De Bussy à la Feuillade.
_Puisque, de la manière que j'en use, l'amour que j'ai pour votre
maîtresse n'offense ni mon honneur ni l'amitié que je vous dois, je
puis bien sans honte vous l'apprendre, et, au contraire, je me
déshonorerois en vous le cachant. Sçachez que je n'ai pu voir
longtemps madame de Monglas sans l'aimer; que, m'en étant aperçu, j'ai
cessé de la voir, et que, m'envoyant chercher aujourd'hui pour sçavoir
de moi d'où pouvoit venir le sujet d'une retraite, je lui ai dit que
je l'aimois, mais que, pour ne rien faire contre mon devoir, je ne la
verrois plus. J'ai cru vous en devoir donner avis, afin que vous
preniez d'autres mesures auprès d'elle, et que vous voyiez, dans le
malheur qui m'est arrivé de devenir votre rival, que je ne suis point
indigne de votre amitié ni de votre estime._
Ayant lu cette lettre à madame de Monglas: «Hé bien! Madame! lui
dis-je, ce procédé-là est-il net?--Ah! Monsieur! répliqua-t-elle, il
n'y a rien de si beau; mais, quoique je croie que vous avez la plus
belle âme du monde, il seroit bien difficile que, vous mêlant des
affaires de votre rival, trouvant mille raisons de vous rendre l'un à
l'autre de mauvais offices, et croyant profiter de nos brouilleries,
vous résistassiez dans l'amour que vous avez pour moi à la tentation
de nous mettre mal ensemble; et comme vous avez de l'esprit, il ne
seroit pas malaisé de faire en sorte qu'il parût que l'un ou l'autre
eût tort, et de rejeter sur l'un de nous deux, ou sur la fortune, le
malheur dont vous seul seriez la cause, quand même votre ami cesseroit
de m'aimer par sa propre inconstance. Après ce que je sçais de vous,
je croirois toujours, si vous vous mêliez de nos affaires, que ce
seroit par vos artifices. Vous avez donc bien raison, Monsieur, de ne
me plus voir; et, quoique je perde infiniment en ce rencontre, je ne
puis m'empêcher de louer cette action.» Après quelques autres discours
sur cette matière, je sortis pour envoyer la lettre que j'avois écrite
à la Feuillade, et dix jours après voici la réponse que j'en reçus: