LETTRE

De Cambiac à monsieur de Brienne[108].

_Vous serez bien surpris lorsque vous apprendrez l'aventure qui m'est

arrivée; mais, pour la dire telle qu'elle est, il faut reprendre un

peu plus loin à vous dire que madame de Châtillon vint ici pour

obliger madame de Pisieux à la venir trouver afin d'obtenir de moi

certaines choses qu'elle souhaitoit. Madame de Pisieux, comme vous

sçavez, m'écrivit, et vous sçavez encore que j'ai fait le voyage. Le

même jour que j'arrivai, madame de Châtillon envoya La Fleur pour

sçavoir si j'y étois, et le lendemain un homme inconnu, sous de

fausses enseignes, me vint demander et sçavoir si je m'en retournerois

bientôt à Paris. Hier au matin, je partis d'ici à quatre heures. Comme

je fus à cent pas de Pontoise, après avoir passé la rivière, je fus

investi par six cavaliers, le pistolet à la main, à la tête desquels

étoit le comte Digby. Il me dit d'abord que si madame de Châtillon

m'avoit fait justice elle m'auroit fait donner cent coups de poignard;

mais que je ne craignisse rien. Je vous dirai, sans faire le gascon,

que j'agis fort fièrement en ce rencontre, et que dans cette affaire

je n'ai pas fait la moindre bassesse. Il me traita fort civilement,

et, après avoir dîné, il me conduisit lui-même jusqu'au pied de

Marlou, et puis m'envoya avec quatre cavaliers pour faire satisfaction

à cette digne personne. Elle fit semblant d'être fâchée de cela, et le

fut effectivement de la hauteur avec laquelle je lui parlai, qui lui a

fait comprendre que c'est la plus méchante affaire qu'elle se fût

jamais attirée. Je m'en retournai à Marine pour dire à madame de

Pisieux la trahison que madame de Châtillon lui avoit faite aussi bien

qu'à moi; elle en a le ressentiment qu'en doit avoir une personne de

sa qualité, de son honneur et de son courage. Voilà une chose assez

extraordinaire. Je vous conjure de me mander vos sentiments là-dessus

et ce que vous croyez que je doive faire. Vous voyez bien, ce me

semble, que je n'en dois pas demeurer là. Depuis, cette lâche personne

a écrit à madame de Pisieux pour la conjurer de faire en sorte que

j'étouffe mon ressentiment, en m'assurant qu'elle n'a rien sçu de tout

cela. La réponse qui lui a été faite est digne de la générosité de

madame de Pisieux. J'ai résolu d'être trois ou quatre jours ici pour

me donner le loisir de penser à ce que je dois faire, et pour

m'empêcher de m'emporter à rien dont je puisse me repentir; outre que

de s'évaporer en plaintes, c'est se venger foiblement, et j'ai dessein

d'en user autrement si je puis. J'attendrai de vos nouvelles avec

impatience. Je suis tout à vous. Une lettre ne permet pas de mander un

détail plus long; je vous le ferai quand je vous verrai. Adieu. Le 18

juillet 1655._

Histoire amoureuse des Gaules; suivie des Romans historico-satiriques du XVIIe siècle, Tome I · 第 50 / 108 题