LIVRE CINQUIÈME.

HISTOIRE DE Mme DE MONGLAS ET DE BUSSY.

Cinq ans avant la brouillerie de madame de Sévigny et moi, m'étant

trouvé au commencement de l'hiver à Paris, fort ami de la Feuillade et

de Darcy[159], nous nous mîmes tous trois dans la tête d'être

amoureux, et, parceque nous ne voulions pas que nos affaires nous

séparassent les uns des autres, nous jetâmes les yeux sur tout ce

qu'il y avoit de jolies femmes, pour voir si nous n'en pourrions point

trouver trois qui fussent aussi amies que nous ou qui le pussent

devenir. Nous ne cherchâmes pas long-temps sans rencontrer ce qu'il

nous falloit. Mesdames de Monglas, de Précy et de l'Isle[160] étoient

fort amies et fort aimables; mais comme peut-être eussions-nous eu de

la peine à nous accorder sur le choix, et que le mérite de ces dames

n'étoit pas si égal que nos inclinations nous portassent à les aimer

également, nous convînmes de faire trois billets de leurs trois noms,

de les mettre dans une bourse, et de nous en tenir, en les tirant, à

ce que le sort en ordonneroit. Madame de Monglas échut à la Feuillade,

madame de l'Isle à Darcy, et madame de Précy à moi. La fortune en ce

rencontre montra bien qu'elle est aveugle, car elle fit une faveur à

la Feuillade dont il ne connut pas si bien le prix que j'eusse fait;

mais il fallut me contenter de ce qu'elle m'avoit donné, et, comme je

n'avois vu que cinq ou six fois madame de Monglas, je crus que les

soins que j'allois rendre à madame de Précy effaceroient de mon âme

l'ébauche d'une passion.

Nous nous embarquâmes donc auprès de nos maîtresses. La Feuillade,

ayant témoigné quinze jours ou trois semaines de l'amour à madame de

Monglas par des assiduités, se résolut enfin de lui en parler. D'abord

il trouva une femme qui, sans faire trop la sévère, lui parut si

naturellement ennemie des engagemens, qu'il faillit à désespérer de

réussir auprès d'elle, ou du moins d'y réussir promptement. Il ne se

rebuta point, et quelque temps après il la trouva plus incertaine, et

enfin il la pressa tant et lui parut si amoureux qu'elle lui permit

d'espérer d'être aimé quelque jour. Mais, avant que de passer outre,

il est à propos de faire la peinture de madame de Monglas et de la

Feuillade.

_Portrait de madame de Monglas[161]._

Madame de Monglas a les yeux petits, noirs et brillants, la bouche

agréable, le nez un peu troussé, les dents belles et nettes, le teint

trop vif, les traits fins et délicats, et le tour du visage agréable;

elle a les cheveux noirs, longs et épais; elle est propre au dernier

point, et l'air qu'elle souffle est plus pur que celui quelle respire;

elle a la gorge la mieux taillée du monde, les bras et les mains faits

au tour; elle n'est ni grande ni petite, mais d'une taille fort aisée,

et qui sera toujours agréable, si elle la peut sauver de l'incommodité

de l'embonpoint. Madame de Monglas a l'esprit vif et pénétrant, comme

son teint, jusqu'à l'excès; elle parle et elle écrit avec une facilité

surprenante, et le plus naturellement du monde; elle est souvent

distraite en conversation, et on ne lui peut dire guère de choses

d'assez grande conséquence pour occuper toute son attention; elle vous

prie de lui apprendre quelquefois une nouvelle, et, comme vous

commencez la narration, elle oublie sa curiosité, et le feu dont elle

est pleine fait qu'elle vous interrompt pour vous parler d'autre

chose.

Madame de Monglas aime la musique et les vers; elle en fait d'assez

jolis; elle chante mieux que femme de France de sa qualité; personne

ne danse mieux qu'elle; elle craint la solitude; elle est bonne amie,

jusqu'à prendre brutalement le parti de ceux qu'elle aime quand on en

veut mal parler devant elle, et jusqu'à leur donner tout son bien

s'ils en avoient besoin; elle garde religieusement leurs secrets; elle

sçait fort bien vivre avec tout le monde; elle est civile comme il

faut que le soit une femme de qualité, et, quoiqu'elle aime assez à ne

fâcher personne, sa civilité tient plus de la gloire que de la

flatterie. Cela fait qu'elle ne gagne pas les coeurs sitôt que

beaucoup d'autres plus insinuantes; mais quand on connoît sa fermeté,

on s'attache bien plus fortement à elle.

_Portrait de monsieur de la Feuillade._

La Feuillade n'est pas tout à fait pour homme ce que madame de Monglas

est pour femme: ce sont des mérites différents. Celui-ci néanmoins a

quelques faux brillans qui peuvent éblouir d'abord les étourdis, mais

qui ne trompent pas les gens qui font des réflexions. Il a les yeux

bleus et vifs, la bouche grande, le nez court, les cheveux frisés et

un peu ardens, la taille assez belle, les genoux en dedans; il a trop

de vivacité, il parle fort et veut toujours être plaisant; mais il ne

fait pas toujours ce qu'il veut, cela s'entend avec les honnêtes gens:

car, pour le peuple et les esprits médiocres, avec qui il ne faut

qu'avoir toujours la bouche ouverte pour rire ou pour parler, il est

admirable; il a l'esprit léger, et le coeur dur jusqu'à

l'ingratitude; il est envieux, et c'est lui faire outrage que d'avoir

de la prospérité; il est vain et fanfaron, et à son avénement dans le

monde il nous avoit si souvent dit qu'il étoit brave qu'on faisoit

conscience d'en douter; cependant on fait conscience aujourd'hui de le

croire.

Je vous ai dit que madame de Monglas, persuadée qu'il avoit une

violente passion pour elle, lui avoit laissé croire qu'il pouvoit

espérer d'être aimé. Tout autre que la Feuillade eût fait de cette

affaire la plus agréable affaire du monde; mais il étoit logé comme je

vous ai dit et n'aimoit que par boutades; il en faisoit assez pour

échauffer sa maîtresse, et trop peu pour lui faire prendre parti.

Quand je disois à cette belle qu'il l'aimoit fort, parceque la

Feuillade m'avoit prié devant elle de parler pour lui en son absence,

elle se moquoit de moi et me faisoit remarquer quelques endroits de

son procédé qui détruisoient les bons offices que je lui voulois

rendre. Je ne laissois pas de l'excuser, et, ne pouvant toujours

sauver sa conduite, je justifiois au moins ses intentions. Nous

étions, à peu près en ces termes, Darcy et moi, avec mesdames de Précy

et de l'Isle, c'est-à-dire qu'elles vouloient bien que nous les

aimassions; mais véritablement nous faisions mieux notre devoir auprès

d'elles que la Feuillade auprès de madame de Monglas. Enfin, trois

mois s'étant passés pendant lesquels cette belle se trouvoit plus

engagée par les choses que je lui avois dites en faveur de la

Feuillade que par l'amour qu'il lui avoit témoigné, il fallut que cet

amant allât servir à l'armée à un régiment d'infanterie qu'il avoit.

Cet adieu lui fit sentir qu'elle avoit dans le coeur pour la

Feuillade un peu plus de bonté qu'elle n'avoit cru jusque là: elle lui

en laissa voir quelque chose; mais, quoique c'en fût assez pour rendre

un honnête homme heureux, cela ne pouvoit pas choquer la vertu la plus

sévère. La Feuillade, en partant, lui fit mille protestations de

l'aimer toute sa vie, quand même elle s'opiniâtreroit toujours à ne

point répondre à sa passion, et lui et moi la pressâmes tant de lui

accorder la permission de lui écrire qu'elle y consentit.

Quelque temps avant ce départ, m'apercevant que le commerce que

j'avois pour mon ami avec sa maîtresse m'avoit plus touché le coeur

pour elle en me la faisant connoître de plus près, et que les efforts

que j'avois faits pour aimer madame de Précy ne m'avoient point guéri

de madame de Monglas, je résolus de ne la plus voir si souvent, pour

n'être pas partagé sans cesse entre l'honneur et l'amour-propre. Tant

que la Feuillade fut à Paris, sa maîtresse ne prit pas garde que je la

voyois moins qu'à l'ordinaire; mais, lorsqu'il fut parti, elle connut

du changement en ma manière de vie, et cela la mit en peine, croyant

que ma retraite étoit une marque de refroidissement de la Feuillade,

de qui, même après son départ, elle n'avoit reçu aucune nouvelle.

Quelques jours après, m'ayant envoyé prier de l'aller trouver: «Que

vous ai-je fait, Monsieur, me dit-elle, que je ne vous vois plus?

Notre, ami a-t-il quelque part à vos absences?--Non, lui dis-je,

Madame; cela ne regarde que moi.--Comment! dit-elle, vous ai-je donné

quelque sujet de vous plaindre?--Non, Madame, lui répliquai-je; je ne

me sçaurois plaindre que de la fortune.» L'embarras avec lequel je dis

cela l'obligea de me presser de lui en dire davantage. «Eh quoi!

ajouta-t-elle, me cacherez-vous vos affaires, à moi, qui vous fais

voir tout ce que j'ai dans le coeur? Si cela étoit, je me plaindrois

de vous.--Ah! que vous êtes pressante! lui répondis-je; est-ce avoir

de la discrétion que d'arracher le secret à son ami, et ne

devriez-vous pas croire que je ne vous doive pas dire le mien, puisque

je ne vous le dis pas en l'état où je suis avec vous, ou plutôt ne le

devriez-vous pas deviner, Madame, puisque...--Ah! n'achevez pas!

m'interrompit-elle: j'ai peur de vous entendre; j'ai peur d'avoir

sujet de me fâcher et de perdre l'estime que je fais de vous.--Non,

non, Madame, lui dis-je: ne craignez rien; je suis en l'état que vous

ne voulez pas apprendre, et je ne laisse pas de faire mon devoir.

Mais, puisque nous en sommes venus si avant, je m'en vais vous dire

tout le reste. Aussitôt que je vous vis, Madame, je vous trouvai fort

aimable, et, chaque fois que je vous voyois ensuite, vous me

paroissiez plus belle que la dernière; je ne sentois pourtant encore

rien d'assez pressant dans ces commencemens pour m'obliger de vous

chercher, mais j'étois fort aise quand je vous rencontrois. La

première chose à quoi je m'aperçus que je vous aimois, Madame, ce fut

au chagrin que me donnoit votre absence; et comme j'étois sur le point

de m'abandonner à ma passion et de songer aux moyens de vous la faire

connoître, Darcy, la Feuillade et moi tirâmes au sort auprès de qui,

de vous, de madame de Précy et de madame de l'Isle, chacun de nous

s'attacheroit. Quoique ce que j'avois pour vous dans le coeur,

Madame, fût encore bien foible, je n'aurois pas mis au hasard une

chose de cette conséquence si je n'eusse été jusque là fort heureux;

mais enfin ma fortune changea pour ce coup, car vous échûtes à la

Feuillade, et j'aurois bien plus gagné de perdre toute ma vie qu'en ce

malheureux moment. Toute ma consolation fut, comme j'ai dit, que

l'attachement que j'allois avoir pour madame de Précy, que j'avois

autrefois aimée, m'arracheroit du coeur ce que j'y avois de commencé

pour vous, mais inutilement, Madame. Vous jugez bien que, le commerce

que l'intérêt de mon ami m'obligeoit d'avoir avec vous me donnant lieu

de vous connoître plus particulièrement et de remarquer en vous des

principes admirables pour l'amour, je ne pus me défaire d'une passion

que votre beauté seulement avoit fait naître. Lorsque la Feuillade me

pria de le servir, je sentis quelque chose au delà de la joie qu'on a

d'ordinaire de servir son ami, et je m'aperçus bientôt après que, sans

le vouloir tromper, j'étois ravi de me mêler de ses affaires, pour

avoir seulement le plaisir de vous voir de plus près. Il pouvoit à la

fin me donner d'effroyables peines. Cela, Madame, m'a obligé de vous

voir moins souvent, et, quoique vous n'y ayez pas pris garde, depuis

le départ de la Feuillade, il y a déjà plus de quinze jours que j'ai

retranché de mes visites. Ce n'est pas, Madame, que vous n'ayez pu

remarquer jusqu'ici que j'ai servi mon ami comme je me fusse servi

moi-même. Je l'ai justifié quelquefois lorsqu'il étoit apparemment

coupable, et que je pouvois, si j'eusse voulu, le ruiner auprès de

vous sans paroître infidèle, laissant faire le ressentiment de mille

fautes que vous prétendiez qu'il faisoit contre l'amour qu'il vous

avoit témoigné; mais je vous avoue que mon devoir me coûte trop en

vous voyant pour ne pas épargner, en ne vous voyant plus, tous les

efforts qu'il faut que je fasse auprès de vous. Au reste, Madame, je

ne vous aurois jamais dit les raisons de ma retraite si vous ne me les

aviez jamais demandées.--Il n'y a rien de plus honnête, Monsieur, me

répliqua madame de Monglas, que ce que vous faites aujourd'hui; mais

il faut achever de faire votre devoir. Vous devriez mander à votre ami

l'état de toutes choses, afin qu'il ne soit pas surpris quand il

apprendra peut-être par d'autres voies que vous ne me voyez presque

plus, et qu'il ne s'attende pas inutilement à vos bons offices auprès

de moi.» Et là-dessus, madame de Monglas m'ayant fait apporter de

l'encre et du papier, j'écrivis cette lettre:

Histoire amoureuse des Gaules; suivie des Romans historico-satiriques du XVIIe siècle, Tome I · 第 63 / 108 题