_Pourquoi seroit-on changée, Monsieur? Mais, mon Dieu! que vous êtes
pressant! N'êtes-vous pas satisfait de connoître vos forces, sans
vouloir encore triompher de la foiblesse d'autrui?_
Le duc de Nemours reçut cette lettre avec une joie qui le mit quasi
hors de lui-même. Il la baisa mille fois et ne pouvoit cesser de la
lire. Cependant l'amour de ces deux amants augmentoit tous les jours,
et madame de Châtillon, qui avoit déjà rendu son coeur, ne défendoit
plus le reste que pour le rendre plus considérable par la difficulté.
Enfin, le temps de prendre des eaux étant passé, il fallut se séparer;
et, quoique l'un et l'autre s'en retournât à Paris, ils jugèrent bien
tous deux qu'ils ne se verroient plus avec tant de commodité qu'ils
avoient fait à Bourbon[75]. Dans la vue de ces difficultés, leur adieu
fut pitoyable. Le duc de Nemours assura plus sa maîtresse par ses
larmes qu'il aimeroit toujours que par les choses qu'il lui dit; et la
contrainte qui parut que madame de Châtillon faisoit pour ne pas
pleurer fit le même effet en son amant. Ils se quittèrent fort
tristes, mais fort persuadés qu'ils s'aimeroient bien, et qu'ils
s'aimeroient toujours. Le reste de l'automne ils se virent fort peu,
parcequ'ils étoient observés; mais ils s'écrivirent souvent.
Au commencement de l'hiver, la guerre civile, qui commençoit de
s'allumer, obligea le roi de sortir de Paris assez brusquement et se
retirer à Saint-Germain[76]. Dans ce temps-là le maréchal, père de
Coligny[77], vint à mourir, et le prince de Condé, qui étoit alors le
bras droit du cardinal Mazarin, obtint le brevet de duc et pair pour
son cousin de Coligny. Les troupes arrivant de toutes parts, on bloqua
la ville. La cour cependant ne paroissoit pas triste, et les
courtisans et les gens de guerre étoient ravis du mauvais état de ces
affaires. Le cardinal seul, qu'elles pouvoient ruiner, en cachoit une
partie à la reine, et le tout au jeune roi, à qui on ne parloit de la
guerre que pour dire les défaites des rebelles; et le reste du temps
on l'amusoit à des jeux proportionnés à son âge. Entre autres
personnes avec qui il aimoit à jouer, la duchesse de Chastillon tenoit
le premier rang, et ce fut sur cela que Benserade[78] fit ce couplet
de chanson sous le nom de son mari:
_Châtillon, gardez vos appas
Pour une autre conquête.
Si vous êtes prête,
Le roi ne l'est pas;
Avec vous il cause,
Mais, en vérité,
Il faut bien autre chose
Pour votre beauté
Qu'une minorité._
Dans tous ces petits jeux, le duc de Nemours ne perdit pas son temps.
Il n'y en avoit guère où la duchesse et lui ne se donnassent des
témoignages de leur amour; et, à mesure que la passion de ces amants
croissoit, leur prudence faisoit le contraire. On remarquoit, à la
bohémienne, qu'ils se mettoient toujours vis-à-vis l'un de l'autre et
en état de se pouvoir dire le secret; à colin-maillard, que, quand
l'un avoit les yeux bouchés, l'autre se venoit livrer à lui, afin que
la main, en cherchant à connoître celui qu'elle avoit pris, eût le
prétexte de tâter partout; enfin il n'y avoit point de jeu où l'amour
ne leur fît trouver moyen de se faire des tendresses.
Le duc de Châtillon, que la connoissance de l'humeur de sa femme
obligeoit à l'observer, vit quelque chose de l'intelligence du duc de
Nemours et d'elle. La gloire plus que l'amour lui fit recevoir ce
déplaisir avec une impatience extrême. Il en parla à un de ses bons
amis, qui, prenant à son chagrin toute la part qu'il y devoit prendre,
en alla parler à la duchesse. «Le service que j'ai voué, dit-il, à la
maison de monsieur votre mari, m'oblige à vous venir donner un avis
qui vous est de conséquence. Belle comme vous êtes, Madame, il n'est
pas possible que vous ne soyez aimée, et comme assurément, vos
intentions étant bonnes, vous ne prenez pas assez garde à vos actions,
la plupart des femmes qui vous envient et des hommes jaloux de la
gloire de monsieur votre mari donnent un méchant jour à tout ce que
vous faites. Monsieur votre mari, lui-même, s'est aperçu que vous avez
une conduite qui, bien qu'elle fût plus imprudente que criminelle, ne
laisseroit pas de vous faire tort dans le monde et de lui donner du
chagrin. Vous sçavez comme il est glorieux, Madame, et combien il
craindroit le ridicule sur cette matière. Je vous en donne avis et
vous supplie très humblement d'y prendre garde: car, si, vous reposant
sur la netteté de votre conscience, vous négligez trop votre
réputation, monsieur votre mari pourroit se porter à des violences
contre vous qui ne vous laisseroient pas en état de lui faire voir
votre innocence.--Ce que vous me dites, Monsieur, lui répliqua madame
de Châtillon, ne me doit pas surprendre; monsieur le duc m'a de bonne
heure accoutumée à ses caprices. Dès le lendemain qu'il m'eut épousée,
il prit une si furieuse jalousie de Roquelaure, qui l'avoit servi en
mon enlèvement, qu'il ne la put cacher, et cependant on ne lui en peut
pas donner moins de sujet que nous avions fait. Aujourd'hui le voici
qui recommence à prendre des soupçons. Je ne sçaurois encore deviner
sur qui ils tombent; tout ce que je vous puis dire, c'est que je doute
qu'il eût là-dessus l'esprit en repos quand je serois à la campagne et
que je ne verrois que mes domestiques.--Je n'entre pas, Madame, reprit
cet ami, dans un plus long détail avec vous; je ne sçais même si
monsieur votre mari regarde quelqu'un, quand il me témoigne de n'être
pas satisfait de vous; mais vous pouvez, sur ce que je vous dis,
prendre des mesures pour votre conduite.» Et là-dessus, ayant pris
congé d'elle, il la laissa dans des inquiétudes épouvantables. D'abord
elle en avertit le duc de Nemours, avec qui elle résolut qu'ils se
contraindroient plus qu'ils n'avoient fait par le passé.
Cependant monsieur le Prince, qui ne songeoit qu'à réduire le peuple
de Paris par la faim, à livrer le Parlement, qui avoit mis la tête du
Cardinal à prix, crut qu'une des choses qui pouvoient le plus avancer
ce succès étoit la prise de Charenton, que Clanleu[79] gardoit avec
cinq ou six cents hommes. Il rassembla une partie des quartiers, et
avec mille hommes, à la tête desquels voulut se mettre Gaston de
France[80], oncle du roi, lieutenant général de la Régence, il vint
attaquer Charenton par trois endroits. Comme il n'y avoit que des
retranchements assez mauvais aux avenues, il ne fut pas difficile aux
troupes du roi de les forcer; mais le duc de Châtillon, qui commandoit
les attaques sous monsieur le Prince, poussant vigoureusement les
ennemis, fut blessé au bas-ventre d'une mousquetade dans le bourg,
dont il mourut la nuit d'après. Monsieur le Prince le regretta fort,
et sa douleur fut si violente qu'elle ne put pas durer. Par ce qui
s'est passé on peut juger que la duchesse ne fut que médiocrement
affligée, et on le jugera encore mieux par ce qui arrivera ensuite;
cependant elle pleura, elle s'arracha les cheveux, et fit voir les
apparences du plus grand désespoir du monde. Le public fut tellement
trompé que l'on fit ce sonnet sur cette mort: