LIVRE SECOND.

HISTOIRE DE Mme DE CHÂTILLON.

_Portrait de madame de Châtillon._

Madame la duchesse de Châtillon, fille de M. de Boutteville[68] qui

eut la tête coupée pour s'être battu en duel, contre les édits du roi

père de Louis XIV, femme de Gaspard, duc de Châtillon[69], avoit les

yeux noirs et vifs, le front petit, le nez bien fait, la bouche rouge,

petite et relevée, le teint comme il lui plaisoit; mais d'ordinaire

elle le vouloit avoir blanc et rouge; elle avoit un rire charmant, et

qui alloit réveiller la tendresse jusqu'au fond des coeurs; elle

avoit les cheveux fort noirs, la taille grande, l'air bon, les mains

longues, sèches et noires, les bras de la même couleur et carrés, ce

qui tiroit à de méchantes conséquences pour ce que l'on ne voyoit pas;

elle avoit l'esprit doux et accort, flatteur et insinuant; elle étoit

infidèle, intéressée et sans amitié. Cependant, quelque épreuve que

l'on fît de ses mauvaises qualités, quand elle vouloit plaire, il

n'étoit pas possible de se défendre de l'aimer; elle avoit des

manières qui charmoient; elle en avoit d'autres qui attiroient le

mépris de tout le monde. Pour de l'argent et des honneurs, elle se

seroit déshonorée, et auroit sacrifié père, mère et amants[70].

Gaspard de Coligny, et depuis duc de Châtillon, après la mort du

maréchal son père et de son frère aîné, devint amoureux de

mademoiselle de Boutteville; et parceque le prince de Condé en devint

amoureux aussi, Coligny le pria de se déporter de son amour, puisqu'il

n'avoit pour but que la galanterie, et que lui songeoit au mariage. Le

prince, parent et ami de Coligny, ne put honnêtement lui refuser sa

demande, et, comme sa passion ne faisoit que de naître, il n'eut pas

beaucoup de peine à s'en défaire. Il promit à Coligny que non

seulement il n'y songeroit plus, mais qu'il le serviroit en cette

affaire contre le maréchal son père et ses parents, qui s'y

opposoient; et, en effet, malgré tous les arrêts du Parlement et tous

les obstacles que le maréchal son père y pût apporter, le prince

assista si bien Coligny, alors de ce nom, qu'on appela depuis

Châtillon par la mort de son frère, qu'il lui fit enlever mademoiselle

de Boutteville, et lui prêta vingt mille francs pour sa subsistance.

Coligny mena sa maîtresse à Château-Thierry, où il consomma le

mariage; de là ils passèrent outre, et s'en allèrent à Stenay, ville

de sûreté que M. le Prince, à qui elle étoit, leur avoit donnée pour

leur séjour. Soit que Coligny ne trouvât pas sa maîtresse aussi bien

faite qu'il se l'étoit imaginé, soit que l'amour qui étoit satisfait

lui donnât le loisir de faire des réflexions sur le mauvais état de sa

fortune, soit qu'il craignît d'avoir donné à sa femme le mal qu'il

avoit, il lui prit un chagrin épouvantable le lendemain de son

mariage; et, pendant qu'il fut à Stenay, le chagrin lui continua de

telle sorte qu'il ne sortoit non plus des bois qu'un sauvage. Deux ou

trois jours après, il s'en alla à l'armée, et sa femme dans un couvent

de religieuses à deux lieues de Paris. Ce fut là où Roquelaure[71],

qui sçavoit sa nécessité, lui envoya mille pistoles, et Vineuil deux

mille écus, qu'on leur doit encore, quoique la duchesse soit riche et

que cet argent ait été employé à son usage particulier.

Le défaut d'âge de Coligny lorsqu'il épousa sa femme rendant son

mariage invalide, et se trouvant majeur à son retour, on passa un

contrat de mariage, dans l'hôtel de Condé, devant tous les parents de

la demoiselle, et ensuite ils furent épousés dans Notre-Dame par le

coadjuteur de Paris[72]. Quelque temps après, madame de Châtillon, se

trouvant incommodée, alla prendre des eaux, où le duc de Nemours se

rencontra et devint amoureux d'elle.

_Portrait de M. le duc de Nemours._

Le duc de Nemours avoit les cheveux fort blonds, le nez bien fait, la

bouche petite et de belle couleur et la plus jolie taille du monde; il

avoit dans ses moindres actions une grâce qu'on ne pouvoit exprimer,

et dans son esprit enjoué et badin un tour admirable. La liberté de se

voir à toute heure, que l'usage a introduite dans les lieux où l'on

prend des eaux, donna mille occasions au duc de Nemours de faire

connoître son amour à sa maîtresse; mais, sçachant qu'on n'a jamais

réglé d'affaires amoureuses, au moins avec les dames qu'on estime un

peu, qu'en faisant une déclaration de bouche ou par écrit, il se

résolut de parler, et, un jour qu'il étoit seul chez elle: «Il y a

plus de trois semaines, Madame, lui dit-il, que je balance à vous dire

ce que je sens pour vous; et quand, à la fin, je me détermine de vous

en parler, c'est après avoir vu toutes les difficultés que je puis

trouver en ce dessein. Je me fais justice, Madame, et par cette raison

je ne devrois pas espérer; d'ailleurs, vous venez d'épouser un amant

aimé, et c'est une difficile entreprise de l'ôter de votre coeur et

de se mettre en sa place. Cependant je vous aime, Madame, et quand

vous devriez, pour n'être pas ingrate, vous servir de cette raison

contre moi, je vous avoue que c'est mon étoile, et non pas mon choix,

qui m'oblige à vous aimer.» Madame de Châtillon n'avoit jamais eu tant

de joie que ce discours lui en donna. M. de Nemours lui avoit paru si

aimable[73] que, si c'eût été l'usage que les femmes eussent parlé les

premières de leur amour, celle-ci n'eût pas attendu si long-temps que

fit son amant. Mais la peur de ne paroître pas assez précieuse

l'embarrassa si fort qu'elle fut quelque temps sans sçavoir que

répondre. Enfin, s'efforçant de parler pour cacher le désordre que son

silence témoignoit: «Vous avez raison, Monsieur, lui dit-elle avec

toutes les façons du monde, de croire qu'on aime fort son mari; mais

vous voulez bien qu'on prenne la liberté de vous dire que vous avez

tort d'avoir sur votre chapitre tant de modestie que vous avez. Si on

étoit en état de reconnoître les bontés que vous avez pour les gens,

vous verriez bien qu'ils vous estiment plus que vous ne faites.--Ah!

Madame, reprit le duc de Nemours, il ne tient qu'à vous que je ne

passe pour être le plus honnête homme de France.» À peine eut-il

achevé ces mots, que la comtesse de Maure[74] entra dans sa chambre,

devant laquelle il fallut bien changer de conversation, quoique ces

deux amants ne changeassent point de pensée. Leur distraction et leur

embarras firent juger à la comtesse de Maure que leurs affaires

étoient plus avancées qu'elles n'étoient, et cela fut cause qu'elle se

préparoit à faire une visite fort courte, lorsque le duc de Nemours la

prévint. Le prince, amoureux et discret, sçachant bien qu'il jouoit un

méchant personnage devant une femme clairvoyante comme la comtesse de

Maure, sortit et s'en alla chez lui écrire cette lettre à sa

maîtresse:

Histoire amoureuse des Gaules; suivie des Romans historico-satiriques du XVIIe siècle, Tome I · 第 45 / 108 题