LETTRE.

_Ne songez-vous point, Madame, à la contrainte où je suis? Il faut

que, deux ou trois fois la semaine, j'aille rendre visite à

mademoiselle de la Rocheguyon[64], que je lui parle comme si je

l'aimois, et que je donne un temps à cela que je ne devrois employer

qu'à vous voir, à vous écrire et à songer à vous; et, en quelque état

où je puisse être, ce me seroit une grande peine d'être obligé

d'entretenir un enfant. Mais maintenant que je ne vis que pour vous,

vous devez bien juger que c'est une mort pour moi. Ce qui me fait

prendre patience en quelque manière, c'est que j'espère de me venger

d'elle en l'épousant sans l'aimer, et qu'après cela, voyant de plus

près la différence qu'il y a de vous à elle, je vous aimerai toute ma

vie encore plus, s'il se pouvoit, que je ne fais._

Cela surprit d'abord tout le monde: on n'avoit vu jusque là que des

amants indiscrets et point encore de maîtresses; on ne pouvoit

s'imaginer qu'une femme, pour se venger d'un homme qu'elle n'aimoit

plus, aidât tellement elle-même à se convaincre. Cette indiscrétion ne

fit pourtant pas l'effet que madame d'Olonne s'étoit promis: M. de

Liancourt[65], grand-père de mademoiselle de la Rocheguyon, sachant

que madame d'Olonne le vouloit aigrir contre Marsillac, répondit à

ceux qui lui parlèrent de cette lettre que, hors l'offense de Dieu,

Marsillac ne pouvoit pas mieux faire, jeune comme il étoit, que

s'appliquer à gagner le coeur d'une aussi belle dame qu'étoit Madame

d'Olonne; que ce n'étoit pas d'aujourd'hui qu'on déchiroit les femmes

dans les ruelles des maîtresses, mais que, comme la passion qu'on

avoit pour elle étoit bien plus violente que celle qu'on avoit pour

les autres, elle ne duroit pas d'ordinaire si long-temps; par exemple,

celle de Marsillac n'étoit plus si ferme pour madame d'Olonne, et il

aimoit encore mademoiselle de la Rocheguyon. Madame d'Olonne ne ruina

donc point les affaires de Marsillac, comme elle avoit espéré, et,

confirmant seulement ce qu'elle avoit dit d'elle, elle ôta à ses amis

le moyen de la défendre.

Les choses étant en ces termes, et le comte de Guiche étant demeuré le

maître en apparence, madame d'Olonne alla un soir trouver la comtesse

de Fiesque, et, après quelques discours généraux, elle la pria de

remercier de sa part l'abbé Fouquet de quelque service qu'elle

prétendoit avoir reçu de lui, et de lui bien exagérer l'obligation

qu'elle lui avoit. Mais, l'abbé étant un des principaux personnages de

cette histoire, il est à propos de faire voir comment il étoit fait.

_Portrait de l'abbé Fouquet_.

L'abbé Fouquet, frère du procureur général et surintendant des

finances, étoit originairement d'Anjou, de famille de robe avant la

fortune, mais depuis gentilhomme comme le roi. Il avoit les yeux bleus

et vifs, le nez bien fait, le front grand, le menton plus avancé, la

forme du visage plate, les cheveux d'un châtain clair, la taille

médiocre et la mine basse; il avoit un air honteux et embarrassé; il

avoit la conduite du monde la plus éloignée de sa profession; il étoit

agissant, ambitieux et fier avec des gens qu'il n'aimoit pas, mais le

plus chaud et le meilleur ami qui fut jamais. Il s'étoit embarqué à

aimer plus par gloire que par amour; mais après, l'amour étoit demeuré

le maître. La première femme qu'il avoit aimée étoit madame de

Chevreuse[66], de la maison de Lorraine, dont il avoit été fort aimé;

l'autre étoit madame de Châtillon, qui, dans les faveurs qu'elle lui

avoit faites, avoit plus considéré ses intérêts que ses plaisirs.

Comme c'étoit une des plus belles femmes de France et des plus

extraordinaires, il faut faire voir ici la peinture de sa vie[67].

Histoire amoureuse des Gaules; suivie des Romans historico-satiriques du XVIIe siècle, Tome I · 第 44 / 108 题