HISTOIRE DE MADAME DE SÉVIGNY.

_Portrait de madame de Sévigny[150]._

Madame de Sévigny, continua-t-il, a d'ordinaire le plus beau teint du

monde, les yeux petits et brillants, la bouche plate, mais de belle

couleur; le front avancé, le nez semblable à soi, ni long ni petit,

carré par le bout; la mâchoire comme le bout du nez; et tout cela, qui

en détail n'est pas beau, est à tout prendre assez agréable. Elle a la

taille belle, sans avoir bon air; elle a la jambe bien faite, la

gorge, les bras et les mains mal taillés; elle a les cheveux blonds,

déliés et épais. Elle a bien dansé et a l'oreille encore juste; elle a

la voix agréable, elle sçait un peu chanter. Voilà, pour le dehors, à

peu près comme elle est faite. Il n'y a point de femme qui ait plus

d'esprit qu'elle, et fort peu qui en aient autant; sa manière est

divertissante. Il y en a qui disent que pour une femme de qualité, son

caractère est un peu trop badin. Du temps que je la voyois, je

trouvois ce jugement-là ridicule, et je sauvois son burlesque sous le

nom de gaîté; aujourd'hui qu'en ne la voyant plus son grand feu ne

m'éblouit pas, je demeure d'accord qu'elle veut être trop plaisante.

Si on a de l'esprit, et particulièrement de cette sorte d'esprit qui

est enjoué, on n'a qu'à la voir: on ne perd rien avec elle; elle vous

entend, elle entre juste en tout ce que vous dites, elle vous devine,

et vous mène d'ordinaire bien plus loin que vous ne pensez aller.

Quelquefois aussi on lui fait bien voir du pays; la chaleur de la

plaisanterie l'emporte. En cet état, elle reçoit avec joie tout ce

qu'on lui veut dire de libre, pourvu qu'il soit enveloppé; elle y

répond même avec mesure, et croit qu'il iroit du sien si elle n'alloit

pas au delà de ce qu'on lui a dit. Avec tant de feu, il n'est pas

étrange que le discernement soit médiocre: ces deux choses étant

d'ordinaire incompatibles, la nature ne peut faire de miracle en sa

faveur; un sot éveillé l'emportera toujours auprès d'elle sur un

honnête homme sérieux. La gaîté des gens la préoccupe. Elle ne jugera

pas si on entend ce qu'elle dit. La plus grande marque d'esprit qu'on

lui peut donner, c'est d'avoir de l'admiration pour elle; elle aime

l'encens, elle aime d'être aimée, et pour cela elle sème afin de

recueillir, elle donne de la louange pour en recevoir. Elle aime

généralement tous les hommes, quelque âge, quelque naissance et

quelque mérite qu'ils aient, et de quelque profession qu'ils soient;

tout lui est bon, depuis le manteau royal jusqu'à la soutane, depuis

le sceptre jusqu'à l'écritoire. Entre les hommes, elle aime mieux un

amant qu'un ami, et, parmi les amans, les gais que les tristes. Les

mélancoliques flattent sa vanité, les éveillés son inclination; elle

se divertit avec ceux-ci, et se flatte de l'opinion qu'elle a bien du

mérite d'avoir pu causer de la langueur à ceux-là.

Elle est d'un tempérament froid, au moins si on en croit feu son mari:

aussi lui avoit-il l'obligation de sa vertu. Comme il disoit, toute sa

chaleur est à l'esprit. À la vérité, elle récompense bien la froideur

de son tempérament, si l'on s'en rapporte à ses actions; je crois que

la foi conjugale n'a point cette violence si l'on regarde l'intention.

C'est une autre chose, pour en parler franchement. Je crois que son

mari s'est tiré d'affaire devant les hommes, mais je le tiens cocu

devant Dieu. Cette belle, qui veut être à tous les plaisirs, a trouvé

un moyen sûr, à ce qu'il lui semble, pour se réjouir sans qu'il en

coûte rien à sa réputation. Elle s'est faite amie à quatre ou cinq

prudes, avec lesquelles elle va en tous les lieux du monde; elle ne

regarde pas tant ce qu'elle fait qu'avec qui elle est. En ce faisant,

elle se persuade que la compagnie honnête rectifie toutes ses actions;

et, pour moi, je pense que l'heure du berger, qui ne se rencontre

d'ordinaire que tête à tête avec toutes les femmes, se trouveroit

plutôt avec celle-ci au milieu de sa famille. Quelquefois elle refuse

hautement une partie de promenade publique pour s'établir à l'égard du

monde dans une opinion de grande régularité, et quelque temps après,

croyant marcher à couvert sur les refus qu'elle aura fait éclater,

elle fera quatre ou cinq parties de promenades particulières. Elle

aime naturellement les plaisirs; deux choses l'obligèrent quelquefois

de s'en priver: la politique et l'inégalité; et c'est par l'une ou par

l'autre de ces raisons-là que bien souvent elle va au sermon le

lendemain d'une assemblée. Avec quelques façons qu'elle donne de temps

en temps au public, elle croit préoccuper tout le monde, et s'imagine

qu'en faisant un peu de bien et un peu de mal, tout ce que l'on

pourroit dire, c'est que, l'un portant l'autre, elle est honnête

femme. Les flatteurs dont sa petite cour est pleine lui en parlent

bien d'autre manière; ils ne manquent jamais de lui dire qu'on ne

sçauroit mieux accorder qu'elle fait la sagesse avec le monde et le

plaisir avec la vertu. Pour avoir de l'esprit et de la qualité, elle

se laisse un peu trop éblouir aux grandeurs de la cour. Le jour que la

reine lui aura parlé, et peut-être demandé seulement avec qui elle

sera venue, elle sera transportée de joie, et long-temps après elle

trouvera moyen d'apprendre à tous ceux desquels elle se voudra attirer

le respect la manière obligeante avec laquelle la reine lui aura

parlé. Un soir que le roi venoit de la faire danser, et s'étant remise

à sa place, qui étoit auprès de moi: «Il faut avouer, me dit-elle, que

le roi a de grandes qualités; je crois qu'il obscurcira la gloire de

tous ses prédécesseurs.» Je ne pus m'empêcher de lui rire au nez,

voyant à quel propos elle lui donnoit ces louanges, et de lui

répondre: «On n'en peut douter, Madame, après ce qu'il vient de faire

pour vous.» Elle étoit alors si satisfaite de Sa Majesté que je la vis

sur le point, pour lui témoigner sa reconnoissance, de crier: Vive le

roi!

Il y a des gens qui ne mettent que les choses saintes pour bornes à

leur amitié, et qui feroient tout pour leurs amis, à la réserve

d'offenser Dieu. Ces gens-là s'appellent amis jusqu'aux autels.

L'amitié de madame de Sévigny a d'autres limites: cette belle n'est

amie que jusqu'à la bourse; il n'y a qu'elle de jolie femme au monde

qui se soit deshonorée par l'ingratitude. Il faut que la nécessité lui

fasse grand'peur, puisque, pour en éviter l'ombre, elle n'appréhende

pas la honte. Ceux qui la veulent excuser disent qu'elle défère en

cela au conseil des gens qui sçavent que c'est que la faim et qui se

souviennent encore de leur pauvreté. Qu'elle tienne cela d'autrui ou

qu'elle ne le doive qu'à elle-même, il n'y a rien de si naturel que ce

qui paroît dans son économie.

La plus grande application qu'ait madame de Sévigny est à paroître

tout ce qu'elle n'est pas. Depuis le temps qu'elle s'y étudie, elle a

déjà appris à tromper ceux qui ne l'avoient guère connue ou qui ne

s'appliquent pas à la connoître; mais, comme il y a des gens qui ont

pris en elle plus d'intérêt que d'autres, ils l'ont découverte et se

sont aperçus, malheureusement pour elle, que tout ce qui reluit n'est

pas or.

Madame de Sévigny est inégale jusqu'aux prunelles des yeux et

jusqu'aux paupières; elle a les yeux de différentes couleurs, et, les

yeux étant les miroirs de l'âme, ces égaremens sont comme un avis que

donne la nature à ceux qui l'approchent de ne pas faire un grand

fondement sur son amitié.

Je ne sçais si c'est parceque ses bras ne sont pas beaux qu'elle ne

les tient pas trop chers, ou qu'elle ne s'imagine pas faire une

faveur, la chose étant si générale; mais enfin les prend et les baise

qui veut. Je pense que c'est assez pour lui persuader qu'il n'y a

point de mal qu'elle croie qu'on n'y a point de plaisir. Il n'y a plus

que l'usage qui la pourroit contraindre, mais elle ne balance pas à le

choquer plutôt que les hommes, sçachant bien qu'ayant fait les modes,

quand il leur plaira la bienséance ne sera plus renfermée dans des

bornes si étroites.

Voilà, mes chers, le portrait de madame de Sévigny. Son bien, qui

accommodoit fort le mien parceque c'étoit un parti de ma maison,

obligea mon père à souhaiter que je l'épousasse; mais, quoique je ne

la connusse pas alors si bien qu'aujourd'hui, je ne répondois point au

dessein de mon père: certaine manière étourdie dont je la voyais agir

me la faisoit appréhender, et je la trouvois la plus jolie fille du

monde pour être femme d'un autre. Ce sentiment-là m'aida fort à ne la

point épouser; mais, comme elle fut mariée un peu de temps après moi,

j'en devins amoureux, et la plus forte raison qui m'obligea d'en faire

ma maîtresse fut celle qui m'avoit empêché de souhaiter d'être son

mari.

Comme j'étois son proche parent, j'avois un fort grand accès chez

elle, et je voyois les chagrins que son mari lui donnoit tous les

jours. Elle s'en plaignoit à moi bien souvent et me prioit de lui

faire honte de mille attachemens ridicules qu'il avoit. Je la servis

en cela quelque temps fort heureusement; mais enfin le naturel de son

mari l'emporta sur mes conseils. De propos délibéré je me mis dans la

tête d'être amoureux d'elle, plus par la commodité de la conjoncture

que par la force de mon inclination. Un jour donc que Sévigny m'avoit

dit qu'il avoit passé la veille la plus agréable nuit du monde, non

seulement pour lui, mais pour la dame avec qui il l'avoit passée:

«Vous pouvez croire, ajouta-t-il, que ce n'est pas avec votre cousine:

c'est avec Ninon[151].--Tant pis pour vous, lui dis-je; ma cousine

vaut mille fois mieux, et je suis assuré que si elle n'étoit votre

femme elle seroit votre maîtresse.--Cela pourroit bien être», me

répondit-il. Je ne l'eus pas quitté que j'allai tout conter à madame

de Sévigny. «Il y a bien de quoi se vanter à lui! me dit-elle en

rougissant de dépit.--Ne faites pas semblant de sçavoir cela, lui

répondis-je, car vous en voyez la conséquence.--Je crois que vous êtes

fou, reprit-elle, de me donner cet avis, ou que vous croyez que je

sois folle.--Vous le seriez bien plus, Madame, lui répliquai-je, si

vous ne lui rendiez pas la pareille que si vous lui redisiez ce que je

vous ai dit. Vengez-vous, ma belle cousine; je serai de moitié de la

vengeance, car enfin vos intérêts me sont aussi chers que les miens

propres.--Tout beau, Monsieur le comte! me dit-elle; je ne suis pas si

fâchée que vous le pensez.» Le lendemain, ayant trouvé Sévigny au

Cours, il se mit avec moi dans mon carrosse. Aussitôt qu'il y fut: «Je

pense, dit-il, que vous avez dit à votre cousine ce que je vous contai

hier de Ninon, parcequ'elle m'en a touché quelque chose.--Moi! lui

répliquai-je, je ne lui en ai point parlé, Monsieur; mais, comme elle

a de l'esprit, elle m'a dit tant de choses sur ce chapitre de la

jalousie qu'elle rencontre quelquefois la vérité.» Sévigny, s'étant

rendu à une si bonne raison, me remit sur le chapitre de la bonne

fortune, et, après m'avoir dit mille avantages qu'il y avoit d'être

amoureux, il conclut par me dire qu'il le vouloit être toute sa vie,

et même qu'il l'étoit alors de Ninon autant qu'on le pouvoit être;

qu'il s'en alloit passer la nuit à Saint-Cloud avec elle et avec

Vassé[152], qui leur donnoit une fête, et duquel ils se moquoient

ensemble. Je lui redis ce que je lui avois dit mille fois, que,

quoique sa femme fût sage, il en pourroit faire tant qu'enfin il la

désespéreroit, et que, quelque honnête homme venant amoureux d'elle

dans le temps qu'il lui feroit de méchans tours, elle pourroit

peut-être chercher des douceurs dans l'amour et dans la vengeance

qu'elle n'auroit pas envisagées dans l'amour seulement. Et là-dessus,

nous étant séparés, je me retirai chez moi et j'écrivis cette lettre à

sa femme:

Histoire amoureuse des Gaules; suivie des Romans historico-satiriques du XVIIe siècle, Tome I · 第 61 / 108 题