_Châtillon est donc mort au moment où la cour
Lui préparoit l'honneur que méritoient ses armes!
Mars vient de le ravir au milieu des alarmes,
Et, malgré la victoire, il a perdu le jour.
Quand on vous eut ôté l'espoir de son retour,
Quels furent vos transports, beauté pleine de charmes!
Quiconque les a vus et les a vus sans larmes,
Il faut qu'il ait le coeur insensible à l'amour.
En un pareil état, en pareille surprise,
Alcione jamais, ni jamais Artemise,
N'eurent tant de raison de se plaindre du sort.
Ô discorde funeste, en misères féconde,
Que ne feras-tu point, si ton premier effort
A déjà fait pleurer les plus beaux yeux du monde?_
Le duc de Nemours, qui étoit mieux averti que le reste du monde, ne
s'étonna point de l'affliction de madame de Châtillon. Il prit si bien
le temps que l'excès de la douleur avoit altéré cette pauvre
désespérée, et la pressa si fort de lui accorder des faveurs que la
crainte qu'elle avoit eue de son mari l'avoit empêchée de lui faire
pendant sa vie, qu'elle lui donna rendez-vous le jour de son
enterrement. Bordeaux[81], l'une de ses demoiselles, qui croyoit que
la mort du duc ruineroit la fortune de Ricoux, qui la recherchoit en
mariage, étoit en une véritable affliction: de sorte que, lorsqu'elle
vit le duc de Nemours sur le point de recevoir les dernières faveurs
de sa maîtresse un jour que les plus emportés se contraignent,
l'horreur de cette action redoubla sa douleur, et, sans sortir de la
chambre, elle troubla le plaisir de ces amants par des soupirs et par
des larmes. Le duc, qui vit bien que, s'il n'apaisoit cette femme, il
n'auroit pas à l'avenir dans son amour toute la douceur qu'il
souhaitoit, prit soin de la consoler en sortant, et lui dit qu'il
sçavoit bien la perte qu'elle faisoit au feu duc, mais qu'il vouloit
être son ami et prendre soin de sa fortune, ainsi que le défunt; qu'il
avoit autant de bonne volonté que lui et peut-être plus de pouvoir, et
qu'en attendant qu'il pût faire quelque chose de considérable pour
elle, il la prioit de recevoir quatre mille écus qu'il lui enverroit
le lendemain. Ces paroles eurent tant de vertu que Bordeaux essuya ses
larmes, promit au duc d'être toute sa vie dans ses intérêts, et lui
dit que sa maîtresse avoit toutes les raisons du monde de ne rien
ménager pour lui donner des marques de son amour. Le lendemain
Bordeaux eut les quatre mille écus que le duc lui avoit promis: aussi
le servit-elle depuis préférablement à tous ceux qui ne lui en
donnèrent pas tant.
Au commencement du printemps, la paix étant faite, la cour revint à
Paris. Monsieur le Prince, qui venoit de tirer monsieur le
Cardinal[82] d'une méchante affaire, lui vendoit bien chèrement les
services qu'il lui avoit rendus dans cette guerre. Non seulement le
Cardinal ne pouvoit fournir aux grâces qu'il lui demandoit tous les
jours, mais il ne pouvoit supporter l'insolence avec laquelle il les
demandoit. Le Pont-de-l'Arche, que le prince lui avoit arraché pour
son beau-frère le duc de Longueville[83]; le mariage du duc de
Richelieu, qu'il avoit fait hautement avec mademoiselle de Pons[84]
contre l'intention de la cour, et l'audace avec laquelle il avoit
exigé de la reine qu'elle vît Jarzay, après la hardiesse que celui-ci
avoit eue d'écrire à Sa Majesté une lettre d'amour, fit enfin résoudre
le Cardinal de se délivrer de la tyrannie où il étoit, sous prétexte
de venger le mépris qu'on faisoit à l'autorité royale. Il communiqua
ce dessein à monsieur le duc d'Orléans, qui se souvenoit du bâton
rompu de son exempt par le prince, et qui, pour cela et pour la
jalousie de son grand mérite, avoit des raisons de le haïr; et
parceque monsieur le Cardinal fit connoître à Monsieur que la
Rivière[85], qui le gouvernoit, étoit pensionnaire du prince, il tira
parole de lui qu'il cacheroit cette affaire à son favori. On arrêta au
palais, où logeoit pour lors le roi, messieurs le prince de Condé, le
prince de Conti, et le duc de Longueville, leur beau-frère. Cependant
monsieur de Turenne[86], qui, par les liaisons qu'il avoit avec
monsieur le Prince, pouvoit craindre d'être pris, et qui d'ailleurs
étoit enragé contre la cour pour la principauté de Sedan, qu'on avoit
ôtée à sa maison, se retira à Stenay, où madame de Longueville[87]
arriva bientôt après, et les officiers du prince se jetèrent dans
Bellegarde. Madame de Châtillon s'attacha auprès de madame la
Princesse douairière[88], et mit dans ses intérêts le duc de Nemours,
son amant.
Quelque temps après que les princes furent en prison, madame la
Princesse douairière eut permission d'aller demeurer chez sa cousine
madame de Châtillon. Un prêtre nommé Cambiac[89], qui s'étoit
introduit chez madame de Boutteville par le moyen de madame de
Brienne[90], fut envoyé à madame de Châtillon par sa mère. Il n'y fut
pas longtemps qu'il se rendit maître de son esprit, en telle sorte
qu'il se mit entre elle et le duc de Nemours; ce commerce lui donnant
lieu d'avoir de grandes familiarités avec madame de Châtillon, il en
devint amoureux, et jusqu'au point de s'en évanouir en disant la
messe. Madame la Princesse douairière étant tombée malade de la
maladie dont elle mourut[91], Cambiac, qui s'étoit acquis beaucoup de
crédit sur son esprit, l'employa en faveur de madame de Châtillon: il
lui fit donner pour cent mille écus de pierreries et la jouissance sa
vie durant de la seigneurie de Marlou[92], qui valoit vingt mille
livres de rente. Le duc de Nemours, que les soins de Cambiac pour
madame de Châtillon avoient un peu alarmé, fut tout à fait jaloux de
la nouvelle du testament de la princesse; il ne crut pas qu'il fût
aisé de résister à des services si considérables, et, quoiqu'il ne pût
blâmer sa maîtresse de les avoir reçus, il étoit enragé qu'elle les
tînt de la main d'un homme qu'il regardoit comme son rival. Il n'avoit
pas tort: ce qu'avoit fait Cambiac avoit coûté des faveurs à cette
belle, car, quoiqu'elle aimât mieux le duc de Nemours, elle aimoit le
bien encore davantage. Cependant, comme elle n'eut plus affaire de
Cambiac après la mort de madame la Princesse, il ne lui fut pas
difficile de guérir l'esprit de son amant en chassant le pauvre
prêtre.
Le coadjuteur de Paris et madame de Chevreuse, qui avoient été du
complot d'arrêter les princes, trouvant que le cardinal devenoit trop
insolent, firent entrer monsieur le duc d'Orléans dans cette
considération, et lui représentèrent que, s'il contribuoit à la
liberté des princes, non seulement il se réconcilieroit avec eux, mais
il les mettroit tout à fait dans ses intérêts. Outre le dessein
d'affoiblir l'autorité du cardinal, qui donnoit de l'ombrage au parti
qu'on appeloit la Fronde, chacun avoit encore son intérêt particulier.
Madame de Chevreuse vouloit que monsieur le prince de Conti[93], pour
qui la cour avoit demandé à Rome le chapeau de cardinal, épousât sa
fille, et le coadjuteur vouloit être subrogé à la nomination du
prince. Ce fut sur cette promesse, que les princes de Condé et de
Conti donnèrent signée de leurs mains à madame de Chevreuse, qu'elle
et le coadjuteur travaillèrent à les faire sortir de prison. La chose
ayant réussi comme ils l'avoient projeté, et le cardinal même ayant
été contraint de sortir hors de France, monsieur le Prince n'eut pas
de modération dans sa nouvelle prospérité, et cela obligea la cour de
faire de nouveaux desseins sur sa personne. Il se retira d'abord en sa
maison de Saint-Maur, et quelque temps après à Monrond, et de là à son
gouvernement de Guienne. Le duc de Nemours le suivit, et madame de
Longueville, qui étoit avec son frère, s'étant éprise du mérite du
duc, lui fit tant d'avances, que ce prince, quoique fort amoureux
d'ailleurs, ne lui put résister; mais il se rendit par la fragilité de
la chair plutôt que par l'attachement du coeur. Le duc de La
Rochefoucauld[94], qui étoit depuis trois ans amant aimé de madame de
Longueville, vit l'infidélité de sa maîtresse avec toute la rage qu'on
peut avoir en de pareilles occasions. Elle, qui étoit remplie d'une
grande passion pour le duc de Nemours, ne se mit guère en peine de
ménager son ancien amant. La première fois qu'elle vit le duc de
Nemours en particulier, dans le moment le plus tendre du rendez-vous,
elle lui demanda comme il avoit été avec madame de Châtillon. Le duc
ayant répondu qu'il n'en avoit jamais eu aucune faveur: «Ah! je suis
perdue, lui dit-elle, et vous ne m'aimez guère, puisqu'en l'état où
nous sommes à présent, vous avez la force de me cacher la vérité!» Ce
commerce ne dura guère, et le duc de Nemours ne pouvoit se contraindre
à témoigner de l'amour qu'il ne sentoit pas; et l'on peut croire que
la princesse, qui étoit malpropre et qui sentoit mauvais, ne pouvoit
pas cacher ses méchantes qualités à un homme qui aimoit ailleurs
éperdument. Ces dégoûts ne retardèrent pas aussi le voyage que le duc
de Nemours devoit faire en Flandre pour amener au parti du prince un
secours d'étrangers; mais la véritable cause de son impatience étoit
le désir de revoir madame de Châtillon, qu'il aimoit toujours plus que
sa vie. Il vint donc passer à Paris, où il la revit et la mit dans le
malheureux état que l'on peut appeler l'écueil des veuves. Lorsqu'elle
s'aperçut de son malheur, elle chercha du secours pour s'en délivrer.
Desfougerets[95], célèbre médecin, entreprit cette cure, et ce fut
dans le temps qu'il la traitoit de cette maladie que monsieur le
Prince revint de Guienne à Paris, et amena avec lui La Rochefoucauld.
_Portrait de monsieur le prince de Condé[96]._
Monsieur le Prince avoit les yeux vifs, le nez aquilin et serré, les
joues creuses et décharnées, la forme du visage longue, la physionomie
d'un aigle, les cheveux frisés, les dents mal rangées et malpropres,
l'air négligé et peu de soin de sa personne, et la taille belle. Il
avoit du feu dans l'esprit, mais il ne l'avoit pas juste; il rioit
beaucoup et désagréablement; il avoit le génie admirable pour la
guerre, et particulièrement pour les batailles; le jour du combat il
étoit doux aux amis, fier aux ennemis. Il avoit une netteté d'esprit,
une force de jugement, une facilité de s'exprimer sans égale. Il étoit
né fourbe, mais il avoit de la foi et de la probité aux grandes
occasions; il étoit né insolent et sans égard, mais l'adversité lui
avoit appris à vivre.
Ce prince se trouvant quelque disposition à devenir amoureux de la
duchesse, La Rochefoucauld l'échauffa encore davantage par le grand
désir qu'il avoit de se venger du duc de Nemours. La Rochefoucauld le
persuada de lui donner la propriété de Marlou, dont elle n'avoit que
l'usufruit, lui disant que madame de Châtillon étoit plus jeune que
lui, et que ce présent ne faisoit tort qu'à sa postérité, et qu'une
terre de vingt mille livres de rente de plus ou moins ne la rendoit ni
plus pauvre ni plus riche.
Lorsque le prince devint amoureux de madame de Châtillon, elle étoit
entre les mains de Desfougerets, qui se servoit de vomitifs pour la
tirer d'affaire. Le prince, qui étoit sans cesse auprès de son lit,
lui demandoit quelle étoit sa maladie; elle lui dit qu'elle croyoit
être empoisonnée. Cet amant, désespéré de voir sa maîtresse en danger
de la vie, disoit à l'apothicaire qui la servoit qu'il le feroit
pendre; celui-ci, qui n'osoit se justifier, alloit dire à Bordeaux,
qui avoit épousé Ricoux, que, si on le pressoit trop, il diroit tout.
Enfin les remèdes firent l'effet qu'on s'étoit promis, et ce fut peu
de temps après cette guérison que, le prince ayant fait la donation de
Marlou, madame de Châtillon n'en fut pas ingrate[97]; mais elle ne lui
donna que l'usufruit dont le duc de Nemours avoit la propriété.
Cependant La Rochefoucauld se vengea pleinement du duc de Nemours, et
lui donna des déplaisirs d'autant plus cuisants qu'il n'eut pas la
force de se guérir de sa passion, comme La Rochefoucauld avoit fait de
celle qu'il avoit eue pour madame de Longueville. Outre celui-ci, le
prince avoit encore Vineuil pour confident, qui, en le servant auprès
de sa maîtresse, tâchoit aussi de s'en faire aimer.
_Portrait de monsieur de Vineuil._
Vineuil étoit frère du président Ardier[98], d'une assez bonne famille
de Paris, agréable de visage, assez bien fait de sa personne; il étoit
sçavant et honnête homme. Il avoit l'esprit plaisant et satirique,
quoiqu'il craignît tout; cela lui avoit attiré souvent de méchantes
affaires. Il étoit entreprenant avec les femmes, et cela l'avoit
toujours fait réussir; il avoit été bien avec madame de Montbazon[99],
bien avec madame de Movy[100] et bien avec la princesse de
Wirtemberg[101], et cette dernière galanterie l'avoit tellement
brouillé avec feu Châtillon, que, sans la protection de monsieur le
Prince, il eût souffert quelques violences. Aussi la haine de
Châtillon pour lui avoit assez disposé sa femme à l'aimer.
Mais laissons là Vineuil pour quelque temps, et revenons au duc de
Nemours.
La jalousie le transportoit tellement, qu'un jour, ayant trouvé chez
madame de Châtillon monsieur le Prince parlant tout bas avec elle, il
s'écorcha toutes les mains sans s'apercevoir de ce qu'il faisoit, et
ce fut un de ses gens qui lui fit prendre garde de l'état où il
s'étoit mis. Enfin, ne pouvant plus souffrir les visites du prince
chez sa maîtresse, il la pria de s'en aller pour quelque temps chez
elle. Elle, qui l'aimoit fort et qui ne croyoit pas qu'une petite
absence ralentît la passion du prince, ne se fit pas presser, et lui
promit même de chasser Bordeaux, qui avoit quitté ses intérêts pour
être dans ceux de son rival. Madame de Châtillon ne fut pas long-temps
à la campagne, et, à son retour, la jalousie reprit de telle sorte au
duc de Nemours, qu'il fut vingt fois sur le point de faire tirer
l'épée à monsieur le Prince; et il eût succombé à cette tentation sans
le combat qu'il fit avec son beau-frère, dans lequel il perdit la vie.
Madame de Châtillon, qui de vingt amants qu'elle a favorisés en sa vie
n'en a jamais aimé que le duc de Nemours, fut dans un véritable
désespoir de sa mort. Un de ses amis, qui lui en donna la nouvelle,
lui dit en même-temps qu'il falloit qu'elle retirât des mains d'un des
valets de chambre de feu monsieur de Nemours, qu'il lui nomma, une
cassette pleine de ses lettres. Elle l'envoya quérir, et, sur la
promesse qu'elle lui fit de lui donner cinq cents écus, elle retira
cette cassette; mais le pauvre garçon n'en a jamais rien pu tirer.
Pour monsieur le Prince, quelque obligation qu'il eût au duc de
Nemours, la jalousie les avoit tellement désunis qu'il fut fort aise
de sa mort; la gloire, aussi bien que l'amour, avoit mis tant
d'émulation entre eux qu'ils ne se pouvoient plus souffrir l'un
l'autre, et cela étoit si vrai que, si le prince avoit voulu prendre
toutes les précautions nécessaires pour empêcher le duc de Nemours de
se battre, il ne se seroit point battu. Une chose encore qui fit bien
voir qu'il y avoit dans le coeur du prince plus de gloire que
d'amour, c'est qu'un moment après la mort de son rival il n'aima
presque plus madame de Châtillon, et se contenta de garder des mesures
de bienséance avec elle pour s'en servir dans les rencontres qu'il
jugeoit à propos.
Et en effet, dans ce temps-là, le cardinal, croyant qu'elle gouvernoit
le prince, lui envoya le grand prévôt de France[102] lui offrir de sa
part cent mille écus comptant et la charge de surintendante de la
maison de la reine future, au cas qu'elle obligeât le prince
d'accorder les articles qu'il souhaitoit et d'abandonner le comte
d'Oignon[103], le duc de La Rochefoucauld et le président Viole[104].
Pendant la négociation du grand prévôt, un chevau-léger, nommé
Mouchette, négocioit aussi de la part de la reine avec madame de
Châtillon; mais celle-ci, voyant qu'elle ne pouvoit porter le prince à
faire les choses que la cour désiroit, manda à la reine qu'elle lui
conseilloit d'accorder au prince tout ce qu'il lui demanderoit, et
qu'après cela Sa Majesté sçavoit bien comme il falloit user avec un
sujet qui, se prévalant du désordre des affaires de son maître, lui
avoit arraché des conditions honteuses et préjudiciables à son
autorité.
Dans ce temps-là, l'abbé Foucquet, ayant été pris par les ennemis, fut
amené dans l'hôtel de Condé. D'abord il eut une conversation un peu
fâcheuse avec le prince; mais le lendemain les choses s'adoucirent, et
quelques jours après on recommença à traiter de la paix avec lui.
Comme il étoit prisonnier sur parole et qu'il alloit partout où il lui
plaisoit, il rendoit quelques visites à madame de Châtillon, croyant
que rien ne se feroit auprès du prince que par son entremise, et ce
fut dans ces visites-là qu'il devint amoureux d'elle.
Vineuil gouvernoit alors assez paisiblement madame de Châtillon.
Cambiac s'étoit retiré depuis que monsieur le Prince étoit amoureux et
que le duc de Nemours étoit mort, et cela avoit fort diminué la
passion du prince: de sorte que peu de jours après, ayant été
contraint de se retirer en Flandre par l'accommodement de Paris, il
fut sur le point de partir sans dire adieu à madame de Châtillon, et,
lorsque enfin il l'alla voir, il ne fut qu'un moment avec elle.
Le Roi[105] étant revenu à Paris, l'abbé Foucquet crut que, si madame
de Châtillon y demeuroit, il auroit des rivaux sur les bras qui lui
pourroient être préférés: de sorte qu'il persuada au cardinal de
l'éloigner, disant qu'elle auroit à Paris tous les jours mille
intrigues contre les intérêts de la cour qu'elle ne pourroit pas avoir
ailleurs; et cela obligea le cardinal à l'envoyer à Marlou. L'abbé
Foucquet l'y alloit voir le plus souvent qu'il pouvoit; mais il y
avoit encore dans son voisinage deux hommes qui lui rendoient bien de
plus fréquentes visites: l'un étoit Craf, milord anglois, qui avoit
loué une maison auprès de Marlou, où il tenoit d'ordinaire son
équipage et où il venoit quelquefois loger, et l'autre étoit Digby,
comte de Bristol[106], gouverneur de Mantes et de l'Isle-Adam. Ces
deux cavaliers devinrent amoureux de la duchesse: Craf, homme de paix
et de plaisir, et Bristol, fier, brave et plein d'ambition.
Lorsque Cambiac avoit vu monsieur le Prince sortir de France, il
s'étoit attaché à madame de Châtillon, de sorte qu'il demeuroit avec
elle à Marlou; et, comme il ne craignoit pas tant l'abbé Foucquet ni
Bristol que monsieur le Prince, il disoit avec franchise à madame de
Châtillon ses sentiments sur la conduite qu'elle avoit avec tous ses
amants. Elle, qui ne vouloit point être contrariée sur ses nouveaux
desseins, et particulièrement par un intéressé, reçut fort mal ses
remontrances: de sorte que, les choses s'aigrissant de plus en plus
tous les jours, Cambiac enfin se retira en grondant, et comme un homme
que l'on devoit craindre. Quelque temps après il lui écrivit une
lettre sans nom, et d'une autre écriture que la sienne, par laquelle
il lui donnoit avis de ce qui se disoit contre elle dans le monde.
Elle se douta pourtant bien que cette lettre venoit de lui, parcequ'il
lui mandoit des choses qu'autres que lui ne pouvoient pas sçavoir.
Enfin, madame de Châtillon apprenant de beaucoup d'endroits que
Cambiac se déchaînoit contre elle, pria madame de Pisieux[107],
qu'elle connoissoit fort et qui avoit du pouvoir sur lui, de retirer
quelques lettres de conséquence qu'il avoit d'elle. Madame de Pisieux
lui promit, et en même temps manda à Cambiac de l'aller trouver chez
elle à Marine, près de Pontoise. Il faut remarquer que, depuis que
Cambiac étoit sorti d'auprès de madame de Châtillon, elle avoit fait
mille plaintes contre lui au comte Digby. Cet amant, qui ne songeoit
qu'à plaire à sa maîtresse et qui se consumoit en dépenses pour elle,
ne balança pas à lui promettre une vengeance qui ne lui coûteroit
rien, et dans laquelle il trouveroit son intérêt particulier: il prit
le temps que Cambiac, étant à Marine, étoit un jour à cheval pour se
promener, et l'ayant enlevé avec cinq ou six cavaliers, il l'envoya à
Marlou. Madame de Châtillon, qui sçavoit qu'on ne devoit jamais
offenser à demi les amants bien traités, fut fort embarrassée de la
manière dont on venoit de traiter Cambiac, et elle voyoit bien qu'on
n'en soupçonneroit point d'autre qu'elle. Elle fut très mal satisfaite
de Digby, et lui eût bien plutôt pardonné la mort de Cambiac que son
enlèvement. Mais enfin, ne pouvant faire que ce qui venoit d'être fait
ne fût point: «Je suis au désespoir, lui dit-elle, de ce qui vous
vient d'arriver. Je vois bien que l'impertinent qui vous a fait cet
outrage me veut rendre suspecte auprès de vous en vous envoyant chez
moi; mais vous verrez bien par le ressentiment que j'en aurai que je
n'ai point de part à cette violence. Cependant, Monsieur, voulez-vous
demeurer ici? Vous y serez le maître. Voulez-vous retourner à Marine?
Je vous donnerai mon carrosse. Vous n'avez qu'à dire.--Je ne sais,
Madame, lui répondit froidement Cambiac, ce que je dois croire de tout
ceci. Je vous rends grâces des offres que vous me faites: je m'en
retournerai sur mon cheval, si vous le trouvez bon. Dieu, qui veut me
garantir des entreprises des méchants, aura soin de moi jusqu'au
bout.» Et, en achevant ces mots, il sortit brusquement et s'en
retourna seul à Marine. Il n'y fut pas plutôt arrivé que madame de
Pisieux et lui écrivirent ces deux lettres à un de leurs amis à Paris: