De madame de Pisieux à monsieur de Brienne.
_J'ai trop de part à l'aventure de monsieur de Cambiac pour ne pas
joindre un mot de ma main à la relation qu'il vous a faite de la
sienne. Il n'y a point de circonstance qui ne soit surprenante, et
tout le mieux que l'on puisse penser de moi en cette affaire, c'est
qu'on ne m'y a guère considérée, car toutes les apparences sont que je
dois être complice d'une si digne action. Il est vrai que l'offensé me
justifie assez, puisqu'il s'est venu retirer au même lieu où on lui
avoit dressé le piége. Toute mon étude est présentement à me conduire
de façon que, sans m'emporter dans une juste colère, j'y demeure toute
ma vie assez pour faire voir que j'étois utile amie à madame de
Châtillon. Vous sçavez mon nom et mon courage; je vous ai toujours
parlé avec assez de sincérité; je vous ajoute de plus que je fais
profession d'un christianisme assez austère et que j'ai dessein de
servir mon Dieu et mon maître sans art et sans fourbe. Ces fondements
posés, tout ce que le ressentiment et la justice me peuvent permettre,
je ne manquerai à rien. Obligez-moi de faire part de ceci à monsieur
d'Aubigny[109], et ne passez pas outre. Ce régal ne sera pas mauvais à
madame la princesse Palatine[110], à qui je vous permets d'en parler.
Je ne crois pas que le crime de Cambiac fût assez grand de s'être mis
dans la voie de son devoir par le moyen de monsieur l'évêque
d'Amiens[111], ni le mien de lui avoir conseillé, pour s'être attiré
une si méchante affaire. Je retournerai exprès à Paris afin
d'entretenir mes amis du particulier, et vous tout le premier. Il faut
que ce petit mot de vengeance m'échappe. Madame de Châtillon n'est pas
oubliée quand l'occasion se présente de parler d'elle. Je vous donne
le bonjour; je suis trop en colère pour en attendre un aujourd'hui._
Peu de temps après ces deux lettres écrites, Cambiac retourna à Paris,
en ne gardant plus aucune mesure avec madame de Châtillon; il la
déchira partout où il se trouva, et, pour assouvir pleinement sa
vengeance, il montra à la reine toutes les lettres les plus emportées
de madame de Châtillon. La modestie de l'histoire ne permet pas qu'on
les puisse rapporter, mais par les fragmens les plus honnêtes que
voici on jugera du reste.
Elle mandoit en beaucoup d'endroits à Cambiac qu'il en pouvoit parler
comme il lui plairoit, mais qu'il étoit plus généreux à lui d'en dire
du bien qu'autrement; que, depuis qu'on s'étoit mis entre les mains
des gens, comme elle avoit fait entre les siennes, ils pouvoient en
abuser, et que le parti qu'une pauvre femme avoit à prendre en ces
rencontres-là, c'étoit de souffrir et se taire. Dans un autre endroit,
elle lui mandoit qu'il avoit beau faire, qu'elle l'aimeroit toujours,
et, bien qu'elle se préparât à faire une confession générale à Pâques,
qu'il n'y avoit rien qui le regardât.
La reine fut fort surprise de l'emportement de madame de Châtillon
dans ses lettres; elle ne fut pourtant pas fâchée du mépris que cela
lui attiroit, et, lorsqu'elle eut appris l'insulte que l'on avoit
faite à Cambiac, elle en fit un fort grand bruit, et dit publiquement
que, puisque l'on maltraitoit les gens qui rentroient en leur devoir,
le roi sçauroit bien leur faire justice.
Lorsque le comte Digby vint voir madame de Châtillon après
l'enlèvement de Cambiac, il fut fort étonné de ne recevoir d'elle que
des reproches, au lieu de remerciemens qu'il attendoit. «Quand on vous
témoignoit, lui dit-elle, d'avoir du chagrin contre Cambiac, cela ne
vouloit pas dire qu'il le fallût enlever. Il est bien aisé de voir que
dans cette belle action vous vous êtes plus considéré que moi; mais
j'aurai soin de mes intérêts à mon tour, et j'oublierai les vôtres.»
Digby se voulut excuser sur ses intentions, qui avoient été bonnes;
et, comme il vit qu'elle ne s'apaisoit pour quoi que ce soit qu'il lui
dît, il se fâcha aussi de son côté, et madame de Châtillon, craignant,
en le perdant, de perdre un protecteur et un amant, le radoucit et le
pria de considérer une autre fois qu'il falloit dissimuler les injures
avec des gens comme Cambiac, ou qu'il falloit les perdre.
Dans le temps que Digby commença à devenir amoureux de madame de
Châtillon, le milord Craf, qui, dans le temps des désordres
d'Angleterre, avoit suivi Charles en France, avoit loué une maison
dans le voisinnage de Marlou, et l'oisiveté, la commodité et la
manière insinuante de madame de Châtillon avoient fait naître de
l'amour dans le coeur du milord; mais, comme il étoit plus doux que
le comte, sa passion n'avoit pas fait tant de chemin que celle du
comte.
Les choses étoient en ces termes lorsque l'abbé Foucquet[112], voyant
que ses affaires n'avançoient pas auprès de madame de Châtillon, se
servit de ce stratagème ici pour les hâter: il avoit appris que
Ricoux, beau-frère d'une des demoiselles de madame de Châtillon, étoit
caché dans Paris, où il avoit des commerces avec elle pour les
intérêts de monsieur le Prince; il mit tant de gens en quête de Ricoux
qu'il fut pris et mené à la Bastille. L'abbé Foucquet l'ayant fait
interroger, il accusa madame de Châtillon de plusieurs choses, et,
entre autres, de lui avoir promis dix mille écus pour tuer le
cardinal, et dit qu'elle lui en avoit déjà donné deux mille d'avance.
L'abbé Foucquet supprima ces informations et en fit faire d'autres,
par lesquelles Ricoux confessoit toujours qu'il étoit à Paris dans le
dessein de tuer le cardinal; mais il n'accusoit point la duchesse de
tremper dans cette conjuration, et tout ce qu'il disoit contre elle
étoit qu'elle avoit intelligence avec monsieur le Prince et recevoit
quatre mille écus de pension des Espagnols. Il montra ces dernières
informations au cardinal et les premières à madame de Châtillon, par
lesquelles l'ayant épouvantée au point qu'on peut s'imaginer, il lui
dit qu'il la sauveroit si, pour lui faire voir sa reconnoissance, elle
lui vouloit donner les dernières marques de son amour. Madame de
Châtillon, qui craignoit la mort plus que toutes les choses, ne
balança de contenter l'abbé Fouquet qu'autant de temps qu'elle crut
qu'il en falloit pour lui faire valoir cette dernière faveur. L'abbé
Foucquet ne songeoit plus qu'à faire sauver sa maîtresse. Pour cet
effet, il la fit sortir la nuit de Marlou, et la mena en Normandie, où
il la faisoit changer tous les huit jours de demeure, déguisée tantôt
en cavalier, tantôt en religieuse et tantôt en cordelier. Cela dura
six semaines, pendant lesquelles l'abbé Foucquet alloit et venoit de
la cour au lieu où étoit madame de Châtillon. Enfin il lui fit prendre
une amnistie lorsque Ricoux eut été roué, et la fit revenir à Marlou,
où elle ne fut pas long-temps en repos, car elle jeta les yeux sur le
maréchal d'Hocquincourt, tant pour les avantages qu'elle pouvoit tirer
de lui par les postes qu'il tenoit sur la Somme, que pour la délivrer
de la tyrannie de l'abbé Foucquet, qui commençoit à lui devenir
insupportable.
_Portrait de M. le maréchal d'Hocquincourt[113]._
Charles, maréchal d'Hocquincourt, avoit les yeux noirs et brillans, le
nez bien fait et le front un peu serré; le visage long, les cheveux
noirs et crépus et la taille belle; il avoit fort peu d'esprit,
cependant il étoit fin à force de défiance; il étoit brave et toujours
amoureux, et sa valeur auprès des dames lui tenoit lieu de
gentillesse. Madame de Châtillon, qui le connoissoit de réputation,
crut qu'il étoit tout propre à faire les folies dont elle avoit
besoin. De Vignacourt[114], gentilhomme picard, son voisin, fut celui
qu'elle employa auprès de lui. Le maréchal, donc, convint avec
Vignacourt qu'en s'en allant commander l'armée de Catalogne, il la
verroit en passant à Marlou, comme si c'étoit le hasard qui eût fait
cette entrevue. La chose arriva ainsi qu'elle avoit été projetée, et
madame de Châtillon monta à cheval pour aller conduire le maréchal
jusqu'à deux lieues de Marlou. Durant le chemin, elle lui conta le
pitoyable état de sa fortune, le pria de vouloir être son protecteur,
le flatta du titre de refuge des affligés et ressource des misérables;
enfin elle le piqua tellement de générosité, qu'il lui promit de la
servir envers et contre tous, et lui donna même ses tablettes, sur
lesquelles il donnoit ordre aux lieutenants de ses places de la
recevoir, elle et les siens, toutes les fois qu'elle en auroit besoin.
Cette entrevue fut découverte par l'abbé Foucquet, qui, voyant le
maréchal d'Hocquincourt sur le point de revenir en cour, jugeant le
voisinage de madame de Châtillon et de lui dangereux pour les intérêts
de la cour et les siens propres, persuada au cardinal de l'éloigner de
la frontière de Picardie, et lui fit donner ordre d'aller à son duché.
Madame de Châtillon, s'étant mise en chemin, rencontra le maréchal
d'Hocquincourt à Montargis, avec lequel elle renouvela les mesures
qu'elle avoit prises six mois auparavant, et, après s'être donné
réciproquement, lui des paroles positives de la protéger contre la
cour, et elle des espérances de lui accorder un jour des marques de sa
passion, ils se séparèrent: le maréchal alla trouver le roi, et elle à
son duché, où elle passa l'hiver, pendant lequel le maréchal
d'Hocquincourt lui écrivoit; et l'abbé Foucquet, qui, comme patron,
étoit le plus difficile à contenter, supportoit impatiemment les
entrevues qui s'étoient faites entre le maréchal d'Hocquincour et
madame de Châtillon, et le commerce qu'elle conservoit avec lui. Pour
s'excuser, elle lui disoit que le maréchal s'employoit auprès du
cardinal pour faire revenir Bordeaux, qu'on lui avoit ôtée, et pour
lui faire obtenir à elle-même la permission de retourner à la cour;
elle ajoutoit qu'elle eût bien souhaité ne devoir ces grâces qu'à lui,
mais qu'elle vouloit ménager son crédit pour de plus grandes affaires.
Ce qui persuada l'abbé Foucquet que l'intrigue du maréchal et d'elle
pouvoit ne regarder que la cour, c'est qu'au printemps elle revint par
son entremise, premièrement à Marlou, et puis quelque temps après à
Paris, et Bordeaux avec elle. Pendant la campagne du maréchal en
Catalogne, le roi d'Angleterre, que les malheurs de sa maison
obligeoient de demeurer en France, et qui avoit trouvé la duchesse
fort à son gré, la revoyoit à Marlou, dans de petits voyages qu'il
faisoit chez Craf, et ce commerce avoit donné tant d'amour pour elle à
ce prince qu'il étoit résolu de l'épouser, Craf persuadant à son
maître de la contenter, à quelque prix que ce fût, sur les promesses
que madame de Châtillon avoit faites à ce milord de lui donner les
dernières faveurs s'il contribuoit à la faire reine; et en effet elle
l'eût été, si Dieu, qui avoit soin de la fortune et de la réputation
de ce roi, n'eût amusé madame de Châtillon d'une folle espérance, qui
lui fit manquer une si belle occasion.
_Portrait de Charles, roi d'Angleterre[115]._
Charles, roi d'Angleterre, avoit de grands yeux noirs, les sourcils
fort épais, et qui se joignoient; le teint brun, le nez bien fait, la
forme du visage longue, les cheveux noirs et frisés. Il étoit grand et
avoit la taille belle. Il avoit l'abord froid, et cependant il étoit
doux et civil dans la bonne plus que dans la mauvaise fortune; il
étoit brave, c'est-à-dire qu'il avoit le courage d'un soldat et l'âme
de prince; il avoit de l'esprit; il aimoit ses plaisirs, mais il
aimoit encore plus son devoir; enfin il étoit un des plus grands rois
du monde. Mais, quelque heureuse naissance qu'il eût, l'adversité, qui
lui avoit servi de gouverneur, avoit été la principale cause de son
mérite extraordinaire.
Monsieur le Prince, en sortant de France, avoit témoigné, comme j'ai
dit, fort peu de considération pour madame de Châtillon; mais, ayant
su le cas que les Espagnols en faisoient par la pension qu'ils lui
avoient donnée, et le crédit qu'elle avoit à la cour de France par le
moyen de l'abbé Foucquet, il s'étoit réchauffé pour elle, et cela
étoit si violent qu'il lui écrivit des lettres les plus passionnées du
monde, et, entre autres, on en intercepta celle-ci, écrite en
chiffres.