Senecé a dit aussi quelque chose de notre homme.]

[Note 40: Un portrait mignon s'il en fut, un héros à peindre au

pastel; mais ce portrait est partout: chez mademoiselle de

Montpensier, chez madame de Motteville, chez madame de La Fayette. À

quoi bon, même ici, en crayonner une nouvelle esquisse? N'abusons pas

trop des confidences qu'on nous a faites au travers du temps.

Le bon air alors, pour un jeune homme bien qualifié, c'étoit d'avoir

passé par la chambre à coucher de Ninon. Armand de Grammont, comte de

Guiche, y passa. On a cité ses émules principaux: Condé, Miossens

(depuis maréchal d'Albret), Palluau (depuis maréchal de Clérambault),

le marquis de Créqui, le marquis de Villarceaux, le commandeur de

Souvré, le marquis de Vardes, le marquis de Jarzay, le duc de Candale,

le duc de Châtillon, le prince de Marsillac, Navailles, le comte

d'Aubijoux (Walck., t. 1, p. 242). C'est là l'état-major de la

noblesse galante. Guiche y brille au premier rang, parmi les plus

jeunes, les plus coquets, les plus joyeux.

Son père, le maréchal de Grammont, étoit un Gascon de beaucoup

d'esprit et de dextérité, qui, depuis long-temps, s'étoit mis sur un

pied solide à la cour. C'est en 1658 (le Père Daniel, t. 2, p. 267)

que le comte de Guiche obtint la survivance de son père en qualité de

mestre de camp du régiment des gardes françoises. Ce régiment tenoit

le premier rang parmi tous les régiments d'infanterie. Quant au titre

de mestre de camp (Daniel, t. 2, p. 45), on désignoit ainsi les

commandants des régiments d'infanterie, jusqu'à ce que Louis XIV, à la

mort du duc d'Épernon, colonel-général de l'infanterie, eût supprimé

cette charge. À partir de 1661 on les nomma colonels. Par là il est

facile de voir que les actions de Guiche nous sont racontées à une

époque qui va de 1658 à 1661.

Candale avoit peut-être un je ne sais quoi de plus hardi; il devoit

secouer plus souvent ses rubans et ses panaches. Guiche, plus doux,

plus agréable, plus demoiselle, avoit une beauté du premier choix

parmi celles qui ne sont pas viriles. Le roi d'Espagne Philippe IV ne

parloit guère: en 1659, lorsque le maréchal de Grammont lui présenta

son fils et que Guiche l'eut salué (Motteville, t. 5, p. 34) «Buen

moço!» dit-il entre les dents, «Beau garçon!» Toutes les femmes

pensoient de même. Un peu plus tard, cette beauté ayant habitué à soi

les yeux, et le temps étant venu jeter quelques vilaines ombres sur

cette physionomie, l'admiration se refroidit. Les hommes n'avoient

jamais été très enthousiastes du comte; les femmes elles-mêmes

retranchèrent quelque chose de leur faveur. Il est «ceinturé comme son

esprit», écrit madame de Sévigné le 15 janvier 1672; ailleurs (le 27

avril) elle parle de «son fausset».

Mais, au moment où nous sommes, ces critiques sont rares. «C'étoit le

favori de Monsieur (le duc d'Anjou). C'est un homme (Montp., t. 3, p.

329) plus vieux de trois ans que lui, beau, bien fait, spirituel,

agréable en compagnie, moqueur et railleur au dernier point.»

Puisqu'il s'agit de raillerie, les malins couplets du temps peuvent

ici lever la tête:

Guiche ne fait que patrouiller,

dit l'un. Patrouiller dans le pays de l'amour (entendons ce vers-là

comme il veut qu'on l'entende), faire des reconnoissances, peu de

charges à fond, point de carnage.

Je n'ai point d'armes

Pour vous servir comme le grand Saucourt,

répond une voix en écho. Et nommer Saucourt, c'est tout dire. Les

annales de la galanterie ont gardé le souvenir de ce rude camarade.

Mais les chansons ressemblent à un troupeau: une brebis passe, une

autre veut passer.

Le pauvre comte de Guiche

Trousse ses quilles et son sac;

Il faut bien qu'il se déniche

De chez la nymphe Brissac;

Il a gâté son affaire

Pour n'avoir jamais su faire

Ce que fait, ce que défend

L'archevêque de Rouen.

Ce que défendoit et faisoit Harlay de Champvallon, prélat spirituel,

hautain et scandaleusement vicieux, Saint-Simon ne le cache guère.

Madame de Brissac, aussi connue en son genre que l'archevêque, auroit

voulu que Guiche voulût et pût autre chose que «patrouiller» autour

d'elle. Son tempérament, mal satisfait de ses inutiles gentillesses,

exigea qu'elle s'en défît. Cette dame, très digne d'entrer dans la

société des d'Olonne et des Châtillon, nous arrêteroit plus

long-temps, si ses faits et gestes se rattachoient plus étroitement à

nos histoires et n'étoient pas d'une date postérieure.

Guiche, qui déplaisoit aux hommes en général, et ne plaisoit guère aux

femmes dans leur particulier, semble (et je ne sais pourquoi j'emploie

ce verbe adoucissant) avoir eu beaucoup plus de succès auprès de

quelques uns des jeunes gens de la cour. Les contemporains n'ont pas

fait la petite bouche pour nous avouer quelles honteuses habitudes la

jeunesse du XVIIe siècle prit en goût: aussi n'avons-nous pas à

craindre le reproche de médisance rétrospective, si, d'après les

révélations cyniques des uns et les honnêtes satires des autres, nous

osons mettre sur le petit piédestal de quelques uns de nos personnages

l'étiquette qui leur convient. Guiche étoit aimé principalement du duc

d'Anjou et de Manicamp. Manicamp et le duc d'Anjou nous sont dévolus:

ils n'échapperont pas à leur notice. Ces amitiés alloient loin et

faisoient disparoître toute différence des rangs. Mademoiselle de

Montpensier en fut témoin sans en pénétrer tous les mystères. Elle

étoit à Lyon alors (1658), et au bal chez le maréchal de Villeroi. «Le

comte de Guiche y étoit, lequel, faisant semblant de ne pas nous

connoître, tirailla fort Monsieur dans la danse et lui donna des coups

de pied au cul. Cette familiarité me parut assez grande; je n'en dis

mot, parceque je savois bien que cela n'eût pas plu à Monsieur, qui

trouvoit tout bon du comte de Guiche. Manicamp, son bon ami, y étoit

aussi, qui fit mille plaisanteries que j'eusse trouvées fort mauvaises

si j'eusse été Monsieur.» (Montp., t. 3, p. 389.)

Quelques lignes plus loin, Mademoiselle ajoute ceci, qui ne vient pas

contredire Bussy, et une fois de plus nous servira de témoignage en sa

faveur: «Tout cela ne faisoit d'autre effet sur l'esprit de Monsieur

que de l'affliger en voyant que la reine (mère) n'aimoit pas le comte

de Guiche. Celui-ci s'en alla à Paris, d'où l'on me manda qu'il

faisoit le galant de madame d'Olonne; qu'il alloit tous les deux jours

au sermon aux Hospitalières de la Place-Royale, où le père Estève,

jésuite, prêchoit l'avent (c'étoit là le sermon à la mode); que

Marsillac étoit aussi un des adorateurs de madame d'Olonne; que l'on

ne savoit comment l'abbé Fouquet prendroit cela et s'il en useroit de

la sorte à son retour.» Peu à peu les dates se fixent. Nous sommes au

mois de décembre 1658.

Il y auroit Du Lude, il y auroit Vardes et quelque autre à mettre déjà

sur la sellette. Cela viendra. Tout ce monde ne se quittoit guère.

Quand arriva la triste découverte de Fargues le Frondeur, Louis XIV,

si sévère, si cruel ce jour-là, avoit avec lui Du Lude, Lauzun, Vardes

et Guiche.

En somme, «le comte de Guiche (voy. _la Fameuse Comédienne_, p. 14)

comptoit pour peu de fortune le bonheur d'être aimé des dames», et il

le prouva (1665) lorsqu'il repoussa les cajoleries d'Armande Béjart,

femme de Molière. (Taschereau, _Vie de Molière_, 3e édit. liv. 2, p.

66.)

Avec madame de Brissac il ne faisoit vraiment de frais qu'en paroles.

«On dit (Sévigné, 16 mars 1672) que le comte de Guiche et madame de

Brissac sont tellement sophistiqués qu'ils auroient besoin d'un

truchement pour s'entendre eux-mêmes.» Toutefois, on pourroit croire

que Guiche aima réellement Madame, la femme de son ami, le jeune duc

d'Orléans. Madame de La Fayette, dans une histoire écrite d'une

manière exquise, a raconté décemment les détails de cette intrigue.

Elle n'a pas su ou n'a pas osé dire tout. D'autres eurent moins de

scrupule. Madame de Motteville paroît disposée à les croire (t. 5, p.

536): «Ce qu'on appelle ordinairement la belle galanterie produisit

alors beaucoup d'intrigues. Le comte de Guiche, quelque temps après,

fut éloigné pour avoir eu l'audace de regarder Madame un peu trop

tendrement. Comme il est à croire qu'elle étoit sage en effet, elle

voulut que le public fût persuadé qu'elle avoit été de concert avec le

roi et Monsieur pour l'éloigner; mais son exil fut court, et on peut

s'imaginer que ce crime n'avoit pas beaucoup offensé celle qui en

étoit la cause: car cette passion, paroissant alors désapprouvée par

elle, ne pouvoit, selon les fausses maximes que l'amour-propre

inspire, lui apporter que de la gloire.»

Les _Lettres de Madame_ (la Palatine, 3 juillet 1718) regardent la

chose comme une liaison véritable. Les pamphlets se sont prétendus

très instruits de tout cela. Guiche ne se seroit pas perdu, même par

ces hardiesses, s'il ne se fût mis, avec Vardes et la comtesse de

Soissons, dans le parti de ceux qui voulurent faire quitter au roi

l'amour de La Vallière, trop tendre pour eux et trop exclusif. On

connoît l'aventure de la lettre espagnole qu'ils firent remettre à la

reine pour l'instruire. Dès ce moment, Guiche dut renoncer à l'amitié

de son maître. Il fut exilé plus d'une fois. Lorsqu'il revenoit, rien

ne paroissoit altéré en lui de tout ce qui avoit fait son élégante

renommée: «Le comte de Guiche est à la cour tout seul de son air et de

sa manière, un héros de roman, qui ne ressemble point au reste des

hommes: voilà ce qu'on me mande.» (Sévigné, 7 octobre 1671.)

Guiche affectoit une profonde indifférence pour la vie qu'il menoit,

pour la cour, pour son pays même. Il ne manquoit pas de courage: il

passa le premier le Rhin à la nage (Quincy, _Hist. milit. de Louis

XIV_, t. 1, p. 321); il ne manquoit pas de solidité dans l'esprit,

quoi qu'on en ait pu dire: il a laissé des mémoires, et, entre autres

pages, une _Relation du passage du Rhin_ qui est bien écrite.

On l'avoit marié malgré lui à mademoiselle de Béthune, petite-fille de

Séguier; il ne consentit jamais à feindre de l'aimer et l'abandonna.

Cette jeune femme avoit treize ans lorsqu'il l'épousa (1658). «Il se

soucioit si peu de sa femme qu'il étoit bien aise de ne la jamais

voir, et on disoit qu'il vivoit avec elle comme un homme qui vouloit

se démarier un jour, et que la cause en étoit l'extrême passion qu'il

avoit pour la fille de madame Beauvais.» (Montp., t. 3, p. 276.)

Cette extrême passion, comme Bussy le montre, n'étoit sans doute pas

plus sincère que toutes les autres.

En somme, le beau Guiche est un homme marié dès le premier pas qu'il

fait devant nous.

S'il mérita peu l'estime de ceux qui aiment les vrais amants, sa

soeur, Catherine-Charlotte, femme de Louis Grimaldi, duc de

Valentinois et prince de Monaco, a fait quelque chose pour gagner

cette estime. Non pas sur la fin de sa vie (elle est morte en 1678, à

trente-neuf ans, gâtée, dit-on, par un petit coureur de page), mais

dans les premiers temps, elle aima ardemment Lauzun, qui n'avoit pas

encore fait fortune, et qui étoit son parent. Il est vrai que lorsque

Louis XIV la désira elle ne se fit pas désirer long-temps. Lauzun, un

jour qu'elle étoit assise sur le gazon avec d'autres dames, lui écrasa

la main sous sa botte. Elle dévora cet affront et se tut. Qui décidera

quelle épithète il convient de donner à l'action de Lauzun? Les

savants ont quelquefois eu de longues querelles pour régler de moins

intéressantes affaires. Mademoiselle de Grammont avoit été l'amie de

Madame (Mottev., t. 5, p. 136). Madame de Courcelles (celle-là, ne lui

ménageons pas notre mépris et ne lui faisons pas l'honneur de la

croire sur parole) a essayé (p. 84 de l'édit. elzév.) de nous la

peindre comme une précieuse de profession; au moins avoue-t-elle

qu'elle avoit «beaucoup d'esprit, beaucoup d'amour et de charmes

apparents.»

Je crois que madame de Monaco doit, en somme, trouver grâce devant ses

juges.

Avec ces détours, Guiche est oublié. Il mourut tout à coup, en 1673, à

temps peut-être. «Ce pauvre garçon a fait une grande amende honorable

de sa vie passée, s'en est repenti, en a demandé pardon publiquement;

il a fait demander pardon à Vardes et lui a mandé mille choses qui

pourront peut-être lui être bonnes; enfin il a fort bien fini la

comédie et laissé une riche et heureuse veuve.

«La comtesse de Guiche fait fort bien; elle pleure quand on lui conte

les honnêtetés et les excuses que son mari lui a faites en mourant;

elle dit: «Il étoit aimable, je l'aurois aimé passionnément s'il

m'avoit un peu aimée; j'ai souffert ses mépris avec douleur, sa mort

me touche et me fait pitié; j'espérois toujours qu'il changeroit de

sentiments pour moi.» (Sévigné, du 8 décembre 1673.)

Il mourut de chagrin à Creutznach (Palatinat), n'ayant que trente-cinq

ans. Pour toute oraison funèbre on lui trouve ces lignes: «Ha! fort,

fort bien, nous voici dans les lamentations du comte de Guiche. Hélas!

ma pauvre enfant, nous n'y pensons plus ici, pas même le maréchal (de

Grammont), qui a repris le soin de faire sa cour. Pour votre princesse

(de Monaco), comme vous dites très bien, après ce qu'elle a oublié (le

roi, qui l'avoit aimée), il ne faut rien craindre de sa tendresse.

Madame de Louvigny et son mari (frère de Guiche) sont transportés. La

comtesse de Guiche voudroit bien ne point se remarier, mais un

tabouret la tentera. Il n'y a plus que la maréchale qui se meurt de

douleur.» (Sévigné, jour de Noël, 1673.)

Cette note est longue. Quoi! tant de mots pour de si chétives

marionnettes! Qu'est-ce que cela dit à l'histoire? Ah! d'Alembert

avoit raison de faire la guerre aux compilateurs.--De grâce!

considérez qu'ils ont eu leurs jours de gloire, qu'ils ont régné sur

la scène du monde, qu'ils ont été polis, galants, spirituels, et que,

si on ne parle pas d'eux sur les marges de ce livre, on n'en parlera

nulle part.]

[Note 41: Manicamp, déjà nommé, est catégoriquement accusé

d'_italianisme_ dans _la France devenue italienne_, ailleurs et ici.

Le numéro 2803 du t. 2 du nouveau _Catalogue de la Bibliothèque

nationale_ (V. aussi les numéros 2816 et 2879) désigne une pièce qui a

pour titre: _Capitulation accordée par M. le comte de Fuensaldaigne à

M. le duc d'Elbeuf, et, en son nom, à M. de Manicamp, pour la

reddition de Chauny_ (le 16 juillet 1652). Ce Manicamp, père du nôtre,

maréchal de camp sous Gassion, prend en 1644 (V. Quincy) les forts de

Rébus et de Hennuyen. Louis XIII ne l'aimoit pas. En mourant il

l'appelle (Montglat, Coll. Michaud, p. 136) pour se réconcilier avec

lui. Avec Candale, Condé, Conti, Mercoeur, le maréchal de Grammont,

le marquis de Roquelaure, M. de Montglat, Hocquincourt, etc. (_Estat

de la France_, 1648), il est «un de ceux qui doivent espérer l'ordre».

Il venoit d'être fait (1647. Du Plessis, Coll. Michaud, 386)

lieutenant général en Catalogne; on lui promet le bâton en 1650

(Lenet, Coll. Michaud, p. 276); il est à côté de Mazarin, en 1651,

lorsque celui-ci rentre en France (Mottev., t. 4, p. 308); en 1653 il

est gouverneur de La Fère, «à cause que ses terres sont situées aux

environs», très attaché au cardinal, lieutenant général du maréchal

d'Hocquincourt (Montglat, p. 290). Il est quelquefois difficile de

retrouver toutes les traces des personnages qui, comme ceux dont il

s'agit quelquefois dans l'_Histoire amoureuse_, n'ont joué qu'un rôle

très particulier dans l'histoire. Ainsi pour notre Manicamp (Bernard

de Longueval). L'une de ses soeurs, «douce et mélancolique», quitta

la cour aux jours saints de 1655 (Walck., t. 2, p. 20), pour se faire

carmélite; une autre devint maréchale d'Estrées. Madame de Sévigné

étoit de ses amies (lettre du 24 avril 1672). Manicamp, revenu ou non

des folies de sa jeunesse, mena une vie effacée. Cavoie lui fit

accroire un jour qu'il alloit être nommé roi de Pologne (1674.

Saint-Simon, note au _Journal de Dangeau_, t. 5, p. 356). Au temps de

sa verte faveur, «le petit Manicamp, _qui a soutenu toute sa vie le

même caractère_», persuade au roi (1660) qu'il est du bon air de jurer

(Choisy, Coll. Michaud, p. 561), et le roi le croit un moment. La

reine-mère le désabuse.

M. G. Brunet (Note du _Nouveau Siècle de Louis XIV_, p. 65) l'appelle

l'_abbé de Lauvigni de Manicamp_.]

[Note 42: Voltaire (_Siècle de Louis XIV_, ch. 24) donne le titre

de baronne à madame de Beauvais la mère. Suivant Guy-Patin (lettre du

4 mai 1663), «le père de cette madame de Beauvais étoit un fripier de

la halle; d'autres disent encore moins que fripier, mais seulement

crocheteur».

Je ne sais pourquoi Walckenaer (t. 2, p. 114) ne la nomme que

mademoiselle. Mais dame ou demoiselle, fille d'un crocheteur ou

baronne, madame de Beauvais, attachée au service de la reine-mère et

assez dévouée à sa maîtresse, malgré quelques intrigues, est assurée

de voir son nom sauvé de l'oubli parcequ'elle a eu l'insigne honneur

d'être la première femme qu'ait connue de près Louis XIV.

«On mande de Paris que madame de Beauvais est morte», écrit Dangeau le

14 août 1690.--Saint-Simon, en note: «Créature de beaucoup d'esprit,

d'une grande intrigue, fort audacieuse, qui avoit eu le grapin sur la

reine-mère, et qui étoit plus que galante. On lui attribue d'avoir la

première déniaisé le roi à son profit.» De là son crédit si vigoureux.

Les éloges ne pleuvent pourtant pas sur elle. «Vieille, chassieuse et

borgnesse..... De temps en temps elle venoit à Versailles, où elle

causoit toujours avec le roi en particulier.» (Saint-Simon, ch. 7, t.

1, p. 69.)

Oui, «borgnesse», toutes les chansons le disent; mais elle payoit bien

ses amants, comme ce Fromenteau, qui de rien, grâce à elle et au roi,

son fidèle protecteur, devint un La Vauguyon, souche de ducs. On

découvrit qu'elle avoit touché 100,000 livres de Fouquet: c'est assez

grave; et peut-être ne connoît-on pas tous ses métiers! Qui donc, pour

la louer enfin, a dit qu'elle étoit «laide, borgne, mais très propre

et ardente?» Son fils, le baron de Beauvais, est l'_Ergaste_ de La

Bruyère. De ses deux filles, l'une (Jeanne-Baptiste), l'aînée, épousa

J.-B. Amador de Vignerot du Plessis, marquis de Richelieu et le second

des petits-neveux du cardinal; l'autre, celle pour qui sont

recueillies ces indications, «par son mérite et sa vertu, avoit acquis

dans l'estime de la reine-mère l'avantage d'être préférée à sa mère

dans les confidences d'honneur et de distinction». (1665. Motteville,

t. 5, p. 255.) L'éloge est grand.]

[Note 43: Françoise du Plessis-Richelieu, soeur du cardinal,

mariée à René de Vignerot, sieur du Pont de Courlay, devint mère: 1.

de François, marquis du Pont de Courlay, gouverneur du Havre; 2. de la

duchesse d'Aiguillon.

François eut deux fils.

Le premier, Armand-Jean de Vignerot du Plessis, (par substitution) duc

de Richelieu, épouse le 26 décembre 1649, à vingt ans, Anne Poussart,

veuve de François-Alexandre d'Albret, sire de Pons, et fille de

François Poussart, baron du Vigean, et d'Anne de Neubourg.

Le second, Jean-Baptiste Amador de Vignerot du Plessis, marquis de

Richelieu, épouse, également à vingt ans, le 6 novembre 1652,

Jeanne-Baptiste de Beauvais.

L'aîné, à dix-huit ans, avoit été faire cette extravagante expédition

de Naples qui ne réussit pas au duc de Guise (Mottev., t. 2, p. 325).

On disoit de lui sans façon: «Ce pauvre sot!» (V. Montp., t. 2, p.

71.) Ce n'est pas qu'il fût fort imbécile, mais il manquoit de sens

commun. Son jeu et ses dépenses, sans compter d'autres fantaisies, le

ruinoient. En 1661, madame de Motteville écrit: «On vit alors quasi

finir la maison du cardinal de Richelieu. Le duc de Richelieu, son

neveu, avoit eu cette charge (de général des galères) et le

gouvernement du Havre; mais, par l'ordre de la cour et par la

nécessité où le mettoient ses dépenses déréglées, il se défit de l'une

et de l'autre.»

Sa tante avoit voulu lui faire épouser mademoiselle de Chevreuse

(Mottev., t. 3, p. 423).

La nouvelle duchesse de Richelieu, devenue première dame d'honneur,

mourut en mai 1684 «regrettée universellement» (Sévigné, 1 juin 1684).

En secondes noces, le duc épouse Anne-Marguerite d'Acigné (morte en

1698). Madame de Caylus a peint leur ménage, leur train, leur hôtel,

leur salon littéraire, à la façon de la _chambre bleue_. Madame de

Maintenon les aimoit. Saint-Simon (t. 1, p. 164) confirme ce que

madame de Caylus a dit. Le duc étoit «l'ami intime et de tous les

temps» de madame de Maintenon. Seul, il la voyoit à toutes heures. On

s'emparoit facilement de l'esprit de cet homme, et cela explique ses

mariages. Veuf une seconde fois, il épousa le 20 mars 1702, à

soixante-treize ans, Marguerite-Thérèse Rouillé, veuve du marquis de

Noailles, ce qui fait écrire à madame de Coulanges (lettre du 4

avril): «J'ai si peu de commerce avec M. de Richelieu que je ne l'ai

point vu depuis son mariage. Si on le voyoit toutes les fois qu'il se

marie, on passeroit sa vie avec lui: il est trop jeune pour moi.»

Pour le marquis, en 1652, «il est bien fait, jeune, plein d'esprit et

de courage. Son frère aîné n'a point d'enfants et est fort malsain.»

(Montp., t. 2, p. 373.)

Son mariage avec mademoiselle de Beauvais, ajoute Mademoiselle,

«surprit tout le monde. Quoique cette fille soit jolie et aimable,

elle n'est pas assez belle pour faire passer pardessus mille

considérations qu'il devoit avoir. Aussi, dès le lendemain, madame

d'Aiguillon l'enleva et l'envoya en Italie pour voir s'il

persévéreroit à l'aimer. Au bout de quelque temps il revint, et l'a

toujours fort aimée. Elle disoit dans sa douleur: «Mes neveux vont

toujours de pis en pis; «j'espère que le troisième épousera la fille

du bourreau!» Il est vrai qu'elle avoit sujet de se plaindre; mais

madame de Beauvais ne lui avoit nulle obligation et n'étoit point

obligée de négliger son bien à ses dépens, comme étoit madame de Pons,

fille de madame du Vigean, dont la mère est comme la femme de charge

de sa maison.»

Une autre Beauvais, Uranie de la Cropte de Beauvais, fille de

François-Paul de Beauvais, maréchal de camp, écuyer de Condé, fut

courtisée par le roi, refusa l'honneur qu'il lui vouloit faire, et le

céda à mademoiselle de Fontanges. Elle aimoit Louis-Thomas de Savoie,

comte de Soissons. Chassée à cause de lui par Monsieur, elle l'épousa

le 12 octobre 1680. Encore un mariage qui déplut aux rigoristes; il ne

put être reconnu que le 27 février 1683.

Madame, peu coutumière du fait, a donné à cette troisième demoiselle

de Beauvais un certificat de vertu (lettre du 19 fév. 1720): «J'avois

une fille d'honneur nommée Beauvais; c'étoit une fort honnête

créature. Le roi en devint amoureux, mais elle tint bon. Alors il se

tourna vers sa compagne, la Fontange.»]

[Note 44: «Le petit Guitaut», comme on disoit; Guillaume de

Peichpeyrou (ou Puypeyroux. Tall. des R., t. 1, p. 112) de son nom. Il

étoit fils du vieux Guitaut, capitaine des gardes de la reine-mère, et

cousin de Comminges, des gardes du roi (Mottev., t. 3, p. 446). De

bonne heure il s'étoit attaché à Condé. Il est blessé en Guienne à son

service en 1650 (Pierre Coste, p. 49); il lui est très utile durant sa

captivité (Montp., t. 2, p. 123); il est blessé à côté de lui au

combat de Saint-Antoine (Quincy, t. 1, p. 158; Montp., t. 2, p. 261).

Il suivit sa fortune, c'est-à-dire ne rentra en grâce que tardivement

et sans grande chance de fortune. Mais son mariage avec Jeanne de La

Grange lui donna le marquisat d'Espoisses, en Nivernois.

Nous avons vu quelle part Guitaut a eue dans les malheurs de Bussy. Il

ne le servit guère auprès de Condé; il fit le fier, long-temps après,

pour signer un traité de paix solide. Cependant il aimoit madame de

Sévigné, dont il étoit le voisin à Paris (se rappeler la lettre de

l'incendie, en février 1671), et qui alloit souvent le visiter dans sa

terre de marquis. «C'est un homme aimable et d'une bonne compagnie,

disoit-elle (22 août 1676); sa maison est gaie, parée, pleine de

fêtes; on y revoit «Fiesque, qui donne de la joie à tout un pays.»

(Lettre du 25 octobre 1673.)

Guitaut est mort le 25 décembre 1685, «chevalier des ordres du roi et

gouverneur des îles de Saint-Honorat et de Sainte-Marguerite.»

(_Mémoires du marquis de Sourches_, t. 1, p. 381.)]

[Note 45: Jarzay faisoit des chansons comme tout le monde

(_Prétieuses_, t. 2, p. 139, note). La page ci-contre parle de ce

marquis léger. Madame de Beauvais (Voy. p. 70) fut exilée à cause de

lui, le 23 décembre 1649 (Voy. les mémoires manuscrits de Dubuisson

Aubenay, gentilhomme attaché au secrétaire d'État Du Plessis

Guénégaud, Bibl. Maz., ms in-fol. H. 1765). Elle l'avoit aidé à se

prétendre amoureux de la reine, comme l'on va le voir. M. Chéruel

(note au tome 5 de Saint-Simon) a indiqué, d'après les _Carnets de

Mazarin_ (Ms. Bibl nat., fonds Baluze, carnet 13), le rôle que joue

Mazarin dans cette intrigue.]

[Note 46: Jarzay est l'un des quatre grands diseurs de bons mots

de Ménage (_Ménagiana_). Il s'appelle René du Plessis de la

Roche-Pichemer. Nous le voyons d'abord, après Candale et avant

Miossens, bâtard d'Albret, «galant estably et bien payé» de la célèbre

madame de Rohan, fille de Sully (Tallem., t. 3, p. 42). En 1647, il

aime mademoiselle de Saint-Mesgrin (Marie de Stuert, morte demoiselle

en 1693). Gaston, par hasard, la désiroit: il veut faire jeter Jarzay

par les fenêtres du Luxembourg (Mott. t. 2, p. 229). En 1648, il est

en pleine faveur chez Ninon (Walck., t. 1, p. 255).

Jusque alors il n'a point risqué sa légèreté dans les agitations de la

politique; l'année 1648 lui permet de s'y aventurer parmi les plus

folâtres. Il commence par être mazarin; il accepte, en août 1648, le

bâton de capitaine des gardes enlevé au marquis de Gèvres (Montglat,

p. 196), bâton refusé généreusement par Charost et Chandenier (Mott.,

t. 2, p. 453). Il ne le garde pas long-temps.

Il est un de ceux qui imaginent (Walck., t. 1, p. 334) de mettre le

duc de Nemours aux pieds de madame de Longueville pour créer un rival

à La Rochefoucauld. Rien n'est plus étrange que la fantaisie qui le

prend d'être le vainqueur du cardinal de Mazarin en quelque chose, de

lui enlever le coeur d'Anne d'Autriche (1649), et que la manière

dont il affiche ses prétentions. Condé, curieux de scandale et déjà

mécontent, l'y poussoit (Mott., t. 3, p. 400). Après l'éclat, après la

triomphante colère de la reine, Condé se déclare offensé en la

personne de Jarzay; il en fait son ami, il ne sort plus qu'avec lui.

C'est en cette même année 1649 qu'a lieu la bataille ridicule du

jardin des Tuileries, chez Renard. Un peu auparavant, près de Sens,

Jarzay avoit été presque battu; il tient la campagne contre le marquis

ou comte de La Boulaye, très grand frondeur (Mott., t. 3, p. 276);

mais on dit que la paix se va faire, que les querelles sont

suspendues. Les gens de la cour, exilés de Paris depuis si long-temps,

s'y glissent par petites bandes; ils font des parties fines. Jarzay

est un de ceux qui osent être bruyants. On sait ce qui lui arrive.

Parmi les _Mazarinades_, celle-ci lui est consacrée (Bibl. nat., t. 2,

n. 1278): «=Le Grand Gerzay battu=, _ou la Canne de M. de Beaufort au

festin de Renard aux Thuilleries_, en vers burlesques.

Madame de Motteville (t. 3, p. 291) a fait de tout cela un charmant

récit, où Jarzay, «le moins sage de tous les hommes», Candale,

Manicamp et les autres, figurent agréablement. Cela est fâcheux à

dire, mais Jarzay, ce jour-là, fut bâtonné par Beaufort. Il en devint

populaire dans Paris pour sa consolation. «Il n'étoit pas aimé,

parcequ'il étoit d'un naturel brusque, qu'il étoit vain, railleur et

léger.» (Mott., t. 3, p. 377.)

Toutes ces aventures le transforment en un furieux partisan de Condé.

Il est blessé au combat de Saint-Antoine, comme Villars, Guitaut, le

marquis de Clérambault, du Fouilloux, etc. (Quincy, t. 1, p. 158).

Bientôt il est «l'entier confident» du prince (Lenet, Coll. Michaud,

p. 541). J'oublie une blessure reçue au bras dans la rue Dauphine

(Montp., t. 2, p. 157).

L'amour marche à la traverse en ces jours de bagarre. La folie du

marquis lui donne des grâces; il est l'un des plus fortunés vainqueurs

des belles.

En 1658, on le chasse comme partisan de Condé (Montp., t. 3, p. 326);

carrière perdue, comme celle de tant de brillants personnages du temps

de la Régence! Sa disgrâce devoit pour long-temps se faire sentir à

ses enfants. Bussy écrit: «Le roi ne voit pas d'ordinaire les enfants

des exilés (comme les comtes de Limoges et les Jarzay)». (Sév., 24

juin 1672.)

La fin de l'histoire n'est pas gaie: «Jarzé étoit avec M. de Munster;

il a eu permission de se faire assommer et il y a bien réussi. Vous

savez que Jarzé étoit aussi exilé.»

Jarzay, exilé, avoit eu permission de se mêler aux combattants de la

campagne de Hollande. À peine arrivé, une sentinelle le tua (_Lettre

de Pellisson_ du 19 juin 1672). Son petit-fils fut amputé du bras, en

1688, à Philipsbourg. Il y avoit trois ans qu'il avoit le régiment

d'Hamilton (Sourches, t. 1, p. 48). On le voit, en 1708, ambassadeur

d'un jour en Suisse (Saint-Simon, t. 6, p. 208).]

[Note 47: Basile Fouquet, mort en 1683. Il reparoîtra, plus

puissant acteur et plus nécessaire à étudier.]

[Note 48: Je vois un Vineuil (Tall. des R., t. 1, p. 472) qui, en

1643, «à la porte des Thuilleries», reçoit des coups de plat d'épée du

comte de Maulny. «On l'appeloit _Ardier le gentilhomme_.» C'est donc

le nôtre, mais les coups de plat d'épée étonnent. Ici on lit: comte de

Vineuil (_Mém. de M. de ***_, Coll. Michaud, p. 534); ailleurs:

Ardier, sieur de Vineuil, gentilhomme de M. le Prince; ailleurs:

marquis de Vineuil, secrétaire du roi. Celui-ci, spirituel, bien fait

(Tall., t. 4, p. 231), jouit, dans la fleur de sa beauté, de la fille

du maréchal de Châtillon (plus tard madame de Wurtemberg). Faut-il,

philosophiquement, faire la synthèse de ces diverses entités? Faut-il

croire à un Vineuil unique sous trois apparences? Cela se peut.

Vineuil avoit de l'esprit, il aimoit le mordant, il étoit bien fait;

il plut (Walck., t. 1, p. 337) à madame de Montbazon, à madame de

Movy. Retz en est garant quant à ce qui regarde la première (_Mém. du

card de Retz_, p. 175). «Vigneuil, dit-il (1649), aimé

_effectivement_.»

On voit Vineuil chargé de proposer à madame de Chevreuse le mariage de

sa fille avec le prince de Conti, lorsque celui-ci cessa de vouloir

être cardinal de la sainte Église (Lenet, p. 316); il avertit Condé de

son imminente arrestation, en 1650 (Montp., t. 2, p. 77). La guerre

commence; il est des plus actifs dans son parti. Il est arrêté à

Portiers en 1651 (Mott. t. 4, p. 307); en 1653, venant de Flandre avec

des lettres, il se fait encore prendre (Montp., t. 2, p. 390).

Brienne, le vieux Brienne, a indiqué quel fut le rôle politique de

Vineuil (_Mém. de Brienne_, Coll. Michaud, p. 133). Nous ne le

retrouvons que plus tard, à Saumur (Sevigné, 17 septembre 1675):

«Vineuil est bien vieilli, bien toussant, bien crachant et dévot, mais

toujours de l'esprit.»

MM. d'Olonne, de Vasse et Vineuil étoient exilés. Ce fut au retour de

cet exil que, le roi demandant à M. de Vineuil ce qu'il faisoit à

Saumur, lieu de son exil, il dit qu'il alloit tous les matins à la

halle, où se débitoient les nouvelles, et qu'un jour on y disputoit

pour savoir lequel étoit l'aîné, du roi ou de Monsieur.

Madame de Sévigné dit encore (20 novembre 1676) que Vineuil doit faire

la vie de Turenne. Rien n'en a paru.]

[Note 49: N'en déplaise à ceux qui veulent un titre plus relevé,

on appeloit portiers les plus qualifiés concierges de la cour.]

[Note 50: Madame de Bonnelle, femme de Noël de Bullion, seigneur

de Bonnelle, marquis de Gallardon, membre du parlement de Paris,

semble un peu folle à madame de Sévigné (1 avril 1672). Tallemant des

Réaux (_Historiette_ de madame de Cavoie) lui donne peu d'esprit. Ce

même Tallemant, à la date de 1639 (t. 2, p. 149), parle de son

mariage: «Le cardinal de Richelieu souhaitta que Bonnelle (Noël de

Bullion), fils aisné de Bullion (surintendant), espousast mademoiselle

de Toussy (Charlotte de Prie, fille du marquis de Toucy), qui estoit

un peu parente de Son Éminence. Bonnelle n'en avoit point envie.»

M. P. Paris extrait d'un recueil de lettres manuscrites (de Henry

Arnault au président Barillon) quelques lignes qui montrent qu'un mois

tout au plus après le mariage les époux vivoient mal ensemble.

En 1652, madame de Bonnelle est amie de Mademoiselle (Montp., t. 2, p.

313). Sa maison est richement montée; il s'y donne des fêtes. La

comtesse de Fiesque y vient comme chez elle; on y joue (Montp., t. 2,

p. 341). Ce n'est pas assez dire: la maison de madame de Bonnelle (V.

Loret) est la maison de jeu la plus considérable de ce temps-là. Le

peuple le savoit, et cette renommée ne lui plait guère. Madame de

Bonnelle est un jour, en Fronde (1652), insultée sur le Pont-Neuf (V.

les _Varietés historiques_, t. 3, p. 340). Une lettre de cachet, le 22

octobre 1652, lui apprit qu'elle étoit exilée comme frondeuse

(Berthod, Coll. Michaud, p. 371). Elle revint, elle rejoua, elle se

ruina; il lui fallut aller se refaire en Normandie. On sait que son

fils Fervaques fut le galant de madame de La Ferté, soeur de madame

d'Olonne, en un temps où il étoit bien jeune et où elle ne l'étoit

plus. Ce Fervaques étoit un gros et grand bloc de chair molle. Madame

de Bonnelle a eu trois nièces suffisamment galantes: la duchesse

d'Aumont, la duchesse de Ventadour et la duchesse de La Ferté,

belle-fille de la maréchale.

M. de Bonnelle n'avoit pas passé pour un aigle. «Malgré l'alliance

qu'il fit de Charlotte de Prie, soeur ainée de la maréchale de La

Mothe, il ne fut jamais que conseiller d'honneur au parlement.»

(Saint-Simon, t. 4, p. 158.)]

[Note 51: Il y avoit trois Cornuel: la mère et deux belles-filles.

Cette fois ce ne seroit pas trois pages, c'est vingt, trente pages, un

article de revue bien limé, qui seroit de mise. Madame Cornuel mérite

plus encore. Rien n'a égalé, au XVIIe siècle, le naturel, l'abondance,

le sel, le mordant, le goût de ses bons mots. Entre toutes les

causeuses de France elle a tenu sans conteste le premier rang.

Celles-là même qui, au dessous d'elle, avoient de la réputation,

reconnoissoient sa supériorité. Notez qu'elle n'a rien écrit, qu'aucun

des traits de son esprit vivant n'est compromis par là, et n'oubliez

pas que nous ne connoissons guère qu'une centaine de ces mots si vifs,

si fins, si perçants, qu'admiroient les contemporains et qu'ils

redoutoient. De si loin on a quelque peine à en sentir profondément la

pointe, quelques uns s'émoussent en traversant les années; mais il en

reste assez pour que nous lui devions garder sa place dans une

histoire des salons françois. L'auteur des études sur _la Société

polie_ auroit dû la lui faire. Madame de Sévigné, qui s'y entendoit,

écrivoit bien à sa fille, qui s'y entendoit aussi (17 avril 1676): «Ne

trouvez-vous pas madame Cornuel admirable?»

Elles étoient trois, et les deux belles-filles valoient presque la

mère. De cette maison il est sorti pendant long-temps des épigrammes

de toute espèce.

Madame Cornuel étoit la fille unique d'un M. Bigot, intendant du duc

de Guise, qui l'avoit dorlotée. Elle étoit jolie en sa jeunesse,

éveillée, galante et riche. «Elle a de l'esprit, dit en 1658 Tallemant

des Réaux (t. 6, p. 228 de la 2e édit.), autant qu'on en peut avoir;

elle dit les choses plaisamment et finement.»

Cornuel, avant de l'épouser, avoit été marié à une veuve du nom de

Legendre, qui avoit déjà une fille, mademoiselle Legendre, et qui

donna à son mari une autre fille qu'on nomma Margot. Toutes les deux

portèrent le nom de Cornuel; elles étoient également spirituelles et

jolies. Mademoiselle Legendre fut aimée de l'abbé de La Rivière, avec

qui nous aurons à compter.

On a cité (Pougens, _Lett. philosoph._, 1826, in-12, p. 131) un bon

mot de Cornuel lui-même. Le bonhomme étoit chiche de son esprit; il

étoit étourdi, bourreau d'argent, et peu aimé de son frère.

Ce frère avoit été contrôleur des finances et président des comptes,

ce qui lui avoit permis de donner des affaires à Cornuel le financier.

Avant de mourir il épouse sa servante. Sa fille, madame Coulon,

gratifiée d'une _Historiette_ par Tallemant, qui ne l'a pas consultée

pour la lui décerner, fut très galante. (_Historiettes_, 201.)

Le président Cornuel (Conrart, Coll. Petitot, 193) «étoit malsain (de

mauvaise santé) et homme de plaisir». M. Paulin Paris a mis cette

indication, et beaucoup d'autres comme il en sait mettre, dans le tome

4 de son Tallemant des Réaux:

«_Les Notes généalogiques au Cabinet des titres_ se contentent de dire

que Claude Cornuel avoit épousé en premières noces Marthe Perrot,

morte à quarante-six ans, le 18 mars 1624, et en secondes noces

Françoise Dadien, veuve de Gabriel de Machault, conseiller de la cour

des aides; mais les actes de baptême de la paroisse de Saint-Sulpice

portent, sous la date du 19 septembre 1607, le baptême de Marie, fille

de Claude Cornuel et de Marthe Grignon.» Marie fut madame Coulon.

Claude Cornuel, président de la chambre des comptes, avoit le titre de

sieur de la Marche et de Mesnil-Montant, près Paris.

L'abbé de Laffemas, le fils du terrible et spirituel Laffemas, poète

ingénieux quelquefois, lui fit cette épitaphe:

Ci gist ce fameux gabeleur,

Ce grand dénicheur de harpies,

Qui, plus subtil qu'un basteleur,

De ses vols fist des oeuvres pies,

Raffinant sur le paradis

Comme il faisoit sur les édits.

Passans, quoy que l'on puisse dire

Et gloser sur son testament,

Il est mort glorieusement.

À mal exploitter, bien escrire,

En mourant il se résolut,

Au mespris des choses plus chères,

Ne voulant plus parler d'enchères,

Si ce n'estoit pour son salut.

Aussy les traités et les offres,

Sources vivantes de ses coffres,

Firent un pont d'or de son bien;

Il donna beaucoup, mais je gage

Qu'il eust pu donner davantage

Sans donner un double du sien.

Cornuel n'étoit pas mort commodément. «Il eut le loisir d'avoir bien

peur du diable, et, comme il se tourmentoit comme un procureur qui se

meurt, Bullion lui disoit: «Ne vous inquiettez point: tout est au roy,

et le roy vous l'a donné.» (_Note de Tall._, t. 2, p. 150.)

«Estant au lit de la mort, Cornuel se confessa au vicaire de sa

paroisse, qui luy refusa l'absolution s'il ne restituoit auparavant

deux cent mille escus qu'il avoit mal acquis. Le malade en parla à M.

de Bullion, qui alla consulter le cas avec le cardinal de Richelieu.

La réponse du cardinal fut que toutes ces sortes de restitutions

appartenoient au roy, comme seigneur de tous les biens; que le roy

donnoit en pur don les deux cent mille escus dont il s'agissoit au

président Cornuel pour les bons services qu'il avoit rendus à l'Estat,

et qu'ainsy le président pouvoit se faire donner l'absolution.

Cornuel, muni de ce sauf-conduit, passa paisiblement en l'autre vie.»

(Amelot de La Houssaye, t. 2, p. 428.)

Madame la duchesse d'Aiguillon, quand il alloit mourir, «envoya

emprunter six chevaux blancs qu'il avoit; et quand il fut mort, elle

dit que les morts n'avoient que faire de chevaux». (Tall. des R., t.

2, p. 170.) Anecdote qui indique quels graviers on trouvoit au fond du

lit de ce beau fleuve d'élégances qu'on appelle la vie de cour au

XVIIe siècle!

Cornuel avoit été le bras droit de Bullion (Tall. des R., t. 2, p.

146). On trouve dans le _Catalogue des Partisans_ divers détails qui

ont rapport à Claude Cornuel et à ses amis.

Par exemple: «Catelan, cette maudite engeance, est venu des montagnes

du Dauphiné, lequel, après avoir esté laquais en cette ville, fut

marié par Cornuel à la soeur d'une nommée la Petit, sa bonne amie, à

présent femme d'un nommé Navarret; pour faciliter lequel mariage dudit

Catelan, Cornuel donna audit Catelan tous les offices de sergeant

vacans jusques alors; et ensuite ledit Catelan s'est avancé dans la

maltote, sous feu Bullion et Tubeuf, et entr'autres traitez a fait

celui des retranchemens de gages, droits et revenus de tous les

officiers de France, dont il a fait recette sous le nom du nommé

Moyset, qui est son nepveu et s'appelle Catelan comme luy.» Et encore:

«D'Alibert, confident de Cornuel, qui demeure rue des Vieux-Augustins,

a esté de tous les traittez qui se sont faits, par le moyen desquels

il possède de grands biens, tant en maisons dans Paris qu'en rentes

capitalisées.»

Tallemant des Réaux (t. 4, p. 118) nous apprend que les entreprises de

ces gens de finances faillirent comprometre très gravement le père de

Pascal: «Quand on fit la réduction des rentes, luy (le père de Pascal)

et un nommé de Bourges, avec un advocat au conseil dont je n'ay pu

sçavoir le nom, firent bien du bruit, et, à la teste de quatre cents

rentiers comme eux, ils firent grand'peur au garde des sceaux Séguier

et à Cornuel.»

Ce que Guy Patin raconte ainsi (lettre du 7 avril 1638): «Le jour

d'avant (25 mars 1638) on avoit mis dans la Bastille, prisonniers,

trois bourgeois qui avoient été chez M. Cornuel et l'avoient en

quelque façon menacé, sur le bruit que l'on veut arrester les rentes

de l'Hostel-de-Ville et convertir cet argent _in usus bellicos_. Les

trois rentiers se nomment de Bourges, Chenu et Celoron, et sont tous

trois _boni viri optimeque mihi noti_.»

En voilà bien assez pour Claude Cornuel et son frère Guillaume. L'aîné

laissa donc une fille, madame Coulon, femme légère; le cadet laissa

Marion Legendre, sa belle-fille, et Marguerite Cornuel, sa fille; sans

compter sa femme, «sa garce», dit _la Voix du Peuple au roy_ (dans le

t. 5, p. 349, des mss. de Conrart). Cette voix du peuple, fortement

enrouée, attache à son nom cette phrase: «Plus criminel que tous les

hommes qui ont dévoré les peuples, élevé du centre de la terre à une

richesse de deux millions d'or par un gouffre de concussions,

corruptions et larcins publics et particuliers.»

Madame Coulon reste à l'écart: on ne tient compte que des trois

Cornuel, de Cléophile et de ses deux filles. (_Dictionnaire des

Prétieuses._)

La Mesnardière, parlant de la mère, dit:

Chez Cornuel, la dame accorte et fine,

Où gens fascheux passent par l'estamine.

On peut s'en douter, connoissant ces trois Caquet-bon-bec et leurs

amis ou amies. Il y a, à la suite des _Mémoires de Montpensier_, un

portrait de Margot Cornuel attribué à notre Vineuil. Ce portrait est

lestement troussé. Margot étoit effectivement très liée avec madame

d'Olonne en 1658 et 1659 (Montpensier, t. 3, p. 408). Quant à

mademoiselle Legendre, la précieuse _Cléodore_ (V. Colombey, _Journée

des Madrigaux_, p. 34), elle venoit la deuxième pour l'esprit. _La

Gazette du Tendre_ lui donne l'épithète d'_aymable_ (au chapitre _de

Grand service_). Je ne vois pas pour quel motif l'auteur de la

_Journée des Madrigaux_ parle d'elle ainsi: «Cléodore demandoit si,

parmy ces beaux esprits, il n'y en avoit pas un qui eût l'esprit

satyrique qu'elle haïssoit.»

La faveur dont mademoiselle Legendre jouit auprès de l'abbé de La

Rivière ne lui rendit pas toujours service, si l'on croit Tallemant

des Réaux (t. 5, p. 146).

«Boutard contoit que la Pecque Cornuel l'avoit voulu marier avec

Marion, mademoiselle Legendre, et qu'elle luy avoit fait un grand

dénombrement des avantages qu'il auroit. Je lui ris au nez, disoit-il,

et je lui dis qu'elle oublioit la faveur de M. de La Rivière. Or, La

Rivière concubinoit et concubine, je pense, encore, avec elle. Elle

est à cette heure comme sa ménagère, et, à Petit-Bourg, on l'a vue

quelquefois avec un trousseau de clefs. Autrefois il y avoit un

couplet qui disoit:

Il court un bruit par la ville

Que Marion Cornuel

Voudroit bien faire un duel

Avec monsieur de Rouville.

Qu'ils aillent chez la Sautour,

C'est là que l'on fait l'amour.

Rouville, déjà nommé, étoit le beau-frère de Bussy Rabutin. Quant à

_la Pecque_, ce mot, qui signifie l'entendue, la faiseuse d'affaires,

Boutard s'étoit habitué à le joindre au nom de madame Cornuel.

On connoît au moins une intrigue de la Pecque, puisque Pecque il y a.

Elle fut la maîtresse de M. de Sourdis, gouverneur d'Orléans, et

gouverneur ridicule. (V. l'_Historiette de Sourdis_.) La marquise en

enrageoit; par contre, madame de Bonnelle se risqua à ennuyer la

Pecque: elle alloit chez elle, à une heure indue, demander M. de

Sourdis.

Madame Cornuel étoit née vers 1610. Elle avoit les dents fort laides,

et Santeul les comparoit à des clous de girofle. Elle mourut à Paris

en février 1694. Saint-Simon (_Note au Journal de Dangeau_, t. 4, p.

449) rappelle son dernier bon mot. Dans ses _Mémoires_ (t. 1, p. 116),

il dit: «Il y avoit une vieille bourgeoise au Marais chez qui son

esprit et la mode avoit toujours attiré la meilleure compagnie de la

cour et de la ville; elle s'appeloit madame Cornuel, et M. de Soubise

étoit de ses amis. Il alla donc lui apprendre le mariage qu'il venoit

de conclure, tout engoué de la naissance et des grands biens qui s'y

trouvoient joints (l'héritière de Ventadour). «Ho! Monsieur, lui

répondit la bonne femme, qui se mouroit et qui mourut deux jours

après, «que voilà un grand et bon mariage pour dans soixante ou

quatre-vingts ans d'ici!»

Dans le _Nouveau Recueil des plus belles poésies_ (Paris, Loyson,

1654, in-12, p. 352), il y a une épître adressée à mademoiselle de

Vandy (l'une de nos héroïnes) à propos de ses galants; on y voit ces

vers:

Ordonnez-leur d'aller chez Cornuel,

Chez Cornuel, la dame accorte et fine,

Où gens fâcheux passent par l'étamine,

Tant et si bien qu'après que criblés sont,

Se trouve en eux cervelle s'ils en ont.

Si pas n'en ont, on leur fait bien comprendre

Que fats céans onc ne se doivent rendre;

Et six yeux fins, par s'entreregarder,

Semblent leur dire: «Allez vous poignarder.»

C'est la pièce de La Mesnardière. Voici l'épitaphe faite pour madame

Cornuel:

Cy gît qui de femme n'eut rien

Que d'avoir donné la lumière

À quelques enfants gens de bien,

Et peu ressemblants à leur mère,

Célimène, qui de ses jours,

Comme le sage, et sans foiblesse,

Acheva le tranquille cours.

Dans ses moeurs que de politesse!

Quel tour, quelle délicatesse,

Éclatent dans tous ses discours!

Ce sel tant vanté de la Grèce

En faisoit l'assaisonnement,

Et, malgré la froide vieillesse,

Son esprit léger et charmant

Eut de la brillante jeunesse

Tout l'éclat et tout l'enjoûment.

On vit chez elle incessamment

Des plus honnêtes gens l'élite;

Enfin, pour faire en peu de mots

Comprendre quel fut son mérite,

Elle eut l'estime de Lenclos.

(Rec. de pièces cur. et nouv., Lahaye, Moetjens, 1694, in-12, t. 1, p.

191.)

La réputation de madame Cornuel ne lui survécut pas assez. Toutefois,

Titon du Tillet (_Parn. franç._, in-fol., p. 462) l'a citée avec

honneur.

M. Paulin Paris, qui a tiré des papiers de Conrart une lettre d'elle,

a réuni quelques uns des traits qui peuvent servir à son histoire. Il

est loin de les avoir recueillis tous. Peut-être essaierai-je de la

peindre avec soin. En attendant, j'indiquerai toutes les sources qu'on

peut consulter, ou du moins celles que j'ai consultées. Il y a d'abord

un long morceau de Vigneul de Marville (Bonaventure d'Argonne) qui

doit être transcrit tout entier:

«Madame de Cornuel, dont les bons mots ont été si remarquables durant

le cours d'une vie de plus de quatre-vingts ans, s'appeloit Anne Bigot

et étoit d'une famille originaire d'Orléans. Dès sa plus tendre

jeunesse on ne parloit que de son esprit et de ses belles qualitez

naissantes. S'étant rencontrée dans une assemblée, où elle brilloit

pardessus les autres dames, M. de Cornuel, trésorier de

l'extraordinaire des guerres, qui l'aimoit, lui prit un bouquet

qu'elle avoit à son côté, témoignant par cette liberté qu'il la

vouloit épouser. En effet, il l'épousa au bout de quinze jours.

«Depuis son mariage elle fit paroître une grandeur d'ame

extraordinaire et bien au dessus des foiblesses de son sexe. Nullement

touchée d'avarice, elle abandonna au premier venu mille pistoles que

M. de Cornuel, son époux, lui avoit données pour le jeu. La clef étoit

toujours à la porte de son cabinet, en prenoit qui vouloit. Elle

n'adoroit point la fortune; mais, indifférente à ses bizarreries comme

à celles du temps et des saisons, elle ne cultivoit que la vertu et

les muses, moins parcequ'elles sont savantes que parcequ'elles sont

honnêtes et polies. Jamais personne n'a mieux entendu que cette dame

l'art de se faire des amis et de se les attacher, bien persuadée qu'il

est des amis comme des richesses, que c'est en vain qu'on les acquiert

si on ne les sait conserver. La conversation avec les personnes de

distinction qui abordoient chez elle étoit tous ses délices. Elle

écoutoit avec une attention qui débrouilloit toutes choses, et

répondoit encore plus aux pensées qu'aux paroles de ceux qui

l'interrogeoient. Quand elle considéroit un objet, elle en voyoit tous

les côtez, le fort et le foible, et l'exprimoit en des termes vifs et

concis, comme ces habiles dessinateurs qui en trois ou quatre coups de

crayon font voir toute la perfection d'une figure.

«On a recueilli plusieurs de ses bons mots, et plût à Dieu qu'on n'en

eût perdu aucun! C'est un méchant caractère que celui de diseur de

bons mots, et ce caractère, si blâmable dans les hommes, l'est encore

plus dans les femmes, à cause que les bons mots sont d'ordinaire

accompagnés d'une liberté et d'une hardiesse qui ne sont pas séantes à

ce sexe, parcequ'ils en obscurcissent la pudeur et la modestie, qui

font ses plus beaux ornements. Mais madame de Cornuel, outre qu'il ne

lui échappoit rien qui pût ni la faire rougir, ni faire rougir

personne, disoit si à propos toutes choses, et revêtoit ses pensées de

termes si propres et si agréables, qu'ils instruisoient toujours sans

jamais blesser: de sorte que ces mots étoient bons en ce qu'ils

étoient utiles, et plaisoient à tous ceux qui aiment une vérité bien

dite.

«D'ordinaire, les personnes de ce caractère, pour dire un bon mot, en

hasardent cent de méchans, et l'expérience fait voir que les plus

habiles dans ces jeux d'esprit n'en ont pas dit, en toute leur vie,

deux douzaines de tout à fait bons. La raison qu'on en peut rendre,

c'est que les bons mots sont des fruits qui viennent sans être

cultivés. Tout d'un coup ils naissent, et tout d'un coup ils font leur

effet, comme les éclairs. Ils surprennent autant ceux qui les disent

que ceux qui les écoutent. Ce sont, pour ainsi dire, de petits

libertins qui ne veulent dépendre que d'eux-mêmes. Quand on les

cherche ils ne viennent pas, ou, s'ils viennent, c'est de mauvaise

grâce, se faisant tirer à force, et se défigurant en se faisant tirer.

A-t-on dit un bon mot, le plaisir et les louanges qu'on en reçoit

excitent la vanité et la présomption naturelle à en produire plusieurs

tout de suite; mais ce sont ou des monstres ou des avortons. On en rit

soi-même pour les faire trouver bons; mais personne n'en rit,

parcequ'en effet ils ne sont pas bons.

«Madame de Cornuel n'avoit pas un de ces défauts. Elle ne parloit

point par vanité, mais par raison, et avec autant de jugement que

d'esprit. Comme elle savoit que les véritables bons mots ne dépendent

point de nous, elle se contentoit de les produire avec ce beau naturel

qui en est comme la fleur, sans presque y toucher. Mais, comme il y a

des influences du ciel qui tombent plus heureusement sur de certaines

terres que sur d'autres, il semble aussi que les bons mots viennent

aussi plus aisément à la bouche des personnes qui savent leur donner

un beau tour et les bien exprimer. Tout ce que disoit madame de

Cornuel, elle le disoit bien, et jamais pas une de ses paroles n'a été

rejetée par les personnes d'un goût raffiné, parceque, outre qu'elles

renfermoient toujours un grand sens, elles étoient toujours belles et

bien choisies. C'étoit autant de sentences et de maximes, tenant en

cela du génie des Salomon, des Socrate et des César, qui ne parloient

que pour instruire; génie grand et heureux qui s'est réveillé de nos

jours dans MM. de La Rochefoucauld et Pascal, et enfin dans madame de

Cornuel, qui auroit dû écrire ses sentences et ses maximes, si, comme

les oracles, elle ne s'étoit contentée de dire les vérités et les

laisser écrire aux autres.»

L'éloge est en règle; il n'est pas au dessus du sujet. Je ne puis

songer à enregistrer maintenant ces mots excellents, et me bornerai à

dresser la liste d'indications dont j'ai parlé: Titon du Tillet

(_Parnasse françois_); Tallemant des Réaux (chap. 299); Paulin Paris

(_Notes aux Lettres_, t. 5, p. 139); Sévigné (t. 3, p. 31, édit.

Didot, t. 3, p. 47); Vigneul de Marville (t. 1, p. 341, _Recueil

d'ana_); La Place (_Pièces curieuses_, t. 3, p. 377); Conrart (p.

270); Le Père Brottier (_Paroles mémorables_, p. 85); Sévigné (8

septembre 1680, 11 septembre 1676, 7 octobre 1676, 16 mars 1672, 6 mai

1672, 17 avril 1676); Quatremère de Quincy (_Ninon de Lenclos_);

Tallemant (t. 10, p. 187, de la 3e édition); La Place (t. 1, p. 202);

Tallemant (t. 4, p. 185, édit. P. Paris); Tallemant (t. 3, p. 245,

160); _Lettres de Bussy_ (28 avril 1690); Tallemant (t. 2, p. 411); La

Place (t. 1, p. 377); _Ménagiana_ (édit. de La Monnoye, t. 1, p. 317,

332, 354; t. 2, p. 8, 124, 131, 407); _Lettres de Madame_ (t. 1, p.

130, 129); Tallemant (t. 1, p. 388, note); Tallemant (t. 2, p. 170,

411); Saint-Simon (t. 1, p. 116); Dangeau (t. 4, p. 449); Walckenaer

(_Mémoires sur Sévigné_, t. 5, p. 13; t. 1, p. 39; t. 1, 260), et Guy

Patin, Loret, mademoiselle de Montpensier, les Mercures, les Gazettes,

les Romans, les Poésies du temps.]

[Note 52: Le mot _cher_, ainsi employé, vient des Précieuses.]

[Note 53: En 1658, vers la fin de l'année.]

[Note 54: La mode d'aller aux eaux n'est pas nouvelle. On les

aimoit extrêmement au XVIIe siècle. J'en pourrois donner beaucoup de

preuves; il faut nous contenter de celle-ci, qui ne nous fait pas

sortir du cercle de nos connoissances. En 1658, précisément en l'année

où nous sommes, mademoiselle de Montpensier, selon son habitude

régulière, va aux eaux de Forges. Elle dit: «La maréchale de La Ferté

étoit à Forges. Madame d'Olonne y vint, madame de Feuquières de

Salins, mademoiselle Cornuel (Margot), force dames de Paris.» (Montp.,

t. 3, p. 325.)

Les eaux de Forges passent pourtant pour être de celles dont les

qualités ne sauroient être recherchées par les héroïnes de Bussy.]

[Note 55: Tout cela est long, bien long. Aussi, dans quelques

éditions, a-t-on supprimé en cet endroit quatre ou cinq pages. Sans

vouloir faire le juré-mesureur de style, il me semble que ces quatre

ou cinq pages ne sont pas les meilleures de Bussy, si elles sont de

lui. Il a ordinairement la plume plus légère, le tour plus libre, la

pensée plus claire.]

[Note 56: M. le duc d'Anjou auroit pu prétendre au rôle des

Candale et des Guiche; mais il préféra aux belles quelques uns de ses

amis. Madame de Motteville l'a peint lorsqu'il étoit encore jeune

(1647, t. 2, p. 267): «Il seroit à souhaiter, dit-elle, qu'on eût

travaillé à lui ôter les vains amusemens qu'on lui a soufferts dans sa

jeunesse. Il aimoit à être avec des femmes et des filles, à les

habiller et à les coiffer; il sçavoit ce qui seyoit à l'ajustement

mieux que les femmes les plus curieuses, et sa plus grande joie, étant

devenu grand, étoit de les parer et d'acheter des pierreries pour

prêter et donner à celles qui étoient assez heureuses pour être ses

favorites. Il étoit bien fait; les traits de son visage paroissoient

parfaits; ses yeux noirs étoient admirablement beaux et brillans, ils

avoient de la douceur et de la gravité; sa bouche étoit semblable en

quelque façon à celle de la reine, sa mère; ses cheveux noirs, à

grosses boucles naturelles, convenoient à son teint, et son nez, qui

paraissoit devoir être aquilin, étoit alors assez bien fait. On

pouvoit croire que, si les années ne diminuoient point la beauté de ce

prince, il en pourroit disputer le prix avec les plus belles dames;

mais, selon ce qui paroissoit à sa taille, il ne devoit pas être

grand.» Il ne le fut pas en effet, et sa figure s'épaissit un peu;

mais il n'en fut pas moins beau à la façon des efféminés. Il eut de

temps en temps des velléités d'amour naturel, mais jamais elles ne

durèrent. Madame d'Olonne, et, un peu plus tard, la gracieuse et

plaintive duchesse de Roquelaure, faillirent être aimées. Pour ce qui

est de madame d'Olonne, mademoiselle de Montpensier (t. 3, p. 405;

1659) vient en aide à Bussy et développe son texte: «Comme le roi fait

toujours la guerre à Monsieur, un jour il lui demandoit: «Si vous

eussiez été roi, vous auriez été bien embarrassé; madame de Choisy et

madame de Fienne ne se seroient pas accordées, et vous n'auriez su

laquelle vous auriez dû garder. Toutefois, ç'auroit été madame de

Choisy; c'étoit elle qui vous donnoit madame d'Olonne pour maîtresse.

Elle auroit été la sultane reine; et, lorsque je me mourois, madame de

Choisy ne l'appeloit pas autrement.» Monsieur étoit fort embarrassé

sur tout cela, et disoit au roi, d'un ton qui paroissoit sincère,

qu'il n'avoit jamais souhaité sa mort, et qu'il avoit trop d'amitié

pour lui pour se résoudre à le perdre. Le roi lui répondit: «Je le

crois tout de bon.» Puis il disoit: «Lorsque vous serez à Paris, vous

serez donc amoureux de madame d'Olonne? Le comte de Guiche le lui a

promis, à ce que l'on mande de Paris.» Monseigneur rougit, et la reine

lui dit d'un ton de colère: «C'est bien vous faire passer pour un sot

que de promettre ainsi votre amitié! Si j'étois à votre place, je

trouverois cela bien mauvais. Pour vous, qui admirez en tout le comte

de Guiche, vous en êtes ravi.» Puis elle ajouta: «Cela sera beau de

vous voir sans cesse chez une femme qui peste continuellement contre

vous, et qui n'a ni honneur, ni conscience. Vous deviendrez un joli

garçon!» Monsieur dit qu'il ne la verroit pas.»

Tout efféminé qu'il étoit, et peut-être même en raison de son

caractère, Monsieur paroît avoir eu quelques grands élans de

sensibilité. Il éclate en sanglots à la mort de sa mère; il est alors

plus affligé fils que Louis XIV (Montp., t. 4, p. 95). À la mort de

madame de Roquelaure il montre aussi une tristesse enfantine. Nous

demanderons à sa femme, madame la Palatine, de nous achever son

portrait. Il aimoit passionnément le bruit des cloches, jusqu'à

revenir exprès à Paris la veille de toute grande fête carillonnée: à

l'automne, quand les dernières feuilles, jaunies, déjà glacées,

tremblent au bruit des sonneries de la Toussaint; au printemps, quand

le chant joyeux des cloches de Pâques s'envole, comme un essaim de

jeunes oiseaux, au travers des sérénités du ciel bleu. Avec cela il

étoit joueur, mauvais joueur même (Lettres, t. 1, p. 48). Il n'aimoit

pas la chasse et il ne consentoit à monter à cheval que pour aller à

la guerre, où il se conduisit en bon capitaine. Il écrivoit avec une

telle négligence qu'il ne pouvoit se relire; du reste, il écrivoit peu

(t. 1, p. 257). Madame raconte tranquillement qu'elle n'avoit pas

grand plaisir au lit avec lui (t. 1, p. 300) et qu'il ne vouloit pas

être dérangé pendant son sommeil. Il étoit superstitieux (t. 2, p.

276), et Madame le surprit à promener des médailles bénites, la nuit,

sur les diverses parties de son corps de la santé desquelles il

doutoit.

Il n'est pas probable que ce soit Madame qui ait tort (t. 1, p. 402),

et les libelles ou les couplets qui aient raison, lorsqu'elle dit: «La

maréchale de Grancey étoit la femme la plus sotte du monde. Feu

Monsieur feignit d'être amoureux d'elle; mais si elle n'avoit pas eu

d'autre amant, elle auroit certes conservé toute sa bonne renommée. Il

ne s'est jamais rien passé de mal entre eux. Elle-même disoit que,

s'il venoit à se trouver seul avec elle, il se plaignoit aussitôt

d'être malade: il prétendoit avoir mal de tête ou mal de dents. Un

jour la dame lui proposa une liberté singulière: Monsieur mit vite ses

gants. J'ai vu souvent qu'on le plaisantoit à cet égard, et j'en ai

bien ri. Cette Grancey avoit une fort belle figure et une belle taille

lorsque je vins en France, et tout le monde n'avoit pas pour elle le

même dédain que Monsieur, car, avant que le chevalier de Lorraine ne

fût son amant, elle avoit déjà eu un enfant.»

La femme défend bien son mari. Mieux vaudroit pour lui qu'elle pût se

plaindre. Elle ne le flatte pas, d'ailleurs, et raconte parfaitement

(27 janvier 1720) tous ses travers: «Feu Monsieur aimoit beaucoup les

bals et les mascarades; il dansoit bien, mais c'étoit à la manière des

femmes; il ne pouvoit danser comme un homme, parcequ'il portoit des

souliers trop hauts.»

Achevons avec dix lignes de Saint-Simon (t. 3, p. 170):

«Monsieur, qui, avec beaucoup de valeur, avoit gagné la bataille de

Cassel, et qui en avoit montré toujours de fort naturelle en tous les

siéges où il s'étoit trouvé, n'avoit d'ailleurs que les mauvaises

qualités des femmes. Avec plus de monde que d'esprit et nulle lecture,

quoique avec une connoissance étendue et juste des maisons, des

naissances et des alliances, il n'étoit capable de rien. Personne de

si mou de corps et d'esprit, de plus foible, de plus timide, de plus

trompé, de plus gouverné, ni de plus méprisé par ses favoris, et très

souvent de plus mal mené par eux.»]

[Note 57: Quelque délicatesse est de temps en temps indispensable.

Rien ne nous oblige, toutes les fois qu'un nom se présente, à

rechercher tous les souvenirs guillerets qu'il peut rappeler et à

vouloir absolument enluminer toutes nos notes de couleurs voyantes.

C'est affaire aux gens qui écrivent _les Crimes des rois de France_ et

autres ouvrages de cette force de raconter comment toute reine a été

nécessairement une Messaline. Anne d'Autriche, même en admettant bien

des choses, a été une femme digne d'estime, une mère de famille pleine

de dignité, une reine indulgente et honnête. Ce qu'on a dit des

affaires arrivées du temps de Louis XIII et ce qui arriva sous la

régence ne la déshonore en rien. Elle ne fut pas galante, elle ne fut

pas coquette, encore moins débauchée. On ne peut lui reprocher que

d'avoir aimé un peu, et ce n'est pas ici le lieu d'être si

impitoyable. Les pamphlets ne doutent jamais de rien. En voici un qui

a de l'audace (Cat. de la Bibl. nat., t. 2, n. 3547): =Les Amours

d'Anne d'Autriche=, _épouse de Louis XIII, avec M. le C. de R., père de

Louis XIV; Cologne, P. Marteau_, 1693, in-12.

Le brillant Montmorency se déclara, dès 1626, le chevalier de la reine

(Tallem., t. 2, p. 307). À Castelnaudary, sur le champ de sa défaite,

il portoit le portrait d'Anne d'Autriche lorsqu'il fut pris (Vittorio

Siri, _Memorie Recondite_, t. 7), et cela, dit-on, rendit Louis XIII

inflexible au jour de sa condamnation. De simples gentilshommes, avant

ce fou de Jarzay, se mirent à l'aimer: ainsi d'Esguilly-Vassé

(Tallem., t. 2, p. 241). Bellegarde (Roger de Saint-Lary) employa

Malherbe à exprimer sa passion, et l'on a un pont-breton de Voiture

qui indique l'heure où le duc de Bellegarde dut cesser de faire le

beau poète:

L'astre de Roger

Ne luit plus au Louvre;

Chascun le descouvre,

Et dit qu'un berger

Arrivé de Douvre

L'a fait deloger.

Qui ne connoît, de ce même Voiture, la pièce charmante adressée à la

reine-régente, pièce dans laquelle il lui rappelle ce temps de

pastorales, de fêtes romanesques, de scènes de chevalerie, et dans

laquelle il ose lui dire: «Lorsque vous étiez

Je ne veux pas dire amoureuse;

La rime le veut toutefois.»

Tout le scandaleux de l'amourette Buckingham, Tallemant (t. 2, p. 10)

l'a resserré en une très courte phrase. Il n'y a rien de plus à

imaginer que des folies:

«Ce qui fit le plus de bruit, ce fut quand la cour alla à Amiens, pour

s'approcher d'autant plus de la mer: Bouquinquant tint la reyne toute

seule dans un jardin; au moins il n'y avoit qu'une madame du Vernet,

soeur de feu M. de Luynes, dame d'atours de la reyne; mais elle

estoit d'intelligence et s'estoit assez éloignée. Le galant culebutta

la reyne et luy escorcha les cuisses avec ses chausses en broderies;

mais ce fut en vain.»

Pour le mariage de la régente avec le cardinal Mazarin, on ne voit pas

qu'il soit plus possible d'en douter, et rien n'est plus facile à

excuser et à comprendre.

Dès le temps de la première Fronde, nul n'étoit ignorant de la liaison

formée entre la mère du roi et le ministre. Un couplet dit en 1650:

Mazarin, plie ton paquet:

Notre roi est devenu sage;

Ton adultère lui déplaît.

Si mesdames de Motteville, Talon et la duchesse de Nemours disculpent

la reine, les mémoires de Brienne le fils (t. 2, p. 40, 337), ceux de

Retz, les Lettres de Madame, et la Correspondance même de Mazarin

(_Lettres inédites_, publiées par M. Ravenel, p. 491), maintiennent

l'opinion générale. Madame, dont il ne faut pas se défier obstinément,

et qui a pu être bien instruite, dit en propres termes (27 septembre

1718): «La reine-mère, veuve de Louis XIII, a fait encore bien pis que

d'aimer le cardinal Mazarin: elle l'a épousé. Il n'étoit pas prêtre,

et n'avoit pas les ordres qui pussent empêcher de se marier.»

C'est encore Madame (16 avril 1718) qui dit: «La reine-mère avoit

l'habitude de manger énormément quatre fois par jour.» Si cela est,

ses enfants ont tenu d'elle. Mais il faut finir par quelque morceau de

panégyrique. Madame de Motteville s'offre à nous pour cette besogne,

qui lui a tant plu.

Vers les derniers moments de la vie de la reine, quand son affreuse

maladie redoublait de pourriture, madame de Motteville fait un retour

sur le passé (t. 5, p. 248): «La grandeur de sa naissance l'avoit

accoutumée à l'usage des choses délicieuses qui peuvent contribuer à

l'aise du corps, et sa propreté étoit sur cela si extrême, qu'on

pouvoit s'étonner doublement quand on voyoit que sa vertu la rendoit

si dure sur elle-même. Selon ses inclinations naturelles et selon la

délicatesse de sa peau, ce qui étoit innocemment délectable lui

plaisoit; elle aimoit les bonnes senteurs avec passion. Il étoit

difficile de lui trouver de la toile de batiste assez fine pour lui

faire des draps et des chemises, et, avant qu'elle pût s'en servir, il

falloit la mouiller plusieurs fois pour la rendre plus douce.»

Elle s'étoit maintenue propre et agréable fort long-temps. En 1661, sa

fidèle amie (t. 5, p. 112) l'affirme: «Quoique elle approchât alors de

soixante ans, elle étoit encore aimable, et, sans flatterie, on

pouvoit dire qu'elle avoit de grandes beautés. Outre qu'elle avoit de

la fraîcheur sur le visage, ses belles mains et ses beaux bras

n'avoient rien perdu de leur perfection, et les belles tresses de ses

cheveux étoient de même grosseur et de même couleur qu'elles avoient

été à vingt-cinq ans.»

Décidément elle n'avoit pas été laide. Écoutons madame de Motteville

en 1644 (t. 2, p. 71): «Il y avoit un plaisir non pareil à la voir

coiffer et habiller. Elle étoit adroite, et ses belles mains, en cet

emploi, faisoient admirer toutes leurs perfections. Elle avoit les

plus beaux cheveux du monde; ils étoient fort longs et en grande

quantité, qui se sont conservés long temps sans que les années aient

eu le pouvoir de détruire leur beauté.....

«..... Après la mort du feu roi elle cessa de mettre du rouge, ce qui

augmenta la blancheur et la netteté de son teint.»]

[Note 58: Au dessous des deux raies circulaires qui s'élevoient du

milieu du front et gagnoient le derrière de l'oreille.]

[Note 59: J'ignore absolument ce que signifie cette manière de

parler, et ne l'expliquerai pas.]

[Note 60: Voyez ce qu'on a dit de Guiche et de Manicamp.]

[Note 61: Toutes les fois qu'il y a, comme pour mademoiselle de

Montpensier, des mémoires qui nous restent, cela nous dispense de la

plus grande partie de notre tâche. La grande Mademoiselle n'a pas

besoin d'une notice. Née en 1627, elle a déjà passé la trentaine au

moment où nous la rencontrons. Elle étoit grande, fort blonde, d'une

haute mine, pétrie de fierté et affable, rieuse au besoin; amie de

l'extraordinaire, peu habituée aux rigueurs de l'orthographe et

curieuse de romans, voire même de poésies; précieuse assez, point

libertine, mais mal satisfaite du célibat. Bussy ne lui déplaisoit

pas. On connoît sa vie, sa jeunesse active, ses prouesses sous les

murs d'Orléans et à la porte Saint-Antoine, ses mariages manqués, ses

amours avec Lauzun, son admiration pour Condé.

J'ai dit qu'elle aimoit les écrits et n'écrivoit pas correctement. En

voici la preuve fournie par le bibliographe G. Peignot (_Documents

authentiques sur les dépenses de Louis XIV_, p. 44):

«À Choisy, ce 5 août 1665.

«Monsieur le Sr Segrais qui est de la cadémie et qui a bocoup travalie

pour la gloire du Roy et pour le public aiant este oublie lannee

passée dans les gratifications que le Roy a faicts aux baus essprit ma

prie de vous faire souvenir de luy set un aussi homme de mérite et qui

est a moy il y a long tams lespere que sela ne nuira pas a vous

obliger a avoir de la consideration pour luy set se que je vous

demande et de me croire

«Monsieur Colbert

Votre afectionee amie

«Anne-Marie Louise =d'Orléans=.»

De même son courage, soutenu par son humeur aventureuse, est

incontestable; néanmoins elle étoit peureuse (Montp., t. 2, p. 383) et

avoit particulièrement peur des morts (t. 2, p. 418). En 1648, madame

de Motteville (t. 3, p. 102) disoit d'elle: «Elle avoit de la beauté,

de l'esprit, des richesses, de la vertu, et une naissance royale.

Cette princesse crut que toutes ces choses ensemble pouvoient mériter

cet honneur. Sa beauté, néanmoins, n'étoit pas sans défaut, et son

esprit, de même, n'étoit pas de ceux qui plaisent toujours. Sa

vivacité privoit toutes ses actions de cette gravité qui est

nécessaire aux personnes de son rang, et son âme étoit trop peu portée

par ses sentiments. Ce même tempérament ôtoit quelquefois à son teint

un peu de sa perfection en lui causant quelques rougeurs; mais comme

elle étoit blanche, qu'elle avoit les yeux beaux, la bouche belle,

qu'elle étoit de belle taille et blonde, elle avoit tout à fait en

elle l'air de la grande beauté.»

Et elle-même, dans son portrait (_Mém._ t. 4, p. 105), elle dit: «Je

suis grande, ni grasse ni maigre, d'une taille belle et fort aisée;

j'ai bonne mine, la gorge assez bien faite, les bras et les mains pas

beaux, mais la peau belle, ainsi que la gorge. J'ai la jambe droite et

le pied bien fait; mes cheveux sont blonds et d'un beau cendré; mon

visage est long, le tour en est beau; le nez grand et aquilin, la

bouche ni grande ni petite, mais façonnée et d'une manière fort

agréable; les lèvres vermeilles, les dents point belles, mais pas

horribles aussi; mes yeux sont bleus, ni grands ni petits, mais

brillants, doux et fiers comme ma mine. J'ai l'air haut sans l'avoir

glorieux.»

Sa statue, au Luxembourg, est loin d'être un chef-d'oeuvre, mais

elle ne la représente pas mal. Il y a à Versailles une dizaine de

portraits d'elle: en bergère, en déesse, etc., et au naturel, qui ne

lui nuisent pas tous.

Mademoiselle est née le 29 mai 1627, et elle est morte le 5 mars 1693.

À la suite de ses Mémoires on classe ordinairement divers écrits qui

assurément ne sont pas d'elle, mais dont quelques uns ont vu le jour

dans les réunions de son palais du Luxembourg. Ainsi:

1. _Relation de l'île imaginaire_.--2. _Histoire de la princesse de

Paphlagonie_.--3. _Portraits_.--4. _Lettre à et de madame de

Motteville_.--5. _Réflexions morales et chrétiennes sur le livre de

l'_Imitation de Jésus-Christ.--6. Un discours sur les béatitudes.

Nous ne parlerons pas de l'ouvrage _les Amours de M. de Lauzun_ (t. 3

de l'_Hist. amoureuse des Gaules_, édition de 1740).

Somaize (t. 1, p. 56) la désigne sous le nom de la princesse

_Cassandane_. Jean de la Forge l'a encensée sous le nom de _Madonte_.

Vertron (_Nouvelle Pandore_, t. 1, p. 276) l'a louée également. Dans

la satire des _Vins de la cour_, le vin de Mademoiselle est pétillant.

Mademoiselle a eu, tant qu'elle a vécu, les sympathies des gens de

lettres. Encore aujourd'hui sa renommée est restée debout. Le canon de

la Bastille, qui a tué son mari, lui a conquis un certain

retentissement de gloire.]

[Note 62: On a fait la vie de Lauzun. Elle ne seroit pas faite que

les mémoires suffisent bien. Quel homme incompréhensible que ce

favori, qui a une jeunesse si triomphante, une virilité si pavanée

encore, et, dans la personne de son neveu, Riom, une vieillesse si

vertement gaillarde!

Parmi les pièces historiques qui datent de la Fronde, la Bibliothèque

nationale en possède une (_Catal._, t. 2, n. 3142) qui a pour titre:

_La défaite des troupes des sieurs de l'Isle-Bonne et du

Plessis-Belière et Sauveboeuf par le comte de Lauzun, en Guienne_

(30 septembre), etc., 1652, in-4. Lauzun avoit juste vingt ans. Si

c'est de lui qu'il s'agit, il commençoit bien. En 1660, aux fêtes de

la Bidassoa, Antoine Nompar de Caumont est capitaine d'une compagnie

des gardes à bec de corbin, charge de la famille (Montp., t. 3, p.

515); en 1668 il est nommé colonel-général des dragons (Daniel, t. 2,

p. 505); en 1662 il avoit déjà tâté de la prison. «Il y eut de grandes

intrigues, dit Mademoiselle (t. 4, p. 35) entre beaucoup de femmes de

la cour, dans lesquelles M. de Péguilin fut mêlé et envoyé à la

Bastille pendant sept ou huit mois, avec un ordre exprès du roi de ne

lui laisser voir personne. Bien des gens sentirent sa prison avec

douleur, et, quoique je ne le connusse pas dans ce temps-là aussi

particulièrement que j'ai fait depuis, je ne laissai pas de le

plaindre sur la réputation générale et particulière qu'il avoit d'être

un des plus honnêtes hommes de la cour, celui qui avoit le plus

d'esprit et le plus de fidélité pour ses amis, le mieux fait, qui

avoit l'air le plus noble. L'histoire véritable ou médisante disoit

qu'il faisoit du fracas parmi les femmes; qu'il leur donnoit souvent

des sujets de se plaindre pour n'avoir pas la force d'être cruel à

celles qui lui vouloient du bien. Ainsi elles se faisoient des

affaires et lui attirèrent ce châtiment, qui ne lui étoit rude que par

rapport à la peine qu'il souffroit d'avoir déplu au roi, pour lequel

il avoit une amitié passionnée.»

Le style de ce morceau est vif, on y sent l'instinct de l'amoureuse,

on y voit l'hyperbole dans ce mot: «le mieux fait».

Un fait certain, c'est que Lauzun étoit, suivant l'expression

vulgaire, la coqueluche des dames de la cour. La plupart le vouloient

pour amant. Cela tenoit à une certaine suffisance très apparente qui

ne déplaît jamais lorsqu'elle n'est point fade, et à des qualités

secrètes qui plaisent encore plus. Tout se sait, grâce à la médisance;

on sut ce que Lauzun valoit, on le courtisa: il fut forcé d'être

brusque, inconstant, et, avec cette brusquerie et cette inconstance,

il ne contenta pas toutes les coquettes.

Madame de Monaco, sa cousine, l'aima véritablement, ce qui ne

l'empêcha pas de se donner au roi et au marquis de Villeroi ensuite.

Lauzun ne recula pas, il se mit résolument en face de son maître; une

nuit il lui joua le tour (Choisy, Coll. Michaud, p. 631) de le laisser

se morfondre sans succès dans un corridor. Quand il fut vaincu, il eut

de la colère, il s'emporta. La Bastille se rouvrit. Nous ne citerons

plus qu'un seul nom de femme, celui de madame Molière. Lauzun est l'un

de ceux qui ont déchiré le coeur de notre grand poète.

Mais voici le portrait de ce preneur de villes: «C'étoit un petit

homme blond, bien fait dans sa taille, de physionomie haute et

d'esprit, mais sans agrément dans le visage; plein d'ambition, de

caprice et de fantaisie; envieux de tout, jamais content de rien,

voulant toujours passer le but; sans lettres, sans aucun ornement dans

l'esprit; naturellement chagrin, solitaire, sauvage; fort noble dans

toutes ses façons, méchant par nature, encore plus par jalousie;

toutefois bon ami quand il vouloit l'être, ce qui étoit rare;

volontiers ennemi, même des indifférents; habile à saisir les défauts,

à trouver et à donner des ridicules; moqueur impitoyable, extrêmement

et dangereusement brave, heureux courtisan; selon l'occurrence, fier

jusqu'à l'insolence et bas jusqu'au valetage; et, pour le résumer en

trois mots, le plus hardi, le plus adroit et le plus malin des

hommes.»

À cette touche, qui n'a pas reconnu Saint-Simon, ce merveilleux

Saint-Simon (t. 10 de l'édit. Sautelet, p. 88) que les libraires

d'aujourd'hui popularisent? Saint-Simon dit simplement «un petit

homme.» Bussy écrit (à Sévigné, 2 fév. 1689): «C'est un des plus

petits hommes pour l'esprit aussi bien que pour le corps». En

admettant que Bussy soit sévère pour l'esprit, il ne doit rien

inventer pour le corps. C'étoit donc un fort petit homme, ce qui

prouve une fois de plus que les petits hommes, à qui on a déjà concédé

la supériorité intellectuelle, peuvent réclamer aussi le rôle le plus

actif dans la vie amoureuse et compter sur les succès les plus réels.

Ne voulant pas raconter la vie de Lauzun, je me bornerai à un extrait

des Mémoires de Mademoiselle (t. 4, p. 454), qui, en 1682, respire le

désenchantement et la vérité: «Il me paroissoit fort intéressé, ce que

je ne croyois pas, ni personne de ceux qui le connoissoient avant sa

prison; il paroissoit tout jeter par les fenêtres, et en bien des

occasions il en usoit ainsi. Ses manières, cachées et extraordinaires,

faisoient qu'il ne se montroit que dans ses beaux jours et que l'on ne

connoissoit que ses beaux moments. Il connoissoit son humeur et

sçavoit la cacher.»

Lauzun avoit un frère, le chevalier de Lauzun, qui, après une vie

obscure, mourut en 1704 (Saint-Simon, t. 6, p. 147). On retrouvoit en

lui tous les vices de son aîné, sans aucune de ses qualités: Lauzun le

nourrit dans ses ténèbres.]

[Note 63: Le maréchal de Grammont étoit fils d'Antoine II de

Grammont, comte de Guiche et de Louvigny, prince souverain de Bidache,

duc à brevet le 13 décembre, et mort en août 1644. Cet Antoine II

étoit un bâtard de Henri IV. Il refusa honorablement d'être reconnu en

qualité de fils naturel du roi; mais il n'en est pas moins vrai que

les Grammont sont des Bourbons: de là leur attachement au roi et les

égards du roi pour eux.

Antoine II eut deux femmes. De la première, accusée d'adultère, est

descendu le maréchal; de la seconde (Claude de

Montmorency-Boutteville, épousée en 1618) est né Philibert, comte de

Grammont, qui se trouvoit parent, par sa mère, de madame de Châtillon

et de celui qui devoit être Luxembourg.

Le maréchal de Grammont étoit frère de Suzanne-Charlotte de Grammont,

mariée à Henry Mitte de Miolans, marquis de Saint-Chaumont (Voy. les

_Lettres inédites des Feuquières_, t. 2, notice). De son nom il étoit

Antoine III, duc de Grammont, pair et maréchal de France, souverain de

Bidache, comte de Guiche et de Louvigny, vice-roi de Navarre et de

Béarn, maire héréditaire de Bayonne. Il étoit né en 1604 à Hagetman en

Gascogne; il mourut à Bayonne en 1678. Il eut quatre enfants: le comte

de Guiche, le comte de Louvigny (Antoine-Charles), plus tard duc de

Grammont, marié en 1688 à Marie-Charlotte de Castelnau, mort en 1720,

après avoir laissé des mémoires sous le nom de son père; madame de

Monaco, née en 1639, mariée en 1660, morte le 5 juin 1678, et la

marquise de Ravelot, veuve en 1682, puis religieuse.

Les _Mémoires de Grammont_ ne mentent pas quand ils l'appellent (Coll.

Michaud, p. 329) «le courtisan le plus délié et le plus distingué

qu'il y eût à la cour», ni même lorsqu'ils lui donnent (p. 326) «un

esprit jeune et de tous les temps». En 1625, Antoine III, alors comte

de Guiche, fréquente à l'hôtel de Rambouillet. Il n'y brille pas parmi

les versificateurs; on lui fait des farces: on le gave de champignons

(Tallemant des R., t. 2, p. 492), on le couche, on lui découd, on lui

rétrécit ses habits. Mais il va à la guerre: de 1629 à 1630, il se

distingue à Mantoue. Toutefois, on ne le considéra jamais ni comme un

Gassion, ni comme un Condé. Après la bataille d'Honnecourt, il y eut

tant de couplets militaires décochés sur lui avec le refrain:

Lampon, Lampon,

Camarades, Lampon,

qu'on l'appela le maréchal Lampon.

On avoit inventé les «éperons à la Guiche»; on disoit:

Le maréchal de Guiche,

Qui fuit comme une biche.

On a même dit qu'il se fit battre exprès à Lomincourt (1642) pour

plaire à Richelieu, qui vouloit la guerre longue. C'étoit faire bon

marché de la gloire des armes, et, sauf le sang versé, l'estimer à son

prix.

Richelieu l'avoit fait maréchal de bonne heure, parcequ'il avoit

épousé sa parente, mademoiselle Françoise-Marguerite du

Plessis-Chivray, après avoir failli épouser mademoiselle de

Rambouillet en personne. Souple devant son parent le cardinal, et, par

habitude, devant les ministres qui lui succédèrent, le maréchal étoit

arrogant devant les simples mortels. Tallemant (t. 3, p. 180) parle de

son avarice et l'accuse de sodomie, ni plus ni moins qu'un Condé.

À propos de Condé, pendant la Fronde, le maréchal de Grammont ne

voulut pas être contre lui. On approuva généralement sa conduite.

En 1644, il eut la charge de mestre de camp des gardes (Mott., t. 2,

p. 80). Il étoit fort assidu auprès de la régente. À la fin de 1648,

il est fait duc (Mott., t. 3, p. 117); en 1649, il bloque Paris du

côté de Saint-Cloud (Mott., t. 3, p. 160). Il fut l'un des plus

constants et des meilleurs amis de Mazarin; on le voit à côté de lui,

à l'heure de la mort (Aubery, _Hist. du card. Mazarin_, liv. 8, t. 3,

p. 357, de la 2e édit.).

Madame de Motteville dit de lui (t. 2, p. 218): «Éloquent, spirituel

Gascon, et hardi à trop louer.» Cela rappelle un trait qui est dans

les recueils d'anecdotes (La Place, t. 5, p. 23). Un valet du roi lui

manque: il le bat. Le roi s'inquiète au bruit: «Sire, dit-il, ce n'est

rien; ce sont deux de vos gens qui se battent.» Il est sublime en son

genre, ce mot-là. Quel courage de lâcheté peut inspirer l'esprit de

cour à un militaire! On a conservé (_Catal. de la Bibl. nat._, t. 2,

n. 3304) une _Relation de l'ambassade_ du maréchal en Espagne (octobre

1659) pour arranger le mariage espagnol et demander l'infante. Il

traverse les Pyrénées suivi de son fils, de Manicamp, d'un Feuquières,

d'un Castellane, d'un train de Jean de Paris. Les _Mémoires de madame

de Motteville_ en sont tout émerveillés (t. 5, p. 75, 1660): «La reine

(elle étoit alors infante) nous dit qu'en voyant arriver les François

à Madrid, cette quantité de plumes et de rubans de toutes couleurs,

avec toutes ces belles broderies d'or et d'argent, lui avoient paru

comme un parterre de fleurs fort agréable à voir; que la reine sa

belle-mère et elle avoient été les voir passer, quand ils arrivèrent,

par des fenêtres du palais qui donnoient sur la rue, et que ce jardin

courant la poste leur avoit paru fort beau.»

Si les François envoient encore des ambassades dans mille ans, et que

ce soient des ambassades monarchiques, elles auront le même succès.

La carrière du maréchal se termine à la mort de Mazarin. À partir de

ce moment, il vit retiré, sauf de rares apparitions à la cour, dans

son gouvernement. Lorsque Pierre Potemkin, en 1668, traversa les

Pyrénées, venant d'Espagne, et arrivant au nom d'Alexis Mikhailowitch,

Grammont n'y étoit pourtant pas (Voy. la Relation de cette ambassade

moscovite, 1855, in-8, Gide et Baudry, édit. Emmanuel Galitzin).

Parlant du comte de Guiche, nous avons poussé sur la scène sa soeur,

madame de Monaco. Elle «étoit vraiment (Montp. t. 3, p. 449) une belle

et aimable personne». Son «mariage s'étoit fait à Bidache au retour de

l'ambassade d'Espagne. M. de Valentinois étoit jeune, bien fait et

grand seigneur.» Nous savons qu'elle aimoit déjà Lauzun. Avoit-elle

beaucoup d'esprit? Madame de Sévigné écrit: «La duchesse de

Valentinois est favorite de Madame; elle n'en met pas plus grand

pot-au-feu pour l'esprit ni pour la conversation.»

Et l'autre Madame (la Palatine) a mis ceci dans ses lettres brutales

(14 octobre 1718): «Quelqu'un m'a raconté qu'il avoit surpris Madame

et madame de Monaco se livrant ensemble à la débauche.»

Hélas!

Nous savons comment finit madame de Monaco. Voici quelques textes qui

s'y rattachent et nous intéressent:

«Madame de Monaco est partie de ce monde avec une contrition fort

équivoque et fort confondue avec la douleur d'une cruelle maladie.

Elle a été défigurée avant que de mourir. Son dessèchement a été

jusqu'à outrager la nature humaine par le dérangement de tous les

traits de son visage. La pitié qu'elle faisoit n'a jamais pu obliger

personne de faire son éloge.» (Sévigné, 20 juin 1678.)

«On m'a écrit, répond Bussy, que la maladie dont madame de Monaco est

morte lui a fait faire pénitence.»--«Elle a eu, en effet, beaucoup de

fermeté.» (Sévigné, 27 juin 1678.)

Dans cette même lettre du 20 juin 1678, que nous citons la première,

madame de Sévigné, qui doute de ce qu'on lui a dit, commençoit de la

sorte: «On m'a mandé la mort de madame de Monaco, et que le maréchal

de Grammont lui a dit, en lui disant adieu, qu'il falloit plier

bagage, que le comte de Guiche étoit allé marquer les loges (29

novembre 1673) et qu'il les suivroit bientôt.»

Il les suivit. Louvigny devint duc de Grammont. Sa soeur «la

borgnesse» (Sévigné, 19 février 1672) avoit été mariée comme on avoit

pu. Elle finit ses jours en religion. Sa famille avoit besoin de ses

prières, en commençant par la bisaïeule.

Le maréchal de Grammont est le _Galerius_ de Somaize (t. 1, p. 169).

Il ne paroît pourtant pas avoir été un précieux très minaudier.

Voiture et Sarrazin lui ont fait leur cour. Levasseur, dans ses

_Événements illustres_, fait faire son panégyrique par Apollon

lui-même, et Apollon ne veut pas s'en acquitter en moins de huit

pages. Amelot de la Houssaye (t. 2, p. 119) est moins flatteur

qu'Apollon. Il dit, sans préjudice de la bâtardise: «Le maréchal duc

de Grammont et le comte de Guiche, son fils, se vantoient d'être de

l'ancienne maison de Comminges; mais on dit qu'ils mentoient, et que

le vrai nom de leur maison étoit Menandor.»]

[Note 64: Voici la descendance:

_a_. Roger du Plessis-Liancourt, duc de La Roche-Guyon.

_b_. Son fils Henri Roger, comte de La Roche-Guyon, sert sous Gassion,

épouse Anne-Élisabeth de Lanoye, de la cabale de Condé; meurt à

Mardick (1646) (Mottev., t. 2, p. 185).

_c_. Mademoiselle de La Roche-Guyon, fille de Henri-Roger, née en

1646. Vardes, qui l'aime, emploie Jarzay à empêcher le second mariage

de sa mère, mademoiselle de Lanoye (Tallem. des R., t. 4, p. 306),

avec le prince d'Harcourt, Charles de Lorraine, depuis duc d'Elbeuf.

Jarzay étoit alors cornette de chevau-légers.

La maison de La Roche-Guyon avoit été autrefois une bonne maison, mais

elle étoit tombée en quenouille au XVIe siècle, et tout étoit rentré

dans la famille de Liancourt (Tallem., t. 1, p. 280).

Madame de Motteville, parlant de la mort du comte de La Roche-Guyon

devant Mardick, dit: «Il étoit fils du duc de Liancourt, seul héritier

de ses grands biens et de son oncle maternel, le maréchal de

Schomberg. Il avoit épousé l'héritière de la maison de Lanoye, qui

demeura grosse d'une fille, dont elle accoucha quelque temps après la

mort de son mari. Ce jeune seigneur fut infiniment regretté, tant par

la considération de ses père et mère, qui étoient estimés de tous les

honnêtes gens, que par l'agrément de sa personne.»

Mademoiselle de La Roche-Guyon a eu l'honneur d'être élevée à

Port-Royal. On chercha querelle (quelque confesseur aux cheveux gras)

à son grand-père; on lui fit la guerre jusque dans le confessionnal.

M. de Liancourt, chrétien courageux, refusa d'obéir aux injonctions du

confesseur de Saint-Sulpice. Et voilà une guerre allumée! _Les

Provinciales_ ne seroient pas écrites sans cela.]

[Note 65: Le vieux duc de Liancourt avoit été fait duc sous Louis

XIII. En 1648 il fut reconnu au Parlement (Mottev., t. III, p. 117),

et sa femme eut alors le tabouret ducal. Madame de Liancourt étoit

Jeanne de Schomberg, séparée en 1618 de François de Cossé, comte de

Brissac, remariée à Roger du Plessis-Liancourt, duc de La Roche-Guyon,

marquis de Liancourt et de Guercheville.

Elle est auteur du _Règlement donné par une dame de haute qualité à sa

petite-fille_, publié en 1698. Elle entraîna son mari dans les

querelles du jansénisme. Le duc fut long-temps l'ami de Mazarin

(Mottev., t. 2, p. 11). C'étoit un homme intègre, sage, poli.

En 1669 il assiste avec sa femme au mariage de madame de Grignan,

comme il appert de ce fragment du contrat (Walck., t. 3, p. 134):

«Roger du Plessis, duc de La Roche-Guyon, pair de France, seigneur de

Liancourt, comte de Duretal, et dame Jeanne de Schomberg, son épouse.»

La Fontaine (_Amours de Psyché_, t. 1, p. 589 de l'édit. de Lahure) a

chanté:

Vaux, Liancourt et leurs naïades.

Liancourt étoit l'un des séjours enchantés de la France. Expilly (t.

4, p. 192) en donne la description. Liancourt étoit un bourg du

Beauvoisis. «Ce bel édifice, dit-il, est accompagné de jardins du

meilleur goût et où l'on voit de belles cascades, etc., etc.

«Outre cela on trouve encore dans cette belle maison quantité d'autres

choses gracieuses et bien ménagées, comme le jeu de la longue paume,

le bassin ovale, le canal de l'Escot, la salle d'eau, le pré des

tilleuls, les dix-sept fontaines.» La description est longue.]

[Note 66: M. Victor Cousin ne m'en voudra pas si, au bas de l'une

des pages de ce livre réprouvé, je me permets de lui rendre mes

humbles hommages. Il est reçu à l'heure présente de rire de sa

philosophie, que je ne défendrai pas et dont j'entreprendrois en vain

de démontrer la profondeur ou la hardiesse; mais, s'il a jugé lui-même

que cette philosophie a fait son temps, il n'en reste pas moins le

promoteur d'une littérature historique qui n'existoit pas et de

laquelle nous relevons tous, pauvres petits compilateurs de mémoires.

Ses derniers livres sont de beaux modèles. Comme il a parlé amplement

de madame de Chevreuse, il me messiéroit d'en vouloir parler beaucoup.

C'est la _Candace_ (t. 1, p. 54) du _Dictionnaire des Prétieuses_. Son

histoire est longue, et par maints endroits touche à la politique:

aussi n'est-il pas jusqu'au soi-disant historien Alexandre Dumas qui

n'ait pris la plume pour en raconter quelque aventure.

Fille de M. de Montbazon, elle épouse le beau connétable de Luynes.

Leur ménage ne manque pas d'originalité. Louis XIII couchoit de temps

en temps avec eux, je ne sais en quelle place du lit. Ce grand roi

paroît l'avoir aimée, à moins qu'il ne colorât d'une apparence

raisonnable l'affection qu'il avoit pour Luynes (Amelot de la

Houssaye, t. 1, p. 45). Croyons poliment que c'est pour elle qu'il se

glissoit ainsi entre les deux époux. Mais cela ne dura point: il se

mit vite à la haïr comme il haïssoit, et dénonça à Luynes les

galanteries du duc de Chevreuse, son grand chambellan. Le grand

chambellan, Claude de Lorraine, prince de Joinville, ami de la

marquise de Verneuil (Tallem., t. 2, p. 177), avoit en effet trouvé

belle madame de Luynes, et, quand son premier mari l'eut possédée

quatre ans et demi et fut mort, il l'épousa. C'étoit le second des

Guise; il étoit bien fait et honnête homme. L'amour ne dura guère.

Madame de Chevreuse se laisse aimer par M. de Moret (le jeune, tué à

Castelnaudary); en Angleterre, ambassadrice et chargée de régler le

mariage d'Henriette avec le frère de Louis XIII, elle accepte les

compliments du comte de Holland; M. de Chasteauneuf, peu après, ne lui

déplut point; Richelieu fut aussi son galant pendant le peu de temps

qu'il ne la persécuta pas pour les services qu'elle rendoit à son

amie, Anne d'Autriche. La persécution amène une suite d'événements

bizarres: elle y pêche en eau trouble l'amour d'un archevêque. C'étoit

à Tours, lorsqu'elle fuyoit la prison de Loches et chevauchoit vers

l'Espagne (Tallem., t. 1, p. 401). Le duc de Lorraine Charles IV fut

aussi l'un de ses adorateurs; mais il seroit bien long de nommer tous

ceux qui l'aimèrent et qu'elle aima. Madame de Chevreuse trouvoit du

temps, au milieu de ses intrigues, pour aller jaser à l'hôtel de

Rambouillet.

Lorsque Louis XIII mourut, Anne d'Autriche, pour laquelle elle avoit

souffert, la rappelle, la nomme surintendante de sa maison

(Motteville, t. 5, p. 117), avec tous les honneurs possibles. Mais la

régente n'est plus la reine, et le crédit de la duchesse n'entre que

pour peu de chose dans les mouvements de la nouvelle politique. Elle

s'en console ou feint de s'en consoler. Elle avoit été vraiment belle

et d'une beauté pleine d'esprit; elle étoit vieillie, fatiguée, mais

agréable encore, et Geoffroy, marquis de Laigues, protestant, d'une

ancienne maison du Dauphiné, ex-capitaine des gardes de Gaston, se mit

alors à l'aimer. On croit qu'il l'épousa secrètement. Laigues a joué

un rôle tantôt à côté de Condé, tantôt à côté de la reine (Motteville,

t. 4, p. 267), tantôt à côté de Retz. C'est lui qui, en 1648, avertit

la cour du sérieux de la scène des barricades; c'est lui, en 1650, qui

conseille l'arrestation des princes. Volage, mais habile et

clairvoyant, il fut réellement l'un des chefs de la Fronde ou du parti

royal (Motteville, t. 3, p. 264, 279, 362). Il «avoit une grande

valeur (Retz, p. 132), mais peu de sens et beaucoup de présomption».

Il s'étoit brouillé avec Condé à la suite d'une querelle de jeu

(Guy-Joly, p. 10, 1648). Il inventa une ambassade de l'archiduc au

Parlement en 1649. Le marquis de Noirmoutiers étoit son compagnon

assidu.

Madame de Chevreuse n'eut pas toujours à s'en louer. Laigues avoit

connu intimement Voiture (Tallemant des Réaux, t. 3, p. 62).

Le duc de Chevreuse mourut en 1657, très âgé. C'étoit, par ordre de

naissance, le quatrième fils du Balafré. Il étoit né en 1578. La

duchesse (Marie de Rohan, fille d'Hercule de Rohan, duc de Montbazon,

grand veneur de France) étoit née en 1600. Elle mourut à Gagny, près

de Chelles, le 12 août 1679.

On n'a pas toujours dit qu'elle fut l'une des ennemies de Fouquet

(Mottev., t. 5, p. 132), et qu'avec Laigues elle détermina à prendre

parti contre lui la reine-mère, qui, le 27 juin 1661, l'étoit allée

voir.

Sa fille, non pas Anne-Marie, abbesse de Pont-aux-Dames, morte le 5

août 1652 (Walck., t. 1, p. 418), mais Charlotte-Marie, née en 1627 en

Angleterre, a été très passionnée pour sa part. Mademoiselle dit:

«C'étoit une belle fille (t. 2, p. 368) qui n'avoit pas beaucoup

d'esprit.» Elle avoit de l'esprit lorsqu'elle aimoit. Voyez Retz (p.

97 et 353): «Elle avoit plus de beauté que d'agrément, estoit sotte

jusques au ridicule par son naturel. La passion lui donnoit de

l'esprit, et mesme du sérieux et de l'agréable, uniquement pour celui

qu'elle aimoit; mais elle le traitoit bientôt comme ses jupes: elle

les mettoit dans son lit quand elles lui plaisoient; elle les

brusloit, par une pure aversion, deux jours après.»

Madame de Motteville (t. 3, p. 271) la juge ainsi: «Mademoiselle de

Chevreuse étoit belle, elle avoit en effet de beaux yeux, une belle

bouche et un beau tour de visage; mais elle étoit maigre et n'avoit

pas assez de blancheur pour une grande beauté.»

Conti (Pierre Coste, p. 92) fut, en 1651, ébloui de cette beauté,

qu'il voyoit grande. Retz la savoura. Ce fut l'abbé Fouquet qui en

jouit le dernier. Elle mourut en trois jours, le 7 novembre 1652,

d'une maladie qui la défigura (Guy-Joly, p. 70) et laissa

véhémentement soupçonner le poison. Elle avoit alors vingt-cinq ans,

comme vous voyez. C'est bien jeune pour mourir quand on est galante.]

[Note 67: Le premier livre est clos. Le commentateur n'a-t-il rien

oublié? N'a-t-il fait aucune confusion de date? A-t-il le droit

d'affirmer qu'on ne sauroit rien ajouter aux couleurs qu'il a

fournies? Le commentateur sait qu'il a oublié bien des choses; il sait

combien il est difficile d'éviter toute erreur, et il sait surtout que

son commentaire n'empêchera personne d'en faire un meilleur.

Mais, en vérité, faut-il que des notes de ce genre, en un livre de ce

goût, soient méthodiquement composées et classées? Doivent-elles

raconter régulièrement l'histoire des personnes, en partant de la date

de la naissance pour arriver à la date de la mort? Ne faut-il point

s'y passer des parchemins généalogiques lorsqu'on le peut? Est-ce la

vie politique, la vie au grand jour de ces gens, que j'ai à exposer?

Dois-je me garder, si en un coin je ne puis accumuler tout ce que les

livres m'ont appris, de réserver pour un autre endroit le surplus de

mon butin? M'est-il interdit de revenir sur mes pas lorsque j'ai

marché trop vite? Je ne le pense pas, et, si j'ai tort, je demande

qu'on me le pardonne.

Ai-je assez montré madame d'Olonne dans ses fonctions de précieuse et

sous son nom de _Doriménide_ (Somaize, t. 1, p. 97)? Ai-je assez parlé

de sa soeur Magdelaine, femme de la Ferté-Senneterre? Les notes qui

viendront à la suite des miennes, dans les tomes 2 et 3 de la présente

collection, ne peuvent manquer, lorsqu'il le faudra, de les compléter

ou de les réformer. C'est égal, j'ajouterai toujours quelque chose.

On ne voit pas souvent dans les _faits divers_ de nos journaux qu'il

soit question de vols commis dans les appartements des Tuileries par

des dames de la cour. Madame d'Olonne ne se contraignoit pas. Elle a

envie d'un soufflet de peau d'Espagne qui est attaché au service de la

cheminée d'Anne d'Autriche, beau soufflet, du reste, soufflet de bois

d'ébène garni d'argent: elle charge un sien admirateur, Moret,

d'enlever le soufflet désiré, et Moret le décroche, le cache, l'enlève

et l'apporte (Montp., t. 3, p. 416). Le mal est que la reine sut quel

feu son soufflet volage excitoit aux étincelles.

Un peu plus il falloit insister sur le chapitre de Beuvron, et ne pas

craindre, avec madame de Caylus (p. 415 de l'édit. Petitot), de le

montrer éperdument amoureux de madame Scarron. La comtesse de Beuvron,

sa belle-soeur (mademoiselle de Théobon), est morte à 70 ans

(Saint-Simon, t. 6, p. 429). Enfin c'est lui plus probablement que son

frère qui a gâté

Le grand chemin de la Ferté.

Leur soeur, Catherine-Henriette, duchesse d'Arpajon, est née en

1622; elle est morte le 11 mai 1701. Le duc d'Arpajon avoit été marié

deux fois lorsqu'il l'épousa. Les Beuvron étoient parents des

Matignon, dont on voit si souvent le nom à côté du leur.

Puisque j'ai cité plus haut Somaize et dit le nom précieux de madame

d'Arpajon, je puis bien demander à Somaize autre chose qu'un nom (t.

1, p. 71). Il répondra en sa faveur:

«La plus noire médisance ne l'a jamais pu accuser que de trop de

froideur, tant sa vertu est connue de tout le monde et tant l'on en

est bien persuadé. Ce n'est pas qu'elle soit de ces femmes qui sont

sages par force, car les charmes de son visage ont de quoy disputer

avec ceux des plus belles. Elle écrit fort bien en prose et discerne

admirablement les bons vers d'avec les mauvais.»

Passons à Candale. Il n'étoit pas le premier de son nom. Le duc

d'Epernon, son père, avoit eu deux frères: 1º le duc de Candale, 2º le

cardinal de la Valette. Cet oncle avoit pris son nom d'un duché

maternel. Il s'ensuit que, lorsque Tallemant impute à un Candale la

création du petit Tancrède de Rohan, c'est à Candale I qu'il en veut.

Madame de Saint-Loup (mademoiselle de La Roche-Posay), la _Silénie_

des Précieuses (t. 2, p. 354), la première maîtresse de Candale,

mériteroit certainement qu'on parle d'elle dans ces notes; mais je me

contenterai de renvoyer les lecteurs à Tallemant des Réaux. Il y a

aussi Bartet, ce pauvre Bartet, dont je n'ai pas mené l'histoire

jusqu'au bout. Les gens de cour n'en voulurent pas beaucoup à Candale,

qui lui avoit joué le vilain tour que vous savez, parcequ'il étoit

insolent et peu aimé (V. les Mém. de Conrart). Saint-Simon (t. 6, p.

121) raconte comment il trouva un asile auprès de Lyon chez les

Villeroi. Le plaisant est qu'il poussa la vie jusqu'à 105 années

complètes, n'étant mort qu'en 1707 et étant né en 1602. Il avoit été

l'homme de Mazarin. M. Chéruel a indiqué les lettres très

particulières qu'il lui écrivoit (_Archives des aff. étrang._, France,

t. 154, pièce 107, etc.).

J'emprunterai encore, au sujet de Candale, quelques lignes à Amelot de

la Houssaye:

«Le dernier duc de Candale prétendoit être prince, à cause que sa mère

étoit fille bâtarde d'Henri IV; mais toute la cour se moquoit de cette

prétention, dont il ne recueillit que le sobriquet de _Prince des

Vandales_.

«Mademoiselle d'Epernon, soeur unique du duc de Candale, aimoit

éperdument le chevalier de Fiesque, et voulut lui faire faire sa

fortune en l'épousant.» (Amelot de la Houssaye, t. 2, p. 411.)

Il meurt à Mardick; elle se fait religieuse.

J'ai laissé Conti de côté, non pour l'oublier, mais dans l'intention

de le placer plus loin, à côté de son frère.

M. Walckenaer (t. 4, p. 350) a expliqué très clairement comment

Jeannin étoit possesseur du marquisat de Montjeu. Expilly (t. 4, p.

855) parle aussi de ce marquisat. Mais ce n'est pas pour indiquer ces

éclaircissements géographiques que je remettrai Jeannin, le «coquet»

Jeannin en scène; c'est pour demander à Saint-Simon (t. 5, p. 3)

d'autres éclaircissements plus utiles, et qu'il donne de la manière la

plus imprévue en parlant des fêtes de Sceaux, vers l'année 1703. Voici

la page du maître:

«Il s'y étoit fourré, sur le pied de petite complaisante, bien honorée

d'y être, comme que ce fût, soufferte, une mademoiselle de Montjeu,

jaune, noire, laide en perfection, de l'esprit comme un diable, du

tempérament comme vingt, dont elle usa bien dans la suite, et riche en

héritière de financier. Son père s'appeloit Castille, comme un chien

citron, dont le père, qui étoit aussi dans les finances, avoit pris le

nom de Jeannin pour décorer le sien, en l'y joignant de sa mère, fille

du célèbre M. Jeannin, ce ministre d'État au dehors et au dedans, si

connu sous Henri IV.

«Le père de notre épousée avoit pris le nom de Montjeu d'une belle

terre qu'il avoit achetée. Il avoit ajouté beaucoup aux richesses de

son père dans le même métier. Il avoit la protection de M. Fouquet;

elle lui valut l'agrément de la charge de greffier de l'ordre, que

Novion, depuis premier président, lui vendit en 1657, un an après

l'avoir achetée. La chute de M. Fouquet l'éreinta. Après que les

ennemis du surintendant eurent perdu l'espérance de pis que la prison

perpétuelle, les financiers de son règne furent recherchés. Celui-ci

se trouva fort en prise: on ne l'épargna pas; mais il avoit su se

mettre à couvert sur bien des articles; cela même irrita. Le roi lui

fit demander la démission de sa charge de l'ordre, et, sur ses refus

réitérés, il eut défense d'en porter les marques.

«Il avoit long-temps trempé en prison, on le menaça de l'y rejeter; il

tint ferme. On prit un milieu: on l'exila chez lui en Bourgogne, et

Châteauneuf, secrétaire d'État, porta l'ordre, et fit par commission

la charge de greffier. Enfin le financier, mâté de sa solitude dans

son château de Montjeu, où il ne voyoit point de fin, donna sa

démission. La charge fut taxée et Châteauneuf pourvu en titre. Montjeu

eut après cela liberté de voir du monde, et même de passer les hivers

à Autun. Bussy-Rabutin, qui étoit exilé aussi, en parle assez souvent

dans ses fades et pédantes lettres. À la fin, Montjeu eut permission

de revenir à Paris, où il mourut en 1688. Sa femme étoit Dauvet,

parente du grand fauconnier.

«Madame du Maine conclut le mariage et en fit la noce à Sceaux. Le duc

de Lorraine s'en brouilla avec le prince et la princesse d'Harcourt,

et fit défendre à leur fils et à leur belle-fille de se présenter

jamais devant lui, surtout de ne mettre pas le pied dans son État.»

Le livret du Musée de Versailles (par M. E. Soulié), dont j'ai déjà

loué ou louerai l'exactitude, commet une erreur (t. 2, p. 466) à

propos du nom de comtesse de Fiesque: il confond la mère (Anne Le

Veneur) et la belle-fille (Gilonne d'Harcourt). La belle-fille ne doit

pas être trop sacrifiée à l'amour de l'anecdote. Elle eut réellement

de l'esprit, elle ne fut pas libertine et elle aima les lettres

jusqu'à la folie. Somaize (t. 1, p. 96) la traite fort bien:

«_Felicie_ est une prétieuse de haute naissance qui fleurissoit du

temps de _Valère_ (Voiture), bien qu'elle fût dans un âge où à peine

les autres sçavent-elles parler. Sa ruelle est encore aujourd'hui la

plus fréquentée de tout Athènes, et l'esprit de cette illustre femme

est généralement cherché de tout ce qu'il y a de plus grand et de plus

spirituel dans cette grande ville. Les autheurs les plus connus et qui

ont le plus de réputation font gloire de soumettre leurs ouvrages à

son jugement: aussi a-t-elle des lumières qui ne sont pas communes à

celles de son sexe, ce qui est aisé de juger par les visites que les

deux _Scipions_ (M. le Prince et son fils) luy rendent. La belle

_Dorimenide_ (madame d'Olonne) est une de ses plus intimes amies.»

Son persécuteur, le chevalier de Grammont (dans Somaize, le chevalier

de Galerius, poursuivant de _Lidaspasie_, mademoiselle Leseville, et

de sa soeur), avoit été abbé. Peut-être n'ai-je pas dit de cet homme

assez de mal. L'esprit séduit si bien, même en ses débauches! Mais

Saint-Simon nous ramènera dans le vrai, s'il ne nous pousse pas au

delà. Il le cite à son tribunal (t. 5, p. 333) lorsqu'il meurt, en

1707:

«C'étoit un homme de beaucoup d'esprit, mais de ces esprits de

plaisanterie, de réparties, de finesse et de justesse à trouver le

mauvais, le ridicule, le foible de chacun, de le peindre en deux coups

de langue irréparables et ineffaçables, d'une hardiesse à le faire en

public, en présence et plutôt devant le roi qu'ailleurs, sans que

mérite, grandeur, faveurs et places en puissent garantir hommes ni

femmes quelconques. À ce métier, il amusoit et instruisoit le roi de

mille choses cruelles, avec lequel il s'étoit acquis la liberté de

tout dire jusque de ses ministres. C'étoit un chien enragé à qui rien

n'échappoit. Sa poltronnerie connue le mettoit au dessous de toutes

suites de ses morsures; avec cela, escroc avec impudence et fripon au

jeu à visage découvert.

«Avec tous ces vices, sans mélange d'aucun vestige de vertu, il avoit

débellé la cour et la tenoit en respect et en crainte. Aussi se

sentit-elle délivrée d'un fléau que le roi favorisa et distingua toute

sa vie.»

Vient la tribu des La Rochefoucauld: le père, François VI; le fils

Marsillac, François VII, et Sillery, son oncle. Que voici encore une

vive peinture de Saint-Simon! Nous sommes en 1706 (t. 5, p. 261), et

nos héros ont perdu leurs grâces juvéniles:

«Ce Marly produisit une querelle assez ridicule. Il faisoit une pluie

qui n'empêcha pas le roi de voir planter dans ses jardins. Son chapeau

en fut percé: il en fallut un autre. Le duc d'Aumont étoit en année,

le duc de Tresmes servoit pour lui. Le porte-manteau du roi lui donna

le chapeau; il le présenta au roi. M. de La Rochefoucauld étoit

présent. Cela se fit en un clin d'oeil. Le voilà aux champs, quoique

ami du duc de Tresmes. Il avoit empiété sur sa charge, il y alloit de

son honneur: tout étoit perdu. On eut grand' peine à les raccommoder.

Leurs rangs, ils laissent tout usurper à chacun; personne n'ose dire

mot, et pour un chapeau présenté tout est en furie et en vacarme. On

n'oseroit dire que voilà des valets.»

À quoi bon s'acharner après Marsillac? Je n'ai nulle raison pour ne

montrer que ses ridicules, et je dois enregistrer ses états de

services. Né le 15 juin 1634, il commence à servir en 1652; au siége

de Landrecies, en 1655; il est mestre de camp du régiment de

Royal-Cavalerie en 1666; il va en Flandre en 1667, en Franche-Comté en

1668; il est gouverneur du Berry en 1671; il prend part au passage du

Rhin en 1672; il devient grand veneur en 1679, et chevalier de l'ordre

du Saint-Esprit en 1689. Il est mort le 11 janvier 1714.

Histoire amoureuse des Gaules; suivie des Romans historico-satiriques du XVIIe siècle, Tome I · 第 98 / 108 题