_Je sors d'auprès de vous, Madame, pour être plus avec vous que je
n'étois. La comtesse de Maure m'observoit, et je n'osois vous
regarder; je craignois même, comme elle est habile, que cette
affectation ne me découvrît: car enfin, Madame, on sçait si bien qu'il
vous faut regarder quand on est auprès de vous que l'on croit que qui
ne vous regarde pas y entend finesse. Si je ne vous vois pas
maintenant, Madame, au moins ne s'aperçoit-on pas que j'ai de l'amour,
et j'ai la liberté de ne l'apprendre qu'à vous. Mais que je serois
heureux si je pouvois vous le persuader au point qu'il est, et que
vous seriez injuste en ce cas-là, Madame, si vous n'aviez pas quelque
bonté pour moi!_
Madame de Châtillon se trouva fort embarrassée en recevant cette
lettre. Elle ne sçavoit quel parti prendre, de la douceur ou de la
sévérité. Celui-ci pouvoit faire perdre le coeur de son amant,
l'autre son estime, et tous les deux le rebuter. Enfin elle résolut de
suivre le plus difficile, comme étant le plus honnête; et, quoi que
lui dît son coeur, elle aima mieux faire ce que lui conseilla sa
raison. Elle ne fit point de réponse au duc, et, comme il entra le
lendemain dans sa chambre: «Venez-vous encore ici, Monsieur, lui
dit-elle, me faire quelque nouvelle offense? Parceque l'on a l'humeur
douce et le visage, croyez-vous qu'il n'y a qu'à entreprendre avec les
gens? S'il ne faut qu'être rude pour avoir votre estime, on en fait
assez de cas pour se contraindre quelque temps. Oui, Monsieur, on sera
fière, et je vois bien qu'il le faut être avec vous.» Ces dernières
paroles furent un coup de foudre tombé sur ce pauvre amant. Les larmes
lui vinrent aux yeux, et ses larmes parlèrent bien mieux pour lui que
tout ce qu'il put dire. Après avoir été un moment sans parler: «Je
suis au désespoir, Madame, lui répondit-il, de vous voir en colère, et
je voudrois être mort, puisque je vous ai déplu. Vous allez voir,
Madame, dans la vengeance que j'ai résolu de prendre de l'offense que
vous avez reçue, que vos intérêts me sont bien plus chers que les
miens propres; je m'en vais si loin de vous, Madame, que mon amour ne
vous importunera plus.--Ce n'est pas cela que je vous demande,
interrompit cette belle; vous pourriez bien sans me fâcher demeurer
encore ici. Ne sçauriez-vous me voir sans me dire que vous m'aimez, ou
du moins sans me l'écrire?--Non, non, Madame, répliqua-t-il; il m'est
absolument impossible.--Eh bien! Monsieur, voyez-moi donc, reprit
madame de Châtillon; j'y consens, mais remarquez bien tout ce qu'on
fait pour vous.--Ah! Madame, interrompit le duc en se jetant à ses
pieds, si je vous ai adorée toute cruelle que vous avez été, jugez ce
que je ferai quand vous aurez de la douceur! Oui, Madame, jugez-en,
s'il vous plaît, car je ne sçaurois vous exprimer ce que je sens.»
Cette conversation ne finit pas comme elle avoit commencé: madame de
Châtillon se dispensa de garder toute la rigueur qu'elle s'étoit
promise, et, si le duc de Nemours n'eut pas de grandes faveurs, au
moins eut-il raison d'espérer d'être aimé. Dans cette confiance, il ne
fut pas chez lui qu'il écrivit cette lettre à sa maîtresse: