LETTRE.

_Je n'avois pas tort hier, Madame, de me défier de votre imprudence;

vous avez dit à votre mari ce que je vous dis. Vous voyez bien que ce

n'est pas pour mes intérêts que je vous fais ce reproche, car tout ce

qui m'en peut arriver est de perdre son amitié; et pour vous, Madame,

il y a bien plus à craindre. J'ai pourtant été assez heureux pour le

désabuser. Au reste, Madame, il est tellement persuadé qu'on ne peut

être honnête homme sans être toujours amoureux, que je désespère de

vous voir jamais contente si vous n'apprenez qu'à être aimée de lui.

Mais que cela ne vous alarme pas, Madame; comme j'ai commencé de vous

servir, je ne vous abandonnerai pas en l'état où vous êtes. Vous

sçavez que la jalousie a quelquefois plus de vertu pour retenir un

coeur que les charmes et que le mérite. Je vous conseille d'en

donner à votre mari, ma belle cousine, et pour cela je m'offre à vous.

Si vous le faites revenir par là, je vous aime assez pour recommencer

mon premier personnage de votre agent auprès de lui, et me faire

sacrifier encore pour vous rendre heureuse; et, s'il faut qu'il vous

échappe, aimez-moi, ma cousine, et je vous aiderai à vous venger de

lui en vous aimant toute ma vie._

Le page à qui je donnai cette lettre, l'étant allé porter à madame de

Sévigny, la trouva endormie; et, comme il attendoit qu'on l'éveillât,

Sévigny[153] arriva de la campagne. Celui-ci ayant sçu de mon page,

que je n'avois point instruit là-dessus, ne prévoyant pas que le mari

dût arriver sitôt, ayant sçu, dis-je, qu'il avoit une lettre à rendre

de ma part à sa femme, la lui demanda sans rien soupçonner, et,

l'ayant lue à l'heure même, lui dit de s'en retourner, et qu'il n'y

avoit nulle réponse à faire. Vous pouvez juger comme je le reçus, et

je fus sur le point de le tuer, voyant le danger où il avoit exposé ma

cousine, et je ne dormis pas une heure cette nuit-là. Sévigny, de son

côté, ne la passa pas meilleure que moi; et le lendemain, après de

grands reproches qu'il fit à sa femme, il lui défendit de me voir.

Elle me le manda, et qu'avec un peu de patience tout cela

s'accommoderoit un jour.

Six mois après, Sévigny fut tué en duel par le chevalier

d'Albret[154]. Sa femme parut inconsolable de sa mort. Les sujets de

le haïr étant connus de tout le monde, on crut que sa douleur n'étoit

que grimace. Pour moi, qui avois plus de familiarité avec elle que les

autres, je n'attendis pas si long-temps qu'eux à lui parler de choses

agréables, et bientôt après je lui parlai d'amour, mais sans façon et

comme si je n'eusse jamais fait autre chose. Elle me fit une de ces

gracieuses réponses d'oracle que les femmes font d'ordinaire dans les

commencemens, que ma passion, qui étoit assez tranquille, me fit

paroître peu favorable; peut-être aussi l'étoit-elle, je n'en sçais

rien. Que si madame de Sévigny n'avoit pas intention de m'aimer, on ne

peut pas avoir plus de complaisance pour elle que j'en eus en ce

rencontre. Cependant, comme j'étois son plus proche parent du côté le

plus honorable, elle me fit mille avances pour être son mari; et moi,

qui lui trouvois une manière d'esprit qui me réjouissoit, je ne fus

pas fâché de demeurer sur ce pied-là auprès d'elle. Je la voyois

presque tous les jours, je lui écrivois, je lui parlois d'amour en

riant, je me brouillois avec mes plus proches pour servir de mon

crédit et de mon bien ceux qu'elle me recommandoit; enfin, si elle eût

eu besoin de tout ce que j'ai au monde, je lui aurois eu grande

obligation de me donner lieu de l'en assister. Comme mon amitié

ressembloit assez à l'amour, madame de Sévigny en fut assez satisfaite

tant que je n'aimai point ailleurs; mais le hasard, comme je vous

dirai ensuite, m'ayant fait aimer madame de Précy[155], ma cousine ne

me témoigna plus tant de tendresse qu'elle faisoit lorsqu'elle croyoit

que je n'aimois rien qu'elle. De temps en temps nous avions de petites

brouilleries, qui véritablement s'accommodoient, mais qui laissoient

dans mon coeur, et je crois dans le sien, des semences de division

au premier sujet que nous en aurions l'un ou l'autre, et qui même

étoient capables d'aigrir des choses indifférentes. Enfin, s'étant

présenté une occasion où j'avois besoin de madame de Sévigny, et où

sans son assistance j'étois en danger de perdre ma fortune, cette

ingrate m'abandonna et me fit en amitié la plus grande infidélité du

monde. Voilà, mes chers, ce qui me fit rompre avec elle; et, bien loin

de la sacrifier à madame de Monglas, comme on a dit, celle-ci, que

j'aimois il y avoit déjà long-temps, m'empêcha de faire tout l'éclat

que méritoit une telle ingratitude. Bussy ayant cessé de parler:

«Qu'est-ce que c'est donc, lui dit Vivonne, que tout ce que l'on dit

du comte du Lude et de madame de Sévigny? A-t-il été bien avec

elle?--Avant que vous répondre à ceci, reprit Bussy, il faut que vous

sçachiez ce que c'est que le comte du Lude.

_Portrait de monsieur le comte du Lude[156]._

Il a le visage petit et laid, beaucoup de cheveux, la taille belle, et

il étoit né pour être fort gras; mais la crainte d'être incommodé et

désagréable lui a fait prendre des soins si extraordinaires pour

s'amaigrir qu'enfin il en est venu à bout. Véritablement sa belle

taille lui a coûté quelque chose de sa santé; il s'est gâté l'estomac

par les diètes qu'il a faites et le vinaigre dont il a usé. Il est

adroit à cheval, il danse bien, il fait bien des armes, il est brave,

il s'est fort bien battu contre Vardes, et on lui a fait injustice

quand on a douté de sa valeur. Le fondement de cette médisance est

que, toute la jeunesse de sa volée ayant pris parti dans la guerre, il

s'est contenté de faire une campagne en volontaire; mais cela vient de

ce qu'il est paresseux et aime ses plaisirs. En un mot, il a du

courage et n'a point d'ambition; il a l'esprit doux, il est agréable

avec les femmes, il en a toujours bien été traité et il ne les aime

pas long-temps. Les raisons que l'on voit de ses bonnes fortunes,

outre la réputation d'être discret, sont la bonne mine, et d'avoir de

grandes parties pour l'amour; mais ce qui le fait réussir partout

sûrement, c'est qu'il pleure quand il veut, et que rien ne persuade

tant les femmes qu'on aime que les larmes. Cependant, soit qu'il lui

soit arrivé des malheurs tête à tête, soit que ses envieux veulent que

ce soit sa faute de n'avoir point d'enfans, il ne déshonore pas trop

les gens qu'il aime. Madame de Sévigny est une de celles pour qui il a

eu de l'amour; mais, sa passion finissant lorsque cette belle

commençoit d'y répondre, ces contre-temps l'ont sauvée: ils ne se sont

pu rencontrer, et comme il l'a toujours vue du depuis, quoique sans

attachement, on n'a pas laissé de dire qu'elle l'avoit aimé; et bien

que cela ne soit pas vrai, c'étoit toujours le plus vraisemblable à

dire. Il a été pourtant le foible de madame de Sévigny, et celui pour

qui elle a eu plus d'inclination, quelque plaisanterie qu'elle en ait

voulu faire. Cela me fait ressouvenir d'un couplet de chanson qu'elle

fit, où elle faisoit parler ainsi madame de Sourdy[157], qui étoit

grosse:

_On dit que vous avez tous deux

Ce qui rend un homme amoureux,

J'entends un honnête homme,

Et non pas celui que je sçai,

Qui ne sçait point le mal que j'ai._

Personne au monde n'a plus de gaîté, plus de feu, ni l'esprit plus

agréable qu'elle. Ménage[158], en étant devenu amoureux, et sa

naissance, son âge et sa figure l'obligeant de cacher son amour autant

qu'il pouvoit, se trouva un jour chez elle dans le temps qu'elle

vouloit sortir pour aller faire quelque emplette. Sa demoiselle

n'étant pas en état de la suivre, elle dit à Ménage de monter dans son

carrosse avec elle, et qu'elle ne craignoit point que personne en

parlât. Celui-ci badinoit en apparence, mais en effet étant fâché, lui

répondit qu'il lui étoit bien rude de voir qu'elle n'étoit pas

contente des rigueurs qu'elle avoit depuis si long-temps pour lui,

mais qu'elle le méprisât encore au point de croire qu'on ne pouvoit

dire rien de lui et d'elle. «Mettez-vous, lui dit-elle, mettez-vous

dans mon carosse. Si vous me fâchez, je vous irai voir chez vous.»

Comme Bussy achevoit ces dernières paroles, on vint dire à ces

messieurs que l'on avoit servi sur table. Ils allèrent dîner, et, le

repas s'étant passé avec la gaîté ordinaire, ils s'en allèrent dans le

parc, où ils ne furent pas plutôt qu'ils prièrent Bussy de leur

raconter l'histoire de madame de Monglas et de lui; ce que leur ayant

accordé, il commença de cette manière:

Histoire amoureuse des Gaules; suivie des Romans historico-satiriques du XVIIe siècle, Tome I · 第 62 / 108 题