir eu des amants de
toutes conditions, des papes, des rois, des cardinaux, des princes,
des ducs, des maréchaux de France, et même des gentilshommes.»
Amelot de la Houssaye (t. 2, p. 405) entre dans le détail: «Le
cardinal de La Valette aimoit éperdûment la princesse de Condé,
Charlotte de Montmorency, et elle, à ce qu'on disoit alors, l'aimoit
réciproquement, parceque, outre qu'il étoit bien fait, il lui donnoit
beaucoup.»
Je recommande tous ces textes religieux au benoît M. Louis Veuillot et
à Monseigneur Parisis.]
[Note 89: Cambiac étoit un «ecclésiastique de Toulouse, dit Lenet
(p. 379, en 1650), doux, modeste, beau, propre et fort intrigant».
Sauval, mauvaise source quelquefois (Walck., t. 2, p. 445), le fait
chanoine d'Alby et de Montauban. Le même Sauval donne Bouchu pour
amant à madame de Châtillon en même temps que Cambiac.
Cambiac étoit tout à fait attaché à la famille des Condé: c'étoit l'un
de leurs conseillers intimes.]
[Note 90: Il y a madame de Brienne la mère (Louise de Béon, fille
de Bernard, seigneur du Massés), mariée en 1623, morte le 2 septembre
1667; mademoiselle de Brienne (madame de Gamaches), et madame de
Brienne la jeune, mariée en 1656, morte en 1664.
«La reine estimoit» la mère «pour son mérite (Mottev., t. 4, p. 293)
et sa piété». C'étoit l'amie de madame de Motteville (t. 5, p. 234).
Elle soigna avec dévoûment la reine-mère dans sa longue et triste
maladie.
Madame de Brienne la jeune étoit fille du comte de Chavigny:
Pour mettre leur pouvoir au jour,
Le ciel, la nature et l'amour,
De corail, d'ivoire et d'ébène
Firent Brienne,
Firent Brienne.
Elle étoit donc belle. Elle étoit sage aussi:
Un prélat à Pont-sur-Seine
Adresse souvent ses pas
Pour voir la chaste Brienne,
Pleine de divins appas;
Mais c'est pour lui chose vaine
S'il y va crotter ses bas.
Somaize la désigne, à ce qu'il paroît, sous le nom de la précieuse
_Bérélise_ (t. 1, p. 38, 228). Mais arrêtons-nous. Le destin de ce
livre veut que quand les gens sont sages nous n'en parlions pas
beaucoup.]
[Note 91: À la fin de 1650.]
[Note 92: «Merlou, autrefois Mello, bourg avec un château, une
église collégiale, un prieuré, une maison religieuse de filles, etc.,
dans le Beauvoisis, élection de Clermont, à deux lieues
ouest-nord-ouest de Creil. C'est une ancienne baronnie qui relève du
roi et appartient à la maison de Luxembourg. Elle avoit donné le nom à
une illustre maison, éteinte il y a environ trois cents ans, et de
laquelle étoit Dreux de Mello, connétable de France sous
Philippe-Auguste. Celles de Nesle, d'Offemont, de Montmorency et de
Bourbon-Condé, l'ont possédée successivement.
«Le château est sur une hauteur; c'est un bâtiment très ancien.»
(Expilly.)]
[Note 93: Cinquième fils de Henri II de Bourbon-Condé, né le 11
octobre 1629, mort le 21 février 1666 à Pézenas, où il eut une cour
très littéraire. Molière y fut son poète favori, ce qu'il ne faut pas
oublier pour son honneur.
Conti avoit la tête foible. Destiné d'abord à l'Église, abbé de
Saint-Denis et de Cluny, puis renégat de dévotion (en 1646), général,
et général médiocre; dévot une seconde fois; puis libertin, amoureux;
puis dévot de rechef, prétendant au chapeau rouge, et encore renégat;
irrésolu enfin, rebelle, sujet dévoué, enthousiaste, sceptique,
girouette des plus aisées, il a une physionomie à lui.
Armand de Conti avoit passé sa thèse en Sorbonne; ce fut l'occasion
d'une querelle qu'Amelot de La Houssaye (t. 1, p. 37) a indiquée. Le
goût de ces exercices, des discours, des oraisons, des petites pièces
pompeuses, lui demeura. Le plus curieux de ses écrits est assurément
ce voeu explicite (V. Amelot de La Houssaye, t. 2, p. 143), qui fut
trouvé dans les papiers de sa très chère soeur, madame de
Longueville.
«Parmi les lettres et les papiers de feue madame la duchesse de
Longueville se trouve la copie d'un voeu que M. le prince de Conty
avoit fait en 1653 à Bordeaux d'entrer et de mourir dans la compagnie
de Jésus. Le voici en la forme qu'il étoit écrit:
=Jesus, Maria, Joseph, Angelus custos,
Beatus Pater Ignatius.=
_Omnipotens, sempiterne Deus, ego_ =Armandus de Bourbon=, _licet
undecumque divino tuo conspectu indignissimus, fretus tamen pietate ac
misericordia infinita, et impulsus tibi serviendi desiderio, voveo
coram sacratissima Virgine Maria et curia coelesti universa, divinæ
majestati tuæ castitatem perpetuam, et propono firmiter Societatem
Jesu me ingressurum, in qua vivere et mori ad majorem tuam gloriam
ardentissime cupio. A tua ergo immensa bonitate et clementia infinita
per Jesu Christi sanguinem peto suppliciter ut hoc holocaustum in
odorem suavitatis admittere digneris, et, ut largitus es ad hoc
desiderandum et offerandum, sic etiam ad explendum gratiam uberem
largiaris. Amen. Datum Burdigalæ die 2 Februari, purificationi B.
Mariæ Virginis consecrata, et sanguine meo subsignatum, anno Domini
1653, ætatis meæ 23 cum quatuor mensibus._
«=Armandus de Bourbon.=
«_Sancta_ =Maria=, _mater Dei et virgo, ego te in dominam, patronam et
advocatam eligo, rogoque enixe ut me adjuves ad servandum votum meum
et ad executioni mandandum propositum meum. Amen._»
Latin médiocre, voeu de maniaque, que la sainte Vierge n'a point
exaucé. Cette pièce n'en a pas moins son agrément.
Nous avons vu que ce jésuite aimoit Bussy, qu'il cultivoit le vers
badin et la prose salée. Au besoin il faisoit un sermon et
anathématisoit les spectacles.
Allons aux sources, interrogeons Choisy d'abord: «Conti avoit une
sorte d'esprit indécis, voulant et ne voulant pas, changeant d'avis,
alternativement dévot et voluptueux, d'une santé médiocre, d'une
taille très contrefaite».
Un peu plus loin (p. 625), le vénérable Choisy contrecarre M. Cousin
et ses douces légendes: «Chacun sait comme quoi ce prince s'abandonna
à la passion éperdue qu'il eut pour madame de Longueville.»
Ne criez pas haro sur Choisy; Lenet (p. 474) dit bien la même chose:
«Ce jeune prince avoit pris une folle passion pour la duchesse de
Longueville, sa soeur, quelques années avant sa prison, et se
l'étoit mise si avant dans le coeur, qu'il ne songeoit qu'à faire
des choses extrêmes pour lui en donner des marques.»
Il dit même que la manie du voeu l'avoit déjà pris dans sa prison.
Cette fois, ce n'étoit pas jésuite qu'il vouloit être: il se donnoit
au diable corps et âme. L'homme se doit d'être moins prodigue de son
_moi_, d'où qu'il vienne. En attendant Dieu ou le diable, Conti se
donnoit volontiers et souvent aux dames, qu'il aimoit, et auxquelles
son rang, sa figure et son esprit plaisoient, malgré les défauts de sa
taille. Condé le railloit; Conti le provoqua (Saint-Simon, t. 1, p.
16).
Laigues lui voulut faire épouser mademoiselle de Chevreuse (Mottev.,
t. 4, p. 182), en 1651; lui-même courtisoit madame de Sévigné. Enfin
il arriva (V. les Mém. du marq. de Chouppes et de Gourville), poussé
par Cosnac, par Sarrazin et d'autres, à épouser une fille de madame
Martinozzi, qui avoit de la beauté et de la vertu. Condé ne fut pas
flatté de voir son frère neveu du cardinal.
Il y a ceci de remarquable dans l'histoire de Conti que Louis XIV,
malade en 1663, jeta les yeux sur lui, préférablement à tout autre,
pour lui confier le gouvernement après sa mort (Motteville, t. 5, p.
187).